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Corps expéditionnaire français en Amérique (1780)

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Ternay, avec sept vaisseaux, assure l’escorte du convoi.
Appareillage de vaisseaux de guerre à Brest. Ternay quitte le port le avec les troupes de Rochambeau pour l’Amérique.
Carte décrivant les quatre positions du convoi de Ternay (escorte et transports) lors de la tentative d’interception anglaise du 20 juin.

Le corps expéditionnaire français, envoyé en Amérique en 1780, est un épisode de l'intervention française dans la guerre d'indépendance des États-Unis.

Départ de la flotte

Le à Brest[1],[2], à quatre heures du matin, Ternay profita d'un bon vent de nord-est pour faire appareiller[3]. Il prit la tête de l'escadre avec le Duc de Bourgogne, le Neptune et le Jazon. Après avoir passé le goulet et pris le large, l'escadre et le convoi firent route vers le sud, traversèrent heureusement le passage du Raz, et, s'étant ralliés, se mirent en ordre de marche[3].

Composition de l'escadre

La liste ci-dessous[Note 1] donne la composition de l’escadre partie de Brest pour l'Amérique en mai 1780 pour transporter le corps expéditionnaire français, lors de la Guerre d'indépendance des États-Unis.

Vaisseaux Canons Commandants
Le Duc de Bourgogne[1]
doublé en cuivre[Note 2]
80 Chevalier de Ternay
Le Neptune[1]
doublé en cuivre[Note 3]
74 chevalier Destouches
Le Conquérant[1],[Note 4] 74 La Grandière
La Provence[1],[Note 5] 64 Lombard
L’Éveillé[1]
doublé en cuivre[Note 6]
64 de Tilly
Le Jason[1],[Note 7] 64 La Clocheterie
L’Ardent[1] 64 Chevalier de Marigny
Frégates
La Bellone[1],[Note 8] 32
La Surveillante[1] 32 Sillart
L’Amazone[1] 32 La Pérouse
La Guêpe[1] corvette chevalier de Maulevrier
Le Serpent[1] corvette
Le Fantasque[1],[Note 9] flûte

Plus trente-six bâtiments de transport[Note 10]; en tout, quarante-huit voiles.

Le manque de bâtiments de transport fut cause que les régiments de Neustrie et d'Anhalt ne purent partir[4]. Rochambeau dut de même laisser à Brest une partie du régiment de Soissonnais[4]. Deux bataillons seulement s'embarquèrent le 4 avril sous les ordres du comte de Sainte-Mesme[4]. Les deux tiers de la légion de Lauzun purent seuls trouver place sur les vaisseaux, et 400 hommes de cette légion durent rester à Brest[4]. Ils devaient faire partie du second convoi[4]. Ils furent plus tard envoyés en Guyane sous les ordres du chevalier de Kersaint pour reprendre aux Anglais les comptoirs hollandais de Demerary, Essequebio, etc. On ne put également embarquer qu'une partie du matériel de l'artillerie avec un détachement de cette arme, sous les ordres du colonel d'Aboville, et qu'un bataillon du génie, sous les ordres de Desandroins.

Arrivée aux États-Unis

Le comte de Rochambeau passant ses troupes en revue.
Caricature américaine anonyme de 1780.

Débarquement des troupes françaises

Débarquement de l'armée française à Newport (Rhode Island) le 11 juillet 1780, sous le commandement du comte de Rochambeau.

Les troupes débarquent du 13 au , les malades étant transportés aux hôpitaux de Newport (quatre cents malades) et à un hôpital établi à douze milles de là, à Papisquash (deux cent quatre-vingts malades). Le détachement des trois cent cinquante hommes de Bourbonnais débarqués de l'Isle-de-France à Boston, séparé de l'escadre de Ternay dans la brume, comptait environ cent malades qui restèrent à Boston ; ce qui faisait environ huit cents malades sur cinq mille hommes[5][Note 11].

Le général William Heath, qui commandait les milices dans l'État du Rhode Island, annonça le 11 juillet l'arrivée de l'escadre française au général Washington, qui se trouvait alors avec son état-major à Bergen (en). La Fayette partit presque aussitôt, muni des instructions du général en chef, en date du 15, pour se rendre auprès du général et de l'amiral français et se concerter avec eux[5].

Fortification de Rhode-Island

Plan du stationnement des troupes de Rochambeau et de l'escadre de Ternay à Newport en 1780.

Dans l'attente d'une attaques des Britanniques les Français avec le soutien des milices de l'État de Boston et de Rhode-Island s'appliquent à construire des éléments défensifs. Rochambeau fait élever le long de la passe des batteries de gros calibre et de mortiers, et établi des grils pour faire rougir les boulets. Son camp couvrait la ville, coupant l'île en travers, sa gauche à la mer et sa droite s'appuyant au mouillage de l'escadre qui était embossée sous la protection des batteries de terre qu'il avait fait établir sur les points les plus convenables. Il fit travailler également à fortifier divers points sur lesquels l'ennemi pouvait débarquer, et ouvrir des routes pour porter la plus grande partie de l'armée au point même du débarquement. Dans cette position, le corps français pouvait toujours se porter par la ligne la plus courte sur le point où l'ennemi aurait voulu débarquer, tandis que, pour varier ses points d'attaque, celui-ci avait de grands cercles à parcourir[6].

Il envoya aussi sur l'île de Conanicut un corps de 150 hommes tirés du régiment de Saintonge, sous la conduite du lieutenant-colonel de la Valette. Bientôt, ne le trouvant pas en sûreté dans ce poste, il le rappela[6].

En douze jours, la position de l'armée dans Rhode-Island fut rendue assez respectable, grâce à l'habile direction du chef et a l'ardeur des soldats. Malheureusement un grand tiers de l'armée de terre et de celle de mer était malade du scorbut[6].

Diversion tentée par Washington

En même temps, Washington passa l'Hudson au-dessus de West-Point avec la meilleure partie de ses troupes et se porta sur King's Bridge au nord de l'île, où il fit des démonstrations hostiles[6]. Cette manœuvre retint le général Clinton, qui avait déjà embarqué 8000 hommes sur les vaisseaux d'Arbuthnot[6]. Il fit débarquer ses troupes et renonça à son projet[7]. L'amiral britannique mit néanmoins à la voile et parut devant Rhode-Island, avec onze vaisseaux de ligne et quelques frégates, douze jours après le débarquement des Français[8][Note 12].

