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Contes à rebours

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Typhaine D dans le prologue de Contes à rebours

Contes à rebours de Typhaine D est un recueil de contes théâtralisés, mettant en scène des héroïnes de contes dans une réécriture féministe. Écrite en 2012 dans le cadre du festival Elles résistent, à la Parole errante de Montreuil, la pièce a été publiée en octobre 2016 aux éditions Les Solanées[1].

L'œuvre de Typhaine D se base sur les théories selon lesquelles les contes de fées font partie des premières œuvres sur lesquelles les enfants construisent leur rapport à l'amour et au genre[2],[3] : dans le but affiché de proposer une autre construction sociale du genre et de lutter contre la domination masculine[4], l'autrice a entrepris de réécrire les contes de fées[5] en imaginant des héroïnes indépendantes qui parlent à la première personne du singulier.

Une des thématiques principales du recueil est la violence faite aux femmes. La mise en scène du texte, jouée depuis 2012 dans plusieurs pays francophones, a notamment été mise à l'honneur en 2017 dans le cadre de la journée mondiale contre les violences faites aux femmes (le 25 novembre)[6],[7].

Les costumes de « princesses » portés pendant les représentations sont les œuvres de la plasticienne féministe Michèle Larrouy[4].

Originalité de l'œuvre de Typhaine D

Origine du titre

Le titre Contes à rebours renvoie à la transposition de contes traditionnels dans un contexte du XXIe siècle, ainsi qu'à l'exploration du destin des princesses après la fin traditionnelle des contes de fées, interrogeant ce qu'il leur arrive après la phrase de fin usuelle : « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants ».

« Si leurs histoires finissent dans les livres par une phrase expéditive et mensongère, les Femmes des contes de fées, Elles, ont bien du continuer à vivre la vérité […] Se conter à l'encontre des conteurs qui n'en finissent pas de les déconter […] Se dire, enfin, après qu'ils aient imposé le mot de « fin ». Se conter à l'envers. Ou plutôt, à l'endroit[8]. »

Rendre la parole aux héroïnes

Sur une scène de théâtre, une chaise où est abandonnée une robe blanche ornée d'un ruban rouge. À ses pieds, un panier dont on voit sortir la chevelure rousse d'une poupée de chiffon.
Costume de l'épisode des Sept filles de l'ogre, traitant de viol, de pédocriminalité et d'inceste. Scène photographiée avant la représentation du 8 mars 2018, organisée par la mairie du 2e arrondissement de Paris[9].

Selon Typhaine D, qui s'inspire des travaux de l'écrivaine féministe américaine Andrea Dworkin et tout particulièrement son premier ouvrage Woman Hating, il est probable que les contes de fées aient originairement été en grande partie modelés par les femmes, car leur transmission se faisait traditionnellement de manière orale, des mères aux enfants. Elle postule que ce n'est que lorsqu'ils ont été transcrits par des hommes (Perrault, Grimm, Andersen, etc.) qu'ils ont pris la forme que nous leur connaissons aujourd'hui[4]. Cette appropriation soulève selon elle deux problématiques principales.

Tout d'abord, il s'agit d'une appropriation du matrimoine collectif. En apposant leurs noms d'auteurs à ces récits, les hommes, via la transcription écrite, en ont dépossédé les autrices légitimes.

Deuxièmement, la réécriture des contes par des hommes, en y incorporant des clichés sexistes, impacte la construction sociale identitaire des enfants amenés à les entendre[4]. Comme l'explique Sonia Dayan-Herzbrun dans son article Production du sentiment amoureux et travail des femmes, l'éducation des enfants se fait également à travers les discours qu'ils entendent, et ces discours contribuent à former les stéréotypes de genre :

« Les conditions dans lesquelles la plupart des femmes ont été élevées depuis leur plus tendre enfance, les discours qu'elles entendent ou qu'elles lisent, les images qu'elles voient, font qu'elles attendent qui les aimera (le Grand Amour, le Prince charmant), que cette attente rythme leur vie, et que de l'amour de cet homme miraculeux, elles attendent (toujours) leur identité, identité de personne et identité de femme[2]. »

