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Islam en Espagne

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Le 10 novembre 1992, Juan Carlos Ier, roi d’Espagne, et le gouvernement dirigé par le socialiste Felipe Gonzalez signaient la loi 26-1992 instituant l’accord de coopération entre l’Etat espagnol et la commission islamique d’Espagne. Ce texte avait été préalablement discuté et voté par les Cortès (Assemblée nationale) et le Sénat.

L’Espagne devenait ainsi le pays européen pionnier en matière de reconnaissance légale du fait musulman européen. Pour une société qui pendant des siècles s’était douloureusement forgé une identité nationale catholique, en expulsant les juifs et les musulmans, cette loi peut être considérée comme une sorte de révolution culturelle. Au sortir de la dictature franquiste, elle confortait la révolution démocratique, pluraliste et laïque de la société, mais aussi, par la richesse de son contenu, contribuait au débat en cours sur le pluralisme culturel et religieux d’une politique de civilisation européenne.

L’année 1992 (1) était aussi l’année du cinquième centenaire de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique - date fondatrice d’une certaine Europe moderne que Karl Marx interprétait comme la naissance du capitalisme par « accumulation primitive et violente » exercée contre les peuples d’Amérique et d’Afrique, concomitante de l’expulsion des juifs et des musulmans par les rois espagnols Ferdinand et Isabelle. C’est pourquoi, non sans un certain courage, ces célébrations donnèrent lieu, de la part des autorités espagnoles, à de multiples actes de repentir adressés aux différentes victimes.

Dès la fin du régime franquiste (1975), de nombreux mouvements politiques, syndicaux (grèves de la faim du Sindicato Obrero Campesino), autonomistes et intellectuels avaient commencé à raviver la mémoire d’Al-Andalus. Par exemple, en 1990, la municipalité de San Carlos de la Rapita, sur l’embouchure de l’Ebre, à l’occasion d’un congrès international sur le sujet, érigeait un monument en mémoire des « 41 992 morisques (2) qui furent expulsés en ce lieu entre le 15 juin et le 16 septembre 1610 (3) ».

Cette « ultime » expulsion mettait-elle un terme à la présence arabo-musulmane dans la péninsule Ibérique ? Outre le patrimoine architectural, devenu haut lieu touristique (Grenade, Cordoue, Séville, Teruel, Tolède, Saragosse...), plus de 4 000 mots de la langue de Cervantès dérivés de l’arabe et des milliers de toponymes (noms de lieu) imprègnent encore la mémoire collective. La grande école espagnole d’islamologie, fondée au début du XXe siècle par le professeur Asin Palacios, et poursuivie notamment par les érudits Cruz Hernandez, Juan Vernet, Mikel de Epalza, a réussi à restituer à l’Europe un millénaire de sa mémoire spirituelle, philosophique et scientifique (4).

C’est bien « el notorio arraigo » - l’évident enracinement - de cette composante musulmane explicitée dans l’exposé des motifs de cette loi espagnole de 1992 qui en fonde la légitimité et l’importance pour le droit européen. La mémoire enfouie a été réactualisée par plusieurs phénomènes socioculturels récents. D’abord, la venue de plusieurs milliers d’étudiants du Proche-Orient, au début des années 1970, dont plus d’un tiers prendront la nationalité espagnole. Certains participeront activement à la fondation des premières mosquées de Barcelone (1974) et de Madrid (1978), impulsée par la première Association musulmane d’Espagne. D’autre part, le séjour de pèlerins européens en quête spirituelle de la source andalouse qui rencontrèrent, en Andalousie, de jeunes militants nationalistes souvent étudiant(e)s d’histoire mais surtout d’arabe. C’est d’eux, au début des années 1980, que naîtra l’énergie décisive pour l’ouverture - ils préfèrent dire la « réouverture » - de la première mosquée de Grenade, qui fut rapidement suivie par celles de Séville, Cordoue, Malaga, Almeria... L’ensemble formera la Communauté islamique andalouse, qui fournira l’impulsion première à la fondation à Cordoue de l’université islamique Ibn Rushd.