De Custine et Guillaume de Deux-Ponts en second furent détachés avec les bataillons de grenadiers et de chasseurs de leurs deux brigades, et prirent position au bord de la mer. L'amiral Arbuthnot resta continuellement en vue de la côte jusqu'au 26 juillet; la nuit il mouillait à la pointe de Judith et il passait la journée sous voiles, croisant tantôt à une lieue, tantôt à trois ou quatre lieues de la côte. Le 26 au soir, Rochambeau fit rentrer cette troupe au camp et la remplaça par la légion de Lauzun[8].

Recommandations pressantes à Rochambeau d'entrer en Campagne

La campagne était trop avancée et les forces navales des Français trop inférieures pour que les alliés pussent rien entreprendre d'important. Rochambeau, malgré les instances de La Fayette, à qui l'inaction pesait, ne songea qu'à perfectionner les défenses de Rhode Island par la protection mutuelle des vaisseaux et des batteries de la côte[8][Note 13].

Lettre de Washington et de Lafayette à ce sujet

Le 9 août, quand La Fayette fut de retour au quartier-général de Washington, placé à Dobbs Ferry, à dix mille au-dessus de King's Bridge, sur la rive droite de la rivière du Nord, il écrivit à Rochambeau et Ternay la dépêche la plus pressante, dans laquelle il concluait, au nom du général américain, en proposant aux généraux français de venir sur-le-champ pour tenter l'attaque de New York[9][Note 14]. D'un autre côté, le même courrier apportait une missive de Washington qui ne parlait pas du tout de ce projet, mais qui ne répondait que par une sorte de refus aux instances de Rochambeau pour obtenir une conférence[Note 15] Washington disait avec raison qu'il n'osait quitter son armée devant New York, car elle pourrait être attaquée d'un moment à l'autre, et que, par sa présence, il s'opposait au départ des forces britanniques considérables qui auraient pu être dirigées contre Rhode-Island[9][Note 16]. Il résulta des premières lettres échangées à cette occasion entre La Fayette, Rochambeau et Washington un commencement de brouille qui fut vite dissipée grâce à la sagesse de Rochambeau[10][Note 17].

La seule présence de l'escadre et de l'armée française, quoiqu'elles fussent paralysées encore et réellement bloquées par l'amiral Arbuthnot, avait opéré une diversion très-utile, puisque les Britanniques n'avaient pu profiter de tous les avantages résultant de la prise de Charleston, et qu'au lieu d'opérer dans les Carolines avec des forces prépondérantes, ils avaient été forcés d'en ramener à New York la majeure partie[10].

Au commencement de septembre on eut enfin des nouvelles de l'escadre de M. de Guichen, qui avait paru sur les côtes sud de l'Amérique[10]. Après avoir livré plusieurs combats dans les Antilles contre les flottes de l'amiral Rodney, il se mit à la tête d'un grand convoi pour le ramener en France[10]. Le chevalier de Ternay, se voyant bloqué par des forces supérieures, avait requis de lui quatre vaisseaux de ligne qu'il avait le pouvoir de lui demander pour se renforcer; mais la lettre n'arriva au cap Français qu'après le départ de Guichen[10]. M. de Monteil, qui le remplaçait, ne put pas la déchiffrer[10]. Les nouvelles des États du Sud des États-Unis n'étaient pas bonnes non plus[10]. Lord Cornwallis avait été à Camden au-devant du général Gates, qui marchait à lui pour le combattre[10]. Ce dernier fut battu et l'armée américaine fut complètement mise en déroute[10]. De Kalb s'y fit tuer à la tête d'une division qui soutint tous les efforts des Britanniques pendant cette journée[11][Note 18]. Le général Gates se retira avec les débris de son armée jusqu'à Hill's Borough, dans la Caroline du Nord[12].

Cependant Rochambeau n'attendait que l'arrivée de sa seconde division et un secours de quelques vaisseaux pour prendre l'offensive[12]. Sur la nouvelle de l'approche de Guichen[Note 19], il obtint enfin du général Washington une entrevue depuis longtemps désirée[12]. Elle fut fixée au 20 septembre[12].

Départ de Rochambeau

Rochambeau partit le 17 pour s'y rendre en voiture avec l'amiral Ternay, qui était fortement tourmenté de la goutte. La nuit, aux environs de Windham, la voiture vint à casser, et le général dut envoyer son premier aide de camp, Fersen, jusqu'à un mille du lieu de l'accident, pour chercher un charron[Note 20].

Après la défaite de Gates, Green alla commander en Caroline. Arnold fut placé à West Point. L'armée principale, sous les ordres immédiats de Washington, avait pour avant-garde l'infanterie légère de La Fayette à laquelle était joint le corps du colonel de partisans Henry Lee. Le corps de La Fayette consistait en six bataillons composés chacun de six compagnies d'hommes choisis dans les différentes lignes de l'armée[Note 21].

West-Point, fort situé sur une langue de terre qui s'avance dans l'Hudson et qui domine le cours, est dans une position tellement importante qu'on l'avait appelé le Gibraltar de l'Amérique. La conservation de ce poste, où commandait le général Arnold, était d'une importance capitale pour les États-Unis[Note 22].

Entrevue à Hartford

L'entrevue d'Hartford eut lieu le entre Washington, La Fayette, le général Knox d'une part, Rochambeau, de Ternay et de Chastellux de l'autre. Rochambeau avait avec lui comme aides de camp Fersen, de Damas et Dumas. On y régla toutes les bases des opérations dans la supposition de l'arrivée de la seconde division française ou d'une augmentation de forces navales amenées ou envoyées par Guichen. On y décida aussi d'envoyer en France un officier français pour solliciter de nouveaux secours et hâter l'envoi de ceux qui avaient été promis. On pensa d'abord a charger de cette ambassade de Lauzun, que sa liaison avec le ministre, de Maurepas, rendait plus propre à obtenir un bon résultat. Rochambeau proposa son fils, le vicomte de Rochambeau, colonel du régiment de Gâtinais, qui avait été détaché dans l'état-major de son père[Note 23].

Les espérances qu'on avait conçues de pouvoir prendre l'offensive s'évanouirent par la nouvelle que reçurent les généraux de l'arrivée à New York de la flotte de l'amiral Rodney, qui triplait les forces des Britanniques. Le baron de Vioménil, qui commandait en l'absence de Rochambeau, prit toutes les dispositions nécessaires pour assurer le mouillage de l'escadre contre ce nouveau danger; mais il envoya courrier sur courrier à son général en chef pour le faire revenir.