Dans Contes à rebours, Typhaine D recherche les éléments clés qui entretiennent l'image de subordination des femmes dans les contes de fées, et tente de les subvertir afin de créer des images d'héroïnes indépendantes[10]. Ce travail symbolique de lutte contre la misogynie a été salué par le Centre Hubertine Auclert qui, en janvier 2018, a intégré le texte de la pièce à son Egalithèque[11]

Propositions de féminisation du langage

Afin de compléter sa démarche de réappropriation des contes, Typhaine D effectue également un travail sur la langue française qu'elle y emploie. Elle s'appuie par exemple sur les travaux de la chercheuse Aurore Evain pour remettre au goût du jour des termes longtemps utilisés avant d'être effacés du langage[12], comme autrice[13],[14] ou matrimoine[14], et propose également des néologismes féminisés comme femmage[15],[16], pendant féminin de hommage.

Le concept linguistique le plus original de l’œuvre consiste en l'adoption de ce que l'autrice nomme la Féminine Universelle, une proposition de grammaire française où le féminin serait générique, c'est-à-dire adopté comme neutre à la place du masculin (comme par exemple dans la proposition « elle était une fois »). Cette démarche est complétée par l'adoption de pronoms porteurs de marqueurs féminins, tels que moie  et noues[17]. Ces innovations langagières s'inscrivent dans la continuité des recommandations de la linguiste française Marina Yaguello dans son ouvrage de sociolinguistique de 1978, Les Mots et les Femmes :

« Il faudrait bâtir et imposer des modèles culturels féminins (fondés sur une "spécificité" féminine, si l'on veut) qui aient valeur universelle dans un monde où universel = masculin. Autrement dit, cultiver la marginalité jusqu'à ce que la marge occupe la moitié de la page. On en est loin[18] »

Structure de l'œuvre

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Chaque conte du recueil Contes à Rebours aborde spécifiquement une des violences faites aux femmes[6] : violences physiques, psychologiques, insécurités quotidiennes, lesbophobie, violences faites aux femmes victimes de handicap, etc. L'œuvre se compose de dix tableaux, dont un prologue et neuf prises de parole de différents personnages féminins de contes. Les contes Shéhérazade, Carabosse, Cendrillon, La petite Sirène, Anne la Sœur Anne et La Grande Chaperonne Rouge sont introduits par un extrait de L'Hymne des Femmes.

Prologue

Le prologue des Contes à Rebours annonce le projet de l’œuvre et explique le concept grammatical de la Féminine Universelle, renversement de l'universel masculin[17].

Shéhérazade

Photo de JwhY prises lors de la représentation du à Chevilly-Larue - Shéhérazade

La première réécriture est celle des Mille et une nuits. Sous forme d'un slam, le personnage de Shéhérazade y prend la parole pour dénoncer le harcèlement de rue comme une souffrance quotidienne subie par les femmes.

Blanche Neige

En partant d'une analyse du nom et de l'histoire de Blanche Neige, l'autrice aborde les sujets des mythes de pureté, de la lesbophobie, et de l'esclavage sexuel. Au fil du récit, son héroïne s'y libère de l'influence de son père, puis de celle des sept nains, et enfin de son destin d'épouse de Prince Charmant, pour trouver l'amour dans les bras d'une femme.

Carabosse

Photo de JwhY prises lors de la représentation du à Chevilly-Larue - Carabosse

Le personnage de Carabosse sert à l'autrice à aborder le personnage-type de la vieille et méchante fée, de la mauvaise femme ou de la femme mauvaise. Elle offre une place au personnage de la sorcière, comme symbole de l'intelligence féminine, de l'entraide entre femmes et de la sororité, incarnant ainsi l'analyse et la démarche féministes. Elle cherche ainsi à renverser l'image dévalorisante et diabolisée de la femme intellectuelle et indépendante pour en faire un symbole de revendication et de combat.