Appel à la main-d’œuvre étrangère

Ce réveil spirituel d’Al-Andalus, chanté dès 1930 par le grand penseur musulman du XXe siècle Mohammad Iqbal, venu se recueillir en ces lieux, est peut-être le début d’une remise en cause décisive de ce que l’historien Alain de Libera nomme « notre héritage oublié », et qui, malheureusement, le reste encore gravement dans les manuels scolaires européens (5).

C’est à partir du début des années 1980, avec l’intégration croissante de l’économie espagnole dans l’Union européenne, qu’un appel massif est fait à la main-d’œuvre étrangère à majorité musulmane. Dans les travaux publics, l’industrie, l’agriculture intensive d’Andalousie, du Levant et de Catalogne, plus de 300 000 travailleurs d’origine pakistanaise, marocaine, sénégalaise, gambienne vont rapidement constituer la majorité de la population musulmane. Elle cumulera les difficultés de la surexploitation, du logement le plus rudimentaire, de l’acquisition du biculturalisme, du harcèlement raciste pouvant aller jusqu’à la chasse à l’homme, la chasse aux « moros », comme on l’a vu dans la commune d’El Ejido en février 2000 (6). Comme vingt ou trente ans plus tôt dans d’autres pays européens, ce sont ces majorités ouvrières, parfois associées à des étudiants et quelques petits commerçants, qui formeront le noyau initial des salles de prière, de la vie associative et du début de la distribution de la viande halal.

Reste la situation spécifique de Ceuta et Melilla, survivance de la première occupation européenne en Afrique au début du XVe siècle. Ce n’est qu’en 1986 que l’Espagne reconnaîtra à la population de ces deux villes autonomes (donc dotées d’un statut d’autonomie, d’un gouvernement local et d’une assemblée élue au suffrage universel) le plein exercice de la nationalité et de la citoyenneté. Aux côtés de communautés juives, hindoues et chrétiennes, plus de 70 000 musulmans y résident (l’un d’eux a même été élu président de la ville autonome de Melilla). Ils y disposent d’une vingtaine de lieux de culte, et se trouvent tiraillés entre les velléités d’intégration à l’Etat marocain, les bénéfices d’un niveau de vie et de démocratie supérieur à celui du Maroc et les gesticulations militaires de l’Etat espagnol, comme on a pu le voir, durant l’été 2002, autour de l’îlot de Persil. Cette population reste surtout captive des enjeux géopolitiques mondiaux concentrés dans le détroit de Gibraltar.

La rapide croissance démographique de la population musulmane en Espagne depuis un quart de siècle a donné naissance à un tissu associatif de plus en plus vivant, sur lequel les Etats libyen, saoudien et marocain tentent d’exercer une influence, surtout par le biais du financement d’imams et la construction de mosquées monumentales. C’est ainsi que, en 1992, a été inauguré le Centre culturel islamique de Madrid ; de même, sur la Costa del Sol, s’ouvraient les grandioses mosquées de Marbella (1981) et Fuengirola (1993).

Ces différentes composantes de la communauté musulmane en Espagne représentent entre 500 000 et 600 000 personnes, 200 à 400 associations regroupées au sein de deux fédérations. C’est en novembre 1989 que la Fédération des entités religieuses islamiques d’Espagne (Feeri) et l’Union des communautés islamiques d’Espagne (Ucide) décidaient d’unir leurs efforts et de surmonter leurs différences pour négocier avec l’Etat la reconnaissance du culte musulman.

Jusqu’à ce jour, non sans quelques péripéties provoquées par la pluralité de toute communauté, la parité entre ces deux fédérations constitue la charpente de la Commission islamique d’Espagne, chargée, en coordination avec l’Etat, de l’application de la loi de 1992.