Trahison d'Arnold, exécution du major André. Inaction des Britanniques devant Rhode-Island

Arnold, depuis dix-huit mois, avait établi des relations secrètes avec sir Henry Clinton, pour lui livrer West-Point, et le général britannique avait confié tout le soin de la négociation à un de ses aides de camp, le major André. Celui-ci manqua une première entrevue avec Arnold, le 11 septembre, à Dobbs Ferry. Une seconde fut projetée à bord du sloop de guerre le Vautour, que Clinton envoya à cet effet, le 16, à Teller's-Point, environ à 15 ou 16 milles au-dessous de West-Point. La défense de Washington l'ayant empêché de se rendre à bord du Vautour, Arnold se ménagea une entrevue secrète avec le major André. Celui-ci quitta New York, vint à bord du sloop et, de là, avec un faux passeport, à Long-Clove, où il vit Arnold le 21 au soir. Ils se séparèrent le lendemain.

Mais les miliciens faisaient une garde d'autant plus sévère qu'ils voulaient assurer le retour de Washington. Trois d'entre eux eurent des soupçons sur l'identité d'André, qui, après son entrevue, s'en retournait à New York déguisé en paysan : il fut arrêté à Tarrytown ; on trouva dans ses souliers tout le plan de la conjuration. Il offrit une bourse aux miliciens pour le laisser fuir. Ceux-ci refusèrent et le conduisirent à North-Castle, où commandait le lieutenant-colonel Jameson (en). Cet officier rendit compte de sa capture le 23 à son supérieur, le général Arnold, qu'il ne soupçonnait pas être du complot. Arnold reçut la lettre le 25, pendant qu'il attendait chez lui, avec Hamilton et Mac Henry, aides de camp de Washington et de La Fayette, l'arrivée du général en chef. Il sortit aussitôt, monta sur un cheval de son aide de camp et chargea celui-ci de dire au général qu'il allait l'attendre à West-Point ; mais il gagna le bord de la rivière, prit son canot et se fit conduire à bord du Vautour.

Washington arriva d'Hartford quelques instants après le départ d'Arnold. Ce ne fut que quatre heures plus tard qu'il reçut les dépêches qui lui révélèrent le complot.

Le major André, l'un des meilleurs officiers de l'armée britannique et des plus intéressants par son caractère et sa jeunesse, fut jugé et puni comme espion. Il fut pendu le 2 octobre. Sa mort, excita les regrets de ses juges eux-mêmes[13],[Note 24].

Malgré la supériorité des forces que l'escadre de Rodney donnait aux Britanniques, soit que Rhode-Island fût très-bien fortifiée, soit que la saison fût trop avancée, ils ne formèrent aucune entreprise contre les Français. Leur inaction permit au comte de Rochambeau de s'occuper de l'établissement de ses troupes pendant l'hiver, ce qui n'était pas sans difficulté, vu la disette de bois et l'absence de logements.

Les Britanniques avaient tout consumé et tout détruit pendant leurs trois ans de séjour dans l'île. Le comte de Rochambeau, dans cette dure situation, proposa à l'État de Rhode-Island de réparer, aux frais de son armée, toutes les maisons que les Britanniques avaient détruites, à la condition que les soldats les occuperaient pendant l'hiver et que chacun des habitants logerait un officier, ce qui fut exécuté. De cette manière on ne dépensa que vingt mille écus pour réparer des maisons qui restèrent plus tard comme une marque de la générosité de la France envers ses alliés. Un camp baraqué, par la nécessité de tirer le bois du continent, eût coûté plus de cent mille écus, et c'est à peine si les chaloupes suffisaient à l'approvisionnement du bois de chauffage.

Le 30 septembre, arriva la frégate la Gentille venant de France par le Cap. Elle portait M. de Choisy, brigadier, qui avait demandé à servir en Amérique, M. de Thuillières, officier de Deux-Ponts, et huit autres officiers, parmi lesquels se trouvaient les frères Berthier, qui furent adjoints à l'état-major de Rochambeau.

Visite des Indiens à Rochambeau

Il vint à cette époque, au camp français, différentes députations d'indiens[Note 25].

Demande de renforts

Statue du Général Rochambeau.

Départ de Rochambeau sur l'Amazone pour la France

L'escadre britannique bloquait toujours Newport. Pourtant il devenait urgent de faire partir la frégate l'Amazone, commandée par La Pérouse, qui devait porter en France le vicomte de Rochambeau avec des dépêches exposant aux ministres la situation critique des armées française et américaine. Il devait surtout hâter l'envoi de l'argent promis car le prêt des soldats n'était assuré, par des emprunts onéreux, que jusqu'au 1er janvier, et l'on allait se trouver sans ressources[Note 26].

Le , douze vaisseaux britanniques parurent en vue de la ville ; mais le lendemain un coup de vent les dispersa et La Pérouse profita habilement du moment où ils ne pouvaient pas se réunir pour faire sortir l'Amazone avec deux autres frégates, la Surveillante et l'Hermione, qui portaient un chargement de bois de construction à destination de Boston[Note 27].

L’amiral Rodney repartit pour les îles dans le courant de novembre. Il laissait une escadre de douze vaisseaux de ligne à l'amiral Arbuthnot, qui établit son mouillage pour tout l'hiver dans la baie de Gardner, à la pointe de Long Island, afin de ne pas perdre de vue l'escadre française. En même temps, avec des vaisseaux de cinquante canons et des frégates, il établissait des croisières à l'entrée des autres ports de l'Amérique. La concentration des forces britanniques devant Rhode-Island avait été très favorable au commerce de Philadelphie et de Boston ; les corsaires américains firent même beaucoup de prises sur les Britanniques.

Lauzun demande à servir sous Lafayette

Vers cette époque, le général Nathanael Greene, qui avait pris le commandement de l'armée du Sud après la défaite du général Horatio Gates, demanda du secours et surtout de la cavalerie qu'on pût opposer au corps du colonel Tarleton, à qui rien ne résistait[Note 28]. Le duc de Lauzun, apprenant que La Fayette allait partir pour ces provinces et sûr de l'agrément de Washington, n'hésita pas à demander à être employé dans cette expédition et à servir aux ordres de La Fayette[Note 29]

Rochambeau lui refusa cette autorisation, et la démarche de Lauzun fut fort blâmée dans l'armée, surtout par le marquis de Laval, colonel de Bourbonnais[Note 30].

Rochambeau fit rentrer l'armée dans ses quartiers d'hiver, à Newport, dès les premiers jours de novembre. La légion de Lauzun fut obligée, faute de subsistances, de se séparer de sa cavalerie, qui fut envoyée avec des chevaux d'artillerie et des vivres dans les forêts du Connecticut à quatre-vingts milles de Newport[Note 31].

Il partit le [Note 32]. Le 15, il s'arrêtait à Windham avec ses hussards Dumas lui avait été attaché, et il fut rejoint par Chastellux. Le 16, vers quatre heures du soir, ils arrivèrent ensemble au ferry de Hartford où ils furent reçus par le colonel Wadsworth. « MM. Linch et de Montesquieu y trouvèrent aussi de bons logements », dit Chastellux[Note 33].