Les Sept Filles de l'ogre

Photo de JwhY prises lors de la représentation du à Chevilly-Larue - Les Sept Filles de l'ogre

Les Sept Filles de l'ogre est une chanson inspirée du conte Le Petit Poucet. Typhaine D y aborde, à travers le personnage de l'ogre, les sujets du viol, des violences conjugales et de la pédocriminalité. Elle rappelle également une partie du conte que l'on oublie souvent : celle où Poucet et ses frères victorieux réussissent à s'enfuir par la ruse de la maison de l'ogre, au détriment des sept filles de l'ogre qu'ils font passer pour eux et qui se font manger à leur place. L'autrice questionne notre capacité à nous concentrer sur la fin heureuse pour les garçons en invisibilisant le malheur des personnages féminins.

Cendrillon

Photo de JwhY prises lors de la représentation du à Chevilly-Larue - Cendrillon

Dans sa réécriture de Cendrillon, Typhaine D aborde la construction sociale qui formate les jeunes filles à espérer une relation hétérosexuelle et sexiste, notamment par l'imposition dès le plus jeune âge des images de princesses, des vêtements féminins et des jouets réservés aux filles. Le conte aborde également les violences conjugales, psychologiques physiques et matérielles. Il est dédié à Jacqueline Sauvage.

La Petite Sirène

Photo de JwhY prises lors de la représentation du à Chevilly-Larue - La Petite Sirène.

Dans La Petite Sirène, Typhaine D aborde le sujet du viol, ainsi que du traumatisme que celui-ci engendre dans le corps et l'esprit. En s'inspirant de la théorie de la psychiatre et psychotraumatologue Muriel Salmona de l'association Mémoire traumatique et victimologie, elle aborde le fonctionnement de la mémoire traumatique[19]. Elle utilise la symbolique du « vol de la queue de sirène » pour peindre le portrait d'une femme à qui on a volé/violé son enfance, son corps et ses rêves.

Anne la Sœur Anne

Photo de JwhY prises lors de la représentation du à Chevilly-Larue - Anne la Sœur Anne

Inspiré de Barbe Bleue, le conte Anne la Sœur Anne, explore le sujet des violences conjugales, mais cette fois du point de vue de la Sœur Anne, personnage généralement considéré comme secondaire, qui guette du haut de sa tour, à la demande de sa sœur, la venue d'un mari menaçant. La Sœur Anne incarne la difficulté de s'apercevoir, au sein de la famille, des violences conjugales. L'autrice s'intéresse dans ce conte aux mécanismes de sororité féminine permettant aux femmes de s'unir pour résister aux agresseurs et les mettre hors d'état de nuire.

La Grande Chaperonne Rouge

Photo de JwhY prises lors de la représentation du à Chevilly-Larue - La Grande Chaperonne Rouge

La réécriture du Petit Chaperon Rouge met en scène une Grande Chaperonne Rouge, incarnation de la militante féministe. Plus du tout effrayée le loup, le personnage s'insurge contre les souffrances endurées par les femmes et les exhorte à se rebeller contre un système patriarcal qui institutionnalise ces violences.

La Belle au Bois Éveillée

Le dernier tableau de la pièce est une réappropriation de la Belle au Bois Dormant, intitulée La Belle au Bois Éveillée. L'autrice y met en scène une héroïne « éveillée » reprenant point par point son histoire pour la démanteler : Belle raconte que ce n'est pas une Fée qui a endormi le château, mais elle-même, devenue lucide et « soeurcière ». Dans une forteresse qu'elles souhaitent débarrassée de la présence masculine oppressive, la Belle Éveillée et ses copines de toutes classes et espèces (des Paysannes[20] aux Oiselles[21] en passant par les Dragonnes[22] et les Amazones[22]) ont cherché à fonder un univers où les hiérarchies, les discriminations et toute forme de dominations (sexisme, classisme, agisme, spécisme, lesbophobie, racisme, xénophobie) seraient abolies. Ce conte clôture l'œuvre par un appel à l'abrogation des discriminations ainsi qu'une invitation à la lutte.