Egalité avec les autres religions

Celle-ci s’inscrit dans le cadre de la Constitution de 1978, « fondée sur le principe d’un Etat démocratique et pluraliste », qui a aboli l’idée de « religion d’Etat », et de la loi organique de 1980 sur la liberté religieuse. C’est le ministère de la justice, dont dépend la direction des affaires religieuses, qui est l’interlocuteur de la Commission islamique. « La religion islamique, de tradition séculaire et d’importance significative dans la formation de l’identité espagnole » (exposés des motifs de la loi), est composée de communautés qui doivent être inscrites au registre des entités religieuses, après avis conforme de la Commission islamique, qu’elles soient ou non membres d’une des deux fédérations. C’est à partir de cet ordonnancement général, dont le vocabulaire et la logique diffèrent sensiblement de ce qui se fait dans d’autres pays européens, que les droits et devoirs sont énoncés dans cet accord de coopération entre les deux parties.

Les mosquées et les lieux de culte sont reconnus comme des lieux inviolables destinés à « la prière, la formation et l’assistance religieuse ». Le droit à des parcelles réservées dans les cimetières municipaux ou la possibilité de cimetières propres à la communauté, et l’ensemble du rituel funéraire doivent être pris en compte (art. 2).

Les fonctions et les responsabilités islamiques définies par la loi et la tradition musulmanes qui émanent du Coran et de la sunna sont protégées par la loi sur la liberté religieuse. Les responsables et les imams agréés par leur communauté sont enregistrés par la Commission, ils bénéficient du régime de la Sécurité sociale et du secret professionnel. Lorsqu’ils sont soumis au service militaire, ils peuvent être assignés, s’ils le désirent, à des missions compatibles avec leurs fonctions (art. 6).

Le mariage musulman célébré devant l’une de ces personnes et deux témoins choisis par les conjoints entraîne l’inscription sur le registre d’état civil avec tous les effets afférents (art. 7). Les pratiques et l’assistance religieuse doivent être organisées dans les hôpitaux, les casernes, les prisons (art. 8).

L’enseignement religieux musulman est garanti dans l’enseignement public et privé au même titre que les autres cultes reconnus. Il doit être donné par des professeurs désignés par les communautés et habilités par la Commission islamique (art. 10). Malgré la publication d’un décret d’application en novembre 1996 portant sur les horaires, les locaux, les contenus et la rémunération des professeurs, la mise en œuvre de cet article reste très laborieuse du fait de l’inertie administrative ou du milieu enseignant. Une dizaine de postes financés par l’Etat ont été créés récemment dans l’enseignement public, notamment à Ceuta et Melilla. Tous les candidats présentés à la Commission n’ont pas reçu leur agrément ; même si des centres de formation sont prévus pour améliorer le niveau des postulants à différentes responsabilités au sein de la communauté, ce point reste pour le moment la principale lacune.

Les lieux de culte et un certain nombre d’édifices contribuant à l’activité des communautés, ainsi que les résidences des responsables, sont exempts d’impôts immobiliers ; d’autres avantages fiscaux sont accordés en cas de donation (art. 11).

Sous réserve de récupération, les heures de prière du vendredi et des jours de fête doivent être prises en compte par les employeurs. Six jours fériés musulmans sont explicitement nommés, ce qui va au-delà des deux fêtes strictement obligatoires (fin du ramadan et du pèlerinage). Les rythmes scolaires ainsi que les examens administratifs doivent tenir compte de ce calendrier (art. 12).

La Commission est chargée de l’homologation de la viande halal ; les restaurants des collectivités (établissements publics, armée écoles publiques et privées) doivent respecter des préceptes stricts ainsi que les horaires liés au mois de jeûne du ramadan (art. 14).

Le suivi est à la charge d’une commission mixte et paritaire (administration et Commission islamique). Sous réserve d’un préavis de six mois, l’une des deux parties peut proposer un amendement, voire dénoncer l’accord.

Ce texte, issu d’une loi approuvée à l’unanimité par les Cortès et le Sénat, est largement calqué sur des accords similaires signés par les communautés juive et protestante avec l’Etat espagnol. Son application est retardée surtout par la lenteur de la mise en œuvre financière qu’il implique. Il offre néanmoins un statut légal précis de stricte égalité avec les autres religions tout en assurant à la communauté musulmane l’exercice de ses pratiques spécifiques.

A ce pluralisme religieux, juridiquement construit dans une démarche partenariale, la communauté musulmane a apporté une contribution très active et audacieuse (7), qui suscite un grand intérêt dans l’ensemble de l’Europe.

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