La Sibérie seule, à en croire Lauzun, peut être comparée à Lebanon, qui n'était composé que de quelques cabanes dispersées dans d'immenses forêts. Il dut y rester jusqu'au .

Lauzun à Lebanon

Le , Lauzun reçut de nouveau la visite de Chastellux[Note 34].

Pendant ce temps, le comte de Rochambeau allait reconnaître des quartiers d'hiver dans le Connecticut, parce qu'il comptait toujours sur l'arrivée de la seconde division de son armée et qu'il ne voulait pas être pris au dépourvu. Il avait laissé à Newport le chevalier de Ternay, malade d'une fièvre qui ne paraissait pas inquiétante ; mais il était à peine arrivé à Boston, le , que son second, le baron de Vioménil, lui envoya un courrier pour lui apprendre la mort de l'amiral. Le chevalier Destouches, qui était le plus ancien capitaine de vaisseau, prit alors le Commandement de l'escadre et se conduisit d'après les mêmes instructions.

Insubordination des troupes américaines

Le , le général Knox, commandant l'artillerie américaine, vint de la part du général Washington informer Lauzun que les brigades de Pennsylvanie et de New Jersey, lasses de servir sans solde, s'étaient révoltées, avaient tué leurs officiers et s'étaient choisi des chefs parmi elles ; que l'on craignait également ou qu'elles marchassent sur Philadelphie pour se faire payer de force, ou qu'elles joignissent l'armée britannique, qui n'était pas éloignée[Note 35].

Rochambeau et Washington manquent d'argent et de vivres

Lauzun se rendit aussitôt à Newport pour avertir le général en chef de ce qui se passait. Rochambeau en fut aussi embarrassé qu'affligé. Il n'avait en effet aucun moyen d'aider le général Washington, puisqu'il manquait d'argent lui-même, et il n'avait pas reçu une lettre d'Europe depuis son arrivée en Amérique[Note 36]. On apprit plus tard que le Congrès avait apaisé la révolte des Pennsylvaniens en leur donnant un faible à-compte, mais que, comme la mutinerie s'était propagée dans la milice de Jersey et qu'elle menaçait de gagner toute l'armée, qui avait les mêmes raisons de se plaindre, Washington dut prendre contre les nouveaux révoltés des mesures sévères qui firent tout rentrer dans l'ordre.

Rochambeau envoie Lauzun auprès de Washington

Rochambeau envoya néanmoins Lauzun auprès de Washington, qui avait son quartier général à New-Windsor, sur la rivière du Nord[Note 37]. Le général Washington lui dit qu'il comptait aller prochainement à Newport voir l'armée française et Rochambeau. Il lui confia qu'Arnold s'était embarqué à New-York avec 1 500 hommes pour aller à Portsmouth, en Virginie, faire dans la baie de Chesapeak des incursions et des déprédations contre lesquelles il ne pouvait trouver d'opposition que de la part des milices du pays ; qu'il allait faire marcher La Fayette par terre avec toute l'infanterie légère de son armée pour surprendre Arnold. Il demandait aussi que l'escadre française allât mouiller dans la baie de Chesapeak et y débarquât un détachement de l'armée pour couper toute retraite à Arnold.

Lauzun resta deux jours au quartier général américain et faillit se noyer en repassant la rivière du Nord[Note 38].

L'aide de camp Dumas, qui accompagnait Lauzun dans ce voyage, nous donne d'intéressants détails sur son séjour auprès du général[Note 39].

L'état des armées alliées oblige le Congrès à envoyer un des aides de camp de Washington en France

Le , le général Knox vint passer deux jours à Newport et visiter l'armée française. Le général Benjamin Lincoln et le fils du colonel John Laurens vinrent à la même époque[Note 40]. Celui-ci devait partir peu de jours après pour la France sur l'Alliance.

La mauvaise situation des armées alliées engagea le Congrès à envoyer en France le colonel Laurens, aide de camp du général Washington. Il avait ordre de représenter de nouveau à la cour de Versailles l'état de détresse dans lequel était sa patrie.

Cependant, les frégates l'Hermione et la Surveillante, qui avaient accompagné l'Amazone, le , pour se rendre à Boston, rentrèrent à Newport, le . Elles ramenaient la gabarre l'Île-de-France, l'Éveillé, l'Ardent et la Gentille étaient allés au-devant. Elles furent retardées par le mauvais temps. Mais les mêmes coups de vent qui les avaient arrêtées furent encore plus funestes aux Britanniques. Ceux-ci avaient fait sortir de la baie de Gardner quatre vaisseaux de ligne pour intercepter l'escadre française ; l'un d'eux, le Culloden, de 74 canons, fut brisé sur la côte et les deux autres démâtés[14],[Note 41].

Le capitaine Destouches est envoyé en Virginie pour combattre Arnold

Pour répondre aux instantes demandes de l'État de Virginie qui ne pouvait résister aux incursions du traître Arnold, le capitaine Destouches prépara alors une petite escadre composée d'un vaisseau de ligne, l'Éveillé, de deux frégates, la Surveillante, la Gentille, et du cotre la Guêpe. Elle était destinée à aller dans la baie de Chesapeak, où Arnold ne pouvait disposer que de deux vaisseaux, le Charon de 50 canons et le Romulus de 44, et de quelques bateaux de transport. Cette petite expédition, dont M. de Tilly eut le commandement, fut préparée dans le plus grand secret. Elle parvint dans la baie de Chesapeak, s'empara du Romulus, de trois corsaires et de six bricks.

Le reste des forces ennemies remonta la rivière l'Élisabeth jusqu'à Portsmouth. Les vaisseaux français n'ayant pu les y suivre à cause de leur trop fort tirant d'eau, Tilly revint avec ses prises à Newport, mais il avait été séparé du cotre la Guêpe, commandant, Maulévrier. On apprit plus tard qu'il avait échoué sur le cap Charles et que l'équipage avait pu se sauver.

Lafayette et Rochambeau sont détachés pour le même objet

Ce n'était que le prélude d'une plus importante expédition dont le général Washington avait parlé à Lauzun et dont celui-ci voulait faire partie. Il avait été convenu entre les généraux des deux armées que, pendant que La Fayette irait assiéger Arnold dans Portsmouth, une flotte française portant un millier d'hommes viendrait l'attaquer par mer. Rochambeau fit embarquer, en effet, sur les vaisseaux de Destouches 1200 hommes tirés du régiment de Bourbonnais, sous la conduite du colonel de Laval et du major Gambs ; et de celui du régiment de Soissonnais, sous les ordres de son colonel en second, le vicomte de Noailles, et du lieutenant-colonel Anselme de la Gardette[Note 42].