Bibliographie

  • Typhaine Duch, Contes à Rebours, Paris, Les Solanées, 2016, 103 pages (ISBN 1537555545)

Références

  1. « Contes à rebours : histoires de princesses modernes par Typhaine D », sur www.actualitte.com, (consulté le 20 décembre 2017)
  2. 2,0 et 2,1 Dayan-Herzbrun Sonia, "Production du sentiment amoureux et travail des femmes", Cahiers Internationaux de Sociologie Nouvelle Série, Vol. 72, Habiter, Poduire l'espace (Janvier-Juin 1982), p. 113-130
  3. « Il était une fois des femmes, des hommes, des contes », sur http://doc.sciencespo-lyon.fr/, (consulté le 4 janvier 2017)
  4. 4,0, 4,1, 4,2 et 4,3 Degbe Esther, "Et si les contes de fées favorisaient les violences faites aux femmes ?" [en ligne], Le HuffPost [consulté le 02/12/2017], https://www.huffingtonpost.fr/2017/11/23/et-si-les-contes-de-fees-favorisaient-les-violences-faites-aux-femmes_a_23286836/
  5. H. Pernoud, Florence Fix, Le conte dans tous ses états (ISBN 2753574022)
  6. 6,0 et 6,1 Olivier, « Typhaine D., comédienne de combats », mensuel,‎ (lire en ligne)
  7. « Paris : deux semaines contre les violences faites aux femmes à la mairie du XVIIIe arrondissement », leparisien.fr,‎ 2017-11-09cet17:40:29+01:00 (lire en ligne, consulté le 2 février 2018)
  8. Typhaine D, Prologue, Contes à rebours, Les Solanées, , 103 pages p. (ISBN 1537555545), pages 15 à 17
  9. « PDF Mairie de Paris, "Journée internationale de lutte pour les droits des femmes : La place des femmes dans la culture - 8 mars 2018" », sur https://www.paris.fr/, (consulté le 12 août 2018)
  10. (sv) Ann Jonsson, Dans, pages 18 à 20 p., Tidningen för rörlig scenkonst
  11. « Contes à rebours | Centre Hubertine Auclert », sur www.centre-hubertine-auclert.fr (consulté le 16 août 2018)
  12. Viennot Éliane, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie-Dontilly, éditions iXe,
  13. EVAIN, Aurore, « Histoire d'"autrice", de l'époque latine à nos jours », SÊMÉION, Travaux de sémiologie n° 6, « Femmes et langues », Université Paris Descartes,‎ , p. 9 (lire en ligne)
  14. 14,0 et 14,1 Typhaine Duch, Contes à Rebours, Les Solanées, , 103 pages p. (ISBN 1537555545), P.35
  15. TyphaineDuch, Contes à Rebours, Paris, Les Solanées, , p. 35
  16. « Le Castor Magazine », sur Le Castor Magazine (consulté le 20 décembre 2017)
  17. 17,0 et 17,1 « Typhaine D. en dédicace pour la publication de sa pièce « Contes à rebours » - FéministOclic », FéministOclic,‎ (lire en ligne, consulté le 15 août 2018)
  18. Marina Yaguello, Les Mots et les Femmes : Essai d'approche sociolinguistique de la condition féminine, Lausanne, Nadir Payot, Petite Bibliothèque Payot, 1978 (2002), 258 p. (ISBN 2228895741, lire en ligne), [n° de page à ajouter, travail en cours]
  19. « La mémoire traumatique en bref », sur www.memoiretraumatique.org (consulté le 12 août 2018)
  20. Typhaine Duch, Contes à Rebours, Paris, Les Solanées, 2016, p. 62
  21. Typhaine Duch, Contes à Rebours, Paris, Les Solanées, 2016, p. 68
  22. 22,0 et 22,1 Typhaine Duch, Contes à Rebours, Paris, Les Solanées, 2016, p. 62

Liens externes


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