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Jacques Boulagnon

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Le docteur Jacques Boulagnon, médecin de campagne, est connu depuis que la ville de Paulhaguet en Haute-Loire a donné son nom à une rue, inaugurée le 14 juillet 2010, et que l'américaine Gisèle Naichouler Feldamnn lui a consacré un chapitre de son livre saved by the sprit of lafayette, paru aux États-Unis en 2008 aux éditions Nelson Publishing & Marketing, dans lequel elle écrit qu'il fut un Juste parmi les nations et lui adresse un hommage posthume. Jacques Michel Antoine Barthélémy Boulagnon est né à Paulhaguet le , d'une famille d'agriculteurs-commerçants du village.

Biographie

Jacques, fils de Jean, fils de Jacques, fils de Jean

Il s'appelait Jacques, fils de Jean, lui-même fils de Jacques, fils de Jean, fils de Jacques, et ainsi de suite… jusqu'au XVIIe siècle en remontant dans cette lignée de ce terroir. Il fait sa scolarité primaire à l'école des Frères des écoles chrétiennes de Paulhaguet et poursuit ses études à Clermont et à Toulouse. Son choix professionnel se fixe sur la médecine et il passe sa thèse à Lyon en 1911. En décembre 1913, il vient s'installer comme médecin à Paulhaguet, déjà, une petite ville à cette date avec ses 1 569 habitants. Un choix d'évidence pour lui qui ne voulait pas perdre le contact familial, désirait vivre proche de ses parents et dans son pays natal. 7 mois plus tard éclate la Première Guerre mondiale. Il part et fait campagne dans diverses unités, comme médecin de bataillon. Pendant toute la durée de la guerre, il prodigue sur le front ses soins aux soldats blessés et malades, partageant la vie des poilus (le front, la tambouille, la camaraderie) mais aussi l'horreur de la Grande Guerre. Quand on lui posait des questions sur cette guerre, il expliquait qu'il n'était pas préparé (mais qui l'était, à affronter la douleur et la souffrance des soldats blessés, mutilés ou estropiés, les blessures abominables qu'il avait du soigner ; celles des « gueules cassées », ces blessés aux faces délabrés dues aux nouvelles armes, grenades, balles dum-dum, shrapnels ; celles des armes chimiques et notamment les gaz, et les gangrènes de tout type.

Il insistait aussi beaucoup sur Verdun, une des batailles les plus inhumaines auxquelles l'homme s'est livré dans l'histoire : 300 000 morts (1 000 morts par jour pendant 10 mois). 400 000 blessés. Il insistait sur « Le rôle des hommes qui consistait surtout à survivre, et mourir, dans les pires conditions, sur un terrain transformé en enfer, tout cela pour un résultat militaire nul ». Il évoquait aussi ces « lignes de croix de bois à perte de vue » dont Roland Dorgelès écrira qu'elles[1] ».

Sa conduite à Verdun lui vaudra une citation avec croix de guerre mais il reviendra hanté par le souvenir de cette boucherie. On ne participe pas impunément à la catastrophe qui détruisit le « Monde d'hier » pour reprendre l'expression de Stefan Zweig

Démobilisé en 1919, il revient s'installer à Paulhaguet. Il y trouve une situation paradoxale faite de sentiments mêlés : joie de la victoire et allégresse dans la préparation des rues du village que doit traverser le pdt américain Wilson en pèlerinage à Chavaniac-Lafayette, et tristesse du deuil : 34 combattants ne sont pas revenus, le monument aux morts en porte témoignage, tous entre 19 et 35 ans, plus d'un 1/3 des jeunes de cet âge de la commune. Une saignée terrible doublée de blessés de guerre nombreux : invalides, aveugles, gazés, amputés, handicapés dont certains ne pourront reprendre une activité professionnelle. Il se marie en 1920 avec Marguerite Rougier, fille de Stanislas et d'Hortense Chouvet des Iles de la Chomette, nièce d'Emmanuel Rougier et de Felix de Jesus Rougier, de 10 ans sa cadette, qui l'accompagnera et le secondera toute sa vie.

Dès lors et pendant plus d'un demi siècle, il va se consacrer complètement à sa mission : médecin de campagne, il l'était à fond, passionnément. Il aimait cette vie simple, ces générations qui se côtoient et se succèdent, et il n'y avait rien qui le rendait plus heureux que ces gens qui l'attendaient dans les villages, lui serraient la main, lui parlaient et lui demandait conseil. Il a parcouru sans relâche. par tous les temps, de jour comme de nuit, sans vrai repos dominical ni vacances les chemins, routes et sentiers de son pays, »

Un médecin de campagne passionné

« Tous les soirs,me disait Émile Labory[2], son voisin, il allait à l'hopital d'Oussoulx après 20h puis, quand il revenait, il faisait le tour du village pour voir ceux qui étaient gravement malade ou qui souffraient beaucoup. Il ne s'agissait pas de visite payées mais de visite de celui qui était responsable de vies humaines. Il se consacrait complètement à ses malades. »