Pour remplacer les troupes parties[15], on fit avancer dix-sept cents hommes des milices du pays sous les ordres du général Lincoln, ancien défenseur de Charleston.

Ces choix furent vivement critiqués par les principaux officiers. Lauzun, par exemple, en voulut au général en chef de ne pas l'avoir engagé dans cette expédition, et de Laval se plaignit de ne pas en avoir le commandement en chef[Note 43].

Renforts français de 1781

L’envoi de renforts français aux États-Unis désigne l'acheminement sur le sol américain, au cours de l'année 1781, d'un contingent militaire français dirigé par le vicomte de Rochambeau, destiné à prêter main-forte aux insurgents en lutte contre l'Angleterre.

Arrivée de l'Amazone

L'Amazone, partie le 28 octobre sous les ordres de La Pérouse, avec le vicomte de Rochambeau et les dépêches du chevalier de Ternay, vint débarquer à Brest. La situation était un peu changée.Castries avait remplacé Sartine au ministère de la marine ; Montbarrey, à la guerre, était remplacé par Ségur.

Les Anglais avaient déclaré brusquement la guerre à la Hollande et s'étaient emparés de ses principales possessions. La France faisait des préparatifs pour soutenir ces alliés. Ces circonstances réunies avaient détourné l'attention de ce qui se passait en Amérique. Le roi donna néanmoins à La Pérouse l'ordre de repartir sur-le-champ sur l'Astrée, frégate qui était la meilleure voilière de Brest, et de porter en Amérique quinze cent mille livres qui étaient déposées à Brest depuis six mois pour partir avec la seconde division. Il retint le colonel Rochambeau à Versailles jusqu'à ce qu'on eût décidé en conseil sur ce qu'il convenait de faire[16],[Note 44].

Par suite des circonstances on restreint l'envoi des renforts

Les ministres convinrent qu'en l'état actuel des affaires il n'était pas possible d'envoyer la seconde division de l'armée en Amérique. On fit partir seulement, le , un vaisseau, le Sagittaire, et six navires de transport sous la conduite du bailli de Suffren[16]. Ils emportaient six cent trente trois recrues du régiment de Dillon, qui devaient compléter les quinze cents hommes de ce régiment, dont l'autre partie était aux Antilles[16]. Il y avait en outre quatre compagnies d'artillerie. Ces navires suivirent la flotte aux ordres du comte de Grasse jusqu'aux Açores[16].

Le vicomte de Rochambeau repart sur la Concorde

La frégate la Concorde, capitaine Saunauveron[Note 45], partit de Brest trois jours après, à quatre heures du soir, escortée par l'Émeraude et la Bellone seulement jusqu'au-delà des caps: ces deux frégates devaient venir croiser ensuite. La Concorde emmenait M. le vicomte de Rochambeau avec des dépêches pour son père ; Barras, qui venait comme chef d'escadre remplacer M. Destouches et prendre la suite des opérations de M. de Ternay ; M. d'Alphéran, capitaine de vaisseau[Note 46], et un aide de camp de Rochambeau[Note 47]. Enfin elle portait un million deux cent mille livres pour le corps expéditionnaire. Le Sagittaire devait apporter pareille somme ; et, pour remplacer le secours promis en hommes, secours que la présence d'une puissante flotte anglaise devant Brest avait empêché de partir, le gouvernement français mettait à la disposition du général Washington une somme de six millions de livres.

Partie le 26 mars de Brest, la Concorde arriva à Boston le 6 mai, sans autre incident que la rencontre du Rover, pris l'année précédente par la frégate la Junon, dont le capitaine était le comte de Kergariou Loc-Maria. Le Rover était commandé par M. Dourdon de Pierre-Fiche, et retournait en France donner avis de l'issue de la bataille de Cap Henry, livré dans la baie de Chesapeake.

Notes et références

Notes

  1. D'après Blanchard
  2. Ce vaisseau, qui portait pavillon amiral, avait à son bord Rochambeau.
  3. Les vaisseaux doublés en cuivre étaient très-rares à cette époque ; ils avaient une marche plus rapide.
  4. Blanchard, qui partit le 2  mai 780 de Brest sur le Conquérant, donne ainsi la composition de l'équipage de ce vaisseau. La Grandière, capitaine, Cherfontaine, capitaine commandant en second ; Dupuy, 1er lieutenant ; Blessing, id. (Suédois). Enseignes : La Jonquières, Kergis, Maccarthy, Pac de Bellegarde, Buissy. Gardes-marines : Lyvet, Leyrits, Lourmel. Officiers auxiliaires : Cordier, Deshayes, Marassin, Guzence. Le fils de La Grandière était aussi à bord, mais il n'était pas encore garde-marine. Officiers d'infanterie en détachement sur le vaisseau, tirés du régiment de la Sarre : Laubanis, capitaine, Lamothe, lieutenant, Loyas, sous-lieutenant. Passagers : le baron de Vioménil, maréchal de camp, comte de Custine, brigadier colonel du régiment de Saintonge ; la compagnie de grenadiers du dit régiment dont les officiers étaient : de Vouves, cap. ; de James, cap. en second ; Champetier, lieutenant, Josselin, lieutenant en second ; Denis, sous-lieutenant ; Fanit, 2e sous-lieutenant. Ménonville, lieutenant-colonel attaché à l'état-major, de Chabannes et de Pangé, aides de camp de Vioménil ; Brizon, officier de cavalerie, faisant fonctions de secrétaire auprès du général. En outre, un chirurgien et un aumônier dont Blanchard ne dit pas les noms. Il y avait à bord, en tout, 960 personnes et pour six mois de vivres. Une partie du régiment de Bourbonnais (350 hommes environ) était embarquée sur la gabarre l’Isle-de-France, qui portait aussi le chevalier de Coriolis, beau-frère de Blanchard.
  5. Il y avait sur la Provence: Lauzun, Robert Dillon, le chevalier d'Arrot et une partie de la Légion. Lauzun dit dans ses Mémoires que le capitaine était, à ce qu'il croit, M. Champaurcin.
  6. Sur l’Éveillé prirent place Deux-Ponts et une partie de leur régiment. (Mes Campagnes en Amérique.)
  7. Ce vaisseau eut pour passagers, entre autres : Dumas, Lameth, le comte de Fersen et le comte de Charlus, qui étaient tous attachés à l'état-major de Rochambeau. (Souvenirs de Dumas.)
  8. Le 5 mai, la Bellone rentra au port et ne rejoignit pas l'expédition. (Dumas.)
  9. Vieux vaisseau lancé en 1758, était armé en flûte et était destiné à servir d'hôpital ; on y avait embarqué le trésor, la grosse artillerie et beaucoup de passagers.
  10. Parmi les bâtiments de transport étaient: la Vénus, la comtesse de Noailles, la Loire, le Lutin, l’Écureuil, le Baron d'Arras, etc. (Blanchard.)
  11. Le régiment de Royal-Deux-Ponts en avait seul environ trois cents, et il semble que les Allemands soient plus sensibles à la chaleur que les autres hommes. (Blanchard.)[5]
  12. «Le 22 juillet, la brigade retourna à Kingsbridge et les compagnies de flanc marchèrent sur Frog's Neck, vis-à-vis Long-Island; le 25, elles s'embarquèrent sur des transports pour aller à Rhode-Island. Pendant que nous étions à Frog's Neck, les Français arrivèrent à Rhode-Island au nombre d'environ six mille, avec une flotte de sept vaisseaux de ligne et de quelques frégates; et comme nous apprîmes qu'ils avaient beaucoup de malades, et que d ailleurs nous avions une flotte supérieure, nous partîmes pour les attaquer; nous nous avançâmes jusqu'à la baie de Huntingdon dans Long-Island et là nous jetâmes l'ancre pour attendre le retour d'un bâtiment que le général avait dépêché à l'amiral qui bloquait la flotte française dans le port de Rhode-Island et se tenait à l'entrée. D'après les avis que le commandant en chef reçut par ce navire, il fit arrêter l'expédition. On rapporta, quelque temps après, que les Français étaient dans une telle consternation d'être bloqués par une flotte supérieure, que si nous les avions attaqués, à notre approche ils auraient fait échouer leurs vaisseaux et auraient jeté leurs canons à la mer»--Matthew's Narrative.--L'auteur de ce récit est Georges Mathew. À l'âge de quinze ou seize ans, il entra dans les Coldstream Guards, commandés par son oncle le général Edward Mathew, et vint avec ce corps à New-York comme aide de camp de celui-ci[8].
  13. Les troupes et les équipages avaient, d'autre part, beaucoup souffert des maladies occasionnées par un trop grand encombrement. L'île avait été dévastée par les Britanniques et par le séjour des troupes américaines. Il fallut construire des baraques pour loger les troupes, établir des hôpitaux au fond de la baie dans la petite ville de Providence, et s'occuper de monter les hussards de Lauzun, en un mot, pourvoir à tous les besoins de la petite armée pendant le quartier d'hiver. Dumas et Charles de Lameth, aides de camp du général Rochambeau, furent chargés de diverses reconnaissances, et le premier parle dans ses Mémoires du bon accueil qu'il reçut à Providence dans la famille du docteur Browne. Le duc de Lauzun fut chargé de commander tout ce qui était sur la passe et à portée des lieux où l'on pouvait débarquer. Pendant ce temps, l'intendant de Tarlé et le commissaire des guerres Blanchard s'occupaient de procurer à l'armée des vivres, du bois, et d'organiser ou d'entretenir les hôpitaux.
  14. Cette lettre se terminait par une sorte de sommation basée sur la politique du pays et sur la considération que cette campagne était le dernier effort de son patriotisme.
  15. où «dans une heure de conversation on conviendrait de plus de choses que dans des volumes de correspondance.» Mémoiresde Rochambeau.
  16. Il est certain en effet que s'il ne s'était élevé quelques dissentiments entre le général Clinton et l'amiral Arbuthnot, les Français auraient pu se trouver dès le début dans une position désastreuse.
  17. Il écrivit en anglais au général américain pour lui demander de s'adresser directement à lui désormais et pour lui exposer les raisons qui l'engageaient à différer de prendre l'offensive. Il insistait en même temps pour obtenir une conférence. Depuis ce moment, les rapports entre les deux chefs furent excellents.
  18. Le général Gates écrivit après sa défaite, je pourrais dire sa fuite, une curieuse lettre, insérée dans les Maryland Papers.[12]
  19. L'Alliance, qui lui apporta cette nouvelle inexacte, arriva à Boston le . Elle était partie de Lorient le 9 juillet. Elle portait de la poudre et d'autres munitions pour l'armée; mais son capitaine, Landais (Pierre Landais né en 1734 à Saint-Malo, capitaine sur le second bateau qui accompagna Bougainville lors de son tour du monde), étant devenu fou pendant la traversée (voir Mémoires de Pontgibaud), on avait dû l'enfermer dans sa chambre et donner le commandement au second. Il y avait à bord Pontgibaud, aide de camp de La Fayette, M. Gau. commandant d'artillerie (Blanchard), et le commissaire américain Lee. Cette frégate repartit dans les premiers jours de février 1781, avec M. Laurens qui se rendait à la Cour de Versailles. Voir aussi Naval History of the United States, par Cooper.
  20. Fersen revint dire qu'il avait trouvé un homme malade de la fièvre quarte qui lui avait répondu que, lui remplît-on son chapeau de guinées, on ne le ferait point travailler la nuit. Force fut donc à Rochambeau et de Ternay d'aller ensemble solliciter ce charron ; ils lui dirent que le général Washington arrivait le soir à Hartford pour conférer avec eux le lendemain et que la conférence manquerait s'il ne raccommodait pas la voiture. «Vous n'êtes pas des menteurs, leur dit-il ; j'ai lu dans le Journal de Connecticut que Washington doit y arriver ce soir pour conférer avec vous ; je vois que c'est le service public ; vous aurez votre voiture prête à six heures du matin.» Il tint parole et les deux officiers généraux purent partir à l'heure dite. Au retour, et vers le même endroit, une roue vint encore à casser dans les mêmes circonstances. Le charron, mandé de nouveau, leur dit : «Eh bien! vous voulez encore me faire travailler la nuit?--Hélas oui, dit Rochambeau ; l'amiral Rodney est arrivé pour tripler la force maritime qui est contre nous et il est très-pressé que nous soyons à Rhode-Island pour nous opposer à ses entreprises.--Mais qu'allez-vous faire contre vingt vaisseaux britanniques, avec vos six vaisseaux, repartit-il?--Ce sera le plus beau jour de notre vie s'ils s'avisent de vouloir nous forcer dans notre rade.--Allons, dit-il, vous êtes de braves gens ; vous aurez votre voiture à cinq heures du matin. Mais avant de me mettre à l'ouvrage, dites-moi, sans vouloir savoir vos secrets, avez-vous été contents de Washington et l'a-t-il été de vous?» Nous l'en assurâmes, son patriotisme fut satisfait et il tint encore parole.. «Tous les cultivateurs de l'intérieur, dit Rochambeau, qui raconte cette anecdote dans ses mémoires, et presque tous les propriétaires du Connecticut ont cet esprit public qui les anime et qui pourrait servir de modèle à bien d'autres.»
  21. Ces bataillons étaient groupés en deux brigades, l'une sous les ordres du général Hand et l'autre du général Poor (en). Le 14 août, La Fayette, qui ne cherchait qu'une occasion de combattre, avait demandé par écrit au général Washington l'autorisation de tenter une surprise nocturne sur deux camps de Hessois établis à Staten Island; mais son projet ne put s'accomplir par la faute de l'administration de la guerre.
  22. Le général Washington, qui se rendait avec La Fayette et le général Knox à l'entrevue d'Hartford, passa l'Hudson le 18 septembre et vit Arnold, qui lui montra une lettre du colonel Robinson, embarqué sur le sloop britannique le Vautour, prétendant que cet officier lui donnait un rendez-vous pour l'entretenir de quelque affaire privée ; Washington lui dit de refuser ce rendez-vous, ce à quoi Arnold parut consentir.
  23. Le vicomte de Rochambeau est désigné par Blanchard, ainsi qu'on l'a pu voir dans la composition des cadres du corps expéditionnaire, comme colonel du régiment de Bourbonnais. Très peu de Mémoires du temps disent, avec les Archives du ministère de la guerre de France, qu'il était attaché à l'état-major de son père.
  24. En septembre eut lieu le supplice du major André. Son plan, s'il n'avait pas été découvert, était qu'à un jour convenu entre lui et le général Arnold, sir Henry Clinton viendrait mettre le siège devant le fort Défiance; ce fort est reconnu comme presque imprenable. Son enceinte comprend sept acres de terre; elle est défendue par cent vingt pièces de canon et fortifiée de redoutes. Il est bâti à environ huit milles en remontant sur le bord de la rivière du Nord. Le général Arnold aurait immédiatement envoyé à Washington pour demander du secours et aurait rendu la place avant que ce secours pût arriver: Sir Henry Clinton aurait ensuite pris ses dispositions pour surprendre le renfort que le général Washington aurait probablement voulu conduire lui-même. Le succès de ce plan aurait mis fin à la guerre. Quand le général Arnold fut parvenu à s'échapper, dès son arrivée à New-York, il fut nommé brigadier général par sir Henry. Mais si son projet eût réussi, il n'y aurait pas eu de rang qui aurait pu payer un aussi important service.» Mathew's Narrative.[13]
  25. Les chefs témoignaient surtout leur étonnement de voir les pommiers chargés de fruits au-dessus des tentes que les soldats occupaient depuis trois mois. Ce fait prouve à quel point était poussée la discipline dans l'armée et montre avec quelle scrupuleuse attention on respectait la propriété des Américains. Un des chefs sauvages dit un jour à Rochambeau dans une audience publique «Mon père, il est bien étonnant que le roi de France notre père envoie ses troupes pour protéger les Américains dans une insurrection contre le roi de Grande-Bretagne leur père. «--Votre père le roi de France, répondit Rochambeau, protège la liberté naturelle que Dieu a donnée à l'homme. Les Américains ont été surchargés de fardeaux qu'ils n'étaient plus en état de porter. Il a trouvé leurs plaintes justes: nous serons partout les amis de leurs amis et les ennemis de leurs ennemis. Mais je ne peux que vous exhorter à garder la neutralité la plus exacte dans toutes ces querelles. La visite des Indiens à M. de Rochambeau doit être reportée au , à Newport (Blanchard). On leur fit quelques cadeaux de couvertures qu'on avait prises à cette intention de France. Ils repartirent le 2 septembre.» Cette réponse était conforme à la vérité en même temps qu'à la politique de la France. Si elle ne satisfit pas complètement les Indiens, de bons traitements et de beaux présents furent plus persuasifs, car ils gardèrent la neutralité pendant les trois campagnes de l'armée française en Amérique.
  26. Le jeune Rochambeau avait appris par cœur les dépêches dont il était chargé pour pouvoir les dire verbalement aux ministres, après avoir détruit ses papiers, dans le cas où il serait pris et où il aurait été renvoyé sur parole. La Pérouse fut chargé des dépêches de l'amiral Ternay.
  27. Ces navires furent vivement chassés par les croiseurs britanniques ; l'Amazone eut deux mâts abattus ; mais elle était déjà hors de la portée des vaisseaux ennemis, qui s'arrêtèrent dans leur poursuite.
  28. Il disait que sans cavalerie il ne répondait pas que les provinces du Sud ne se soumissent au roi de Grande-Bretagne.
  29. « quoique j'eusse, dit-il dans ses Mémoires, fait la guerre comme colonel longtemps avant qu'il ne sortît du collège. »
  30. Les officiers du corps expéditionnaire s'étaient promis de ne pas servir aux ordres de La Fayette et avaient même sollicité de Rochambeau de ne pas les employer sous lui.
  31. L'État de cette province avait fait construire des darraques à Lebanon pour loger ses milices C'est là que le duc de Lauzun dut établir ses quartiers d'hiver.
  32. Non sans regret de quitter Newport et en particulier la famille Hunter au milieu de laquelle il avait été reçu et traité comme un parent, et dont les vertus firent taire, par exception, ses instincts frivoles et sa légèreté galante
  33. C'étaient les deux aides de camp de M. le baron de Vioménil.
  34. Chastellux dit à ce propos : « J'arrivai à Lebanon au coucher du soleil ; ce n'est pas à dire pour cela que je fusse rendu à Lebanon meeting-house où les hussards de Lauzun ont leur quartier : il me fallut faire encore plus de six milles, voyageant toujours dans Lebanon. Qui ne croirait après cela que je parle d'une ville immense ? Celle-ci est, à la vérité, l'une des plus considérables du pays, car elle a bien cent maisons : il est inutile de dire que ces maisons sont très-éparses et distantes l'une de l'autre souvent de plus de 400 ou 500 pas… Lauzun me donna le plaisir d'une chasse à l'écureuil…, et au retour je dînai chez lui avec le gouverneur Trumbull et le général Hutington. »
  35. Cette dernière crainte était exagérée, car un émissaire de Clinton étant venu proposer aux révoltés de leur payer l'arriéré de leur solde à la condition qu'ils se rangeraient sous ses ordres : « Il nous prend pour des traîtres, dit un sergent des miliciens, mais nous sommes de braves soldats qui ne demandons que justice à nos compatriotes ; nous ne trahirons jamais leurs intérêts. » Et les envoyés du général britannique furent traités en espions.
  36. Ce sont là les propres paroles de Rochambeau que rapporte Lauzun dans ses Mémoires. Cela contredit ce passage des Mémoires de Rochambeau, où il dit (page 259) qu'il reçut les premières lettres par le navire qui amena Choisy. Soulès (p. 365, t. III) dit que ces premières lettres arrivèrent avec La Pérouse, fin février 1781.
  37. La manière dont le général américain reçut Lauzun flatta beaucoup celui-ci, qui certes ne manquait pas de bravoure, mais qui avait aussi une certaine dose de vanité, comme on le voit d'après ses mémoires.
  38. Elle charriait beaucoup de glaces que la marée entraînait avec une telle rapidité qu'il fut impossible à son bateau de gouverner. Il se mit en travers et se remplit d'eau. Il allait être submergé, lorsqu'un grand bloc de glace passa auprès. Lauzun sauta dessus et mit trois heures à gagner la rive opposée en sautant de glaçon en glaçon, au risque de périr à chaque instant.
  39. Après avoir raconté la façon simple et cordiale dont il fut reçu à New-Windsor, il dit : « Je fus surtout frappé et touché des témoignages d'affection du général pour son élève, son fils adoptif, le marquis de La Fayette. Assis vis-à-vis de lui, il le considérait avec complaisance et l'écoutait avec un visible intérêt. Le colonel Hamilton, aide de camp de Washington, raconta la manière dont le général avait reçu une dépêche de sir Clinton qui était adressée à monsieur Washington. « Cette lettre, dit-il, est adressée à un planteur de l'État de Virginie ; je la lui ferai remettre chez lui après la fin de la guerre ; jusque-là elle ne sera point ouverte. » Une seconde dépêche fut alors adressée à Son Excellence le général Washington. « Le lendemain, le général Washington devait se rendre à West-Point ; Dumas et le comte de Charlus l'y accompagnèrent. Après avoir visité les forts, les blockhaus et les batteries établis pour barrer le cours du fleuve, comme le jour baissait et que l'on se disposait à monter à cheval, le général s'aperçut que La Fayette, à cause de son ancienne blessure, était très fatigué : « Il vaut mieux, dit-il, que nous retournions en bateau ; la marée nous secondera pour remonter le courant. » Un canot fut promptement armé de bons rameurs et on s'embarqua. Le froid était excessif. Les glaçons au milieu desquels le bateau était obligé de naviguer le faisaient constamment vaciller. Le danger devint plus grand quand une neige épaisse vint augmenter l'obscurité de la nuit. Le général Washington, voyant que le patron du canot était fort effrayé, dit en prenant le gouvernail : « Allons, mes enfants, du courage ; c'est moi qui vais vous conduire, puisque c'est mon devoir de tenir le gouvernail. » Et l'on se tira heureusement d'affaire. » À la même époque, vinrent au quartier général américain Damas, de Deux-Ponts, de Laval et Custine.
  40. Blanchard
  41. L'un de ceux-ci était le London, de 90 canons ; l'autre, le Bedford, de 74[14].
  42. Telle était l'organisation de cette expédition : M. le baron de Vioménil, commandant en chef ; M. le marquis de Laval et le vicomte de Noailles, commandant les grenadiers et les chasseurs ; M. Collot, aide-maréchal-des-logis ; Ménonville, aide-major-général ; M. Blanchard, commissaire principal des vivres.
  43. Charlus était à ce moment à Philadelphie. Chastellux se fit plus connaître par ses excursions que par ses combats pendant la campagne. Laval et Lauzun quittent à tout propos et sans nécessité leurs soldats. C'est à la « complaisance » de Barras que l'on dut de le voir servir sous les ordres de son chef, M. de Grasse, qu'il trouvait trop nouveau en grade. Pour Thomas Balch, le choix que fit Rochambeau me semble pourtant avoir été des plus judicieux. Lauzun avait à veiller sur la cavalerie campée à vingt-cinq lieues de Newport. Il ne pouvait être remplacé dans le commandement de cette arme spéciale. En outre, il rendait sur le continent de réels services, que son général se plaisait d'ailleurs à reconnaître, par la connaissance qu'il avait de la langue anglaise et par les bonnes relations que son caractère affable lui permettait d'entretenir. Le marquis de Laval, qui s'était promis de ne pas servir sous les ordres de La Fayette ne pouvait pas utilement être employé en qualité de commandant d'une expédition où la bonne entente avec ce général était une condition essentielle du succès. Enfin l'entreprise était très importante, et Rochambeau crut qu'il ne pouvait pas moins faire que d'en donner la direction à son second, le baron de Vioménil, dans un moment surtout où il devait rester lui-même au camp.
  44. l'Astrée rentra à Boston le 25 janvier, après soixante et un jours de traversée. Elle avait à bord huit millions. Mercure de France, mai 1781, page 31. Ce chiffre de huit millions est certainement exagéré[16].
  45. Elle portait trente-six canons, vingt-quatre soldats de terre et trente-cinq marins. Mercure de France, avril 1781, page 87.
  46. Blanchard
  47. Pour Thomas Balch, l'aide de camp de Rochambeau et passager de la Concorde, était Cromot du Bourg.