Il connaissait à fond tous les villages, les hameaux, les maisons isolées de ce coin de Haute-Loire. Sans défaillance, même quand il était malade, il allait soigner les malades avec une humanité impressionnante. Mme Séjalon[3] : « J'ai été poursuivi et piqué par un essaim d'abeilles. Ma tête était énorme. Personne ne croyait que j'allais vivre. Il m'a soigné tous les jours, matin, midi, soir et a même couché pendant trois jours dans la chambre à côté de la mienne. Il n'y a pas qu'avec moi qu'il a fait cela. Il le faisait souvent quand il y avait un problème ». Mme Facy des Esteys « Il y avait beaucoup moins de routes que maintenant. Il marchait sur de longues distances. Pour m'accoucher,j'ai eu 7 enfants, il faisait ainsi 8 km à pied, tout en cote. Dans l'hiver 36 ou 37, il est monté cinq nuits consécutives à pied –cela faisait 18 kilomètres à pied en pleine neige, dans la tourmente - pour dormir près d'une femme qui devait accoucher mais qui avait eu des problèmes lors de la naissance d'un premier enfant »

Il a joué aussi un rôle important d'accompagnement les personnes en fin de vie lorsque le médecin, conscient qu'il n'est plus possible d'empêcher la mort du patient, doit reconnaître les limites de la science médicale et de son intervention personnelle, et accepter le caractère inévitable et inéluctable de la mort[4]. « j'ai vu trop de drames et mourir trop de gens. »[5] « Chaque jour il tournait dans les villages du canton au chevet des malades, ne se faisant payer que de ceux qui pouvaient » Tenant compte de leur situation morale et matérielle, il « oubliait » souvent de se faire payer, refusait l'argent proposé, voire en « laissait sous l'oreiller » sans dire quoi que ce soit, me disait un agriculteur de Jozat mort il y plusieurs années –il était capable de me citer une dizaine de noms de sa commune à qui il était arrivé la même histoire-, palliant ainsi à, une sécurité sociale encore inexistante ou précédant un secours incertain ou lointain, ce qui lui valut le beau titre de « médecin des pauvres » qu'il affectionnait particulièrement.

Il exerçait une médecine très diversifiée où la maladie pendant une bonne partie du XXe siècle gagnait souvent à côté des « petits bobos » du quotidien (angine, goutte, rhumatisme des paysans ou encore sutures des petites plaies, ….) il menait une lutte inégale contre des maladies que l'on soigne bien aujourd'hui mais souvent terribles à l'époque comme, la diphtérie, la tuberculose, la Poliomyélite mais aussi la rougeole, les oreillons, la rubéole, la varicelle. Pas de scanner, d'IRM, d'échographie, de prise de sang et donc un sens « clinique » très développé. Les mauvaises conditions hygiéniques des malades, la proximité des gens et des animaux, l'insuffisance de l'outillage et des médicaments, l'absence de secours à des dizaine de kilomètres, tout concourait à rendre la tâche pénible. Les vaccins feront leur apparition progressivement mais il aura passé une bonne partie de sa carrière sans cette aide, sans antibiotiques, aussi d'ailleurs. On a du mal à l'imaginer maintenant. Mais souvenez vous juste de la polio, ce véritable fléau pour les enfants en bas âge, la maladie provoquant des paralysies musculaires et respiratoires entraînant la mort. Dont le vaccin commence à être opérationnel seulement à la fin des années 1950. Même s'il connaissait les connaissances diagnostiques, il était parfois impuissant devant les maladies graves.

Une médecine très diversifiée

Émile Labory[2]« Après la guerre, nous avons perdu notre premier enfant –dans la même semaine, trois enfants sont morts- et il n'en dormait plus. Nous étions voisins, intimes. Trois nuits consécutivement, il n'a pas dormi. Il relisait ses livres de médecine pour essayer de les sauver et il a été très, très affecté de ne pouvoir le faire. Il était très marqué.

En revanche, un an plus tard, une nouvelle épidémie, des enfants qui souffrent, se déshydratent. Les perfusions n'existaient pas. Il a alors ce coup de génie de faire chercher tous les draps des maisons, de les faire tremper complètement, et d'entourer le lit des enfants malades avec ces draps. Ce qui les sauvent ».

La souffrance de ses malades l'atteignait au plus degré, il y participait et chacun le sentait. Il était du pays et tout le monde savait son attachement à ses « malades ». ce qui lui permettait de tout dire à tout le monde". Heureusement la résistance des patients, leur endurcissement à la douleur, l'influence d'une atmosphère pure aidait Michel Exbrayat, habitant de Vieille-Brioude[6]« Pour vous dire l'époque j'ai eu un abcès énorme et ma, main avait doublé de volume. Je pensais que cela allait passer mais non !Quand je suis allé le voir, j'ai pris une grosse engueulade « tu aurais du attendre plus longtemps pour venir ». Il a appelé ses deux fils. Un me tenait la tête, l'autre m'immobilisait le bras. Il a pris sa trousse et a coupé l'abcès avec un couteau pointu de chirurgien qu'il a sorti de cette trousse sans m'endormir. Cela ne se faisait pas d'endormir à l'époque. J'ai crié mais cela m'a fait du bien. Il m'a dit ensuite d