Références

  1. 1,00, 1,01, 1,02, 1,03, 1,04, 1,05, 1,06, 1,07, 1,08, 1,09, 1,10, 1,11, 1,12 et 1,13 Castex 2012, p. 361.
  2. Maurice Gagnaire, « Le corps expéditionnaire français à Newport », dans Noailles à la nuit (1756-1804) : le destin d'un révolutionnaire à talons rouges (lire en ligne)
  3. 3,0 et 3,1 Balch 1872, p. 93.
  4. 4,0, 4,1, 4,2, 4,3 et 4,4 Balch 1872, p. 92.
  5. 5,0, 5,1 et 5,2 Balch 1872, p. 99.
  6. 6,0, 6,1, 6,2, 6,3 et 6,4 Balch 1872, p. 102.
  7. Balch 1872, p. 102-103.
  8. 8,0, 8,1, 8,2 et 8,3 Balch 1872, p. 103.
  9. 9,0 et 9,1 Balch 1872, p. 104.
  10. 10,0, 10,1, 10,2, 10,3, 10,4, 10,5, 10,6, 10,7 et 10,8 Balch 1872, p. 105.
  11. Balch 1872, p. 105-106.
  12. 12,0, 12,1, 12,2, 12,3 et 12,4 Balch 1872, p. 106.
  13. 13,0 et 13,1 Balch 1872, p. 110.
  14. 14,0 et 14,1 Balch 1872, p. 118.
  15. Mercure de France, mai 1781, p. 32.
  16. 16,0, 16,1, 16,2, 16,3 et 16,4 Balch 1872, p. 123.

Annexes

Articles connexes

Bibliographie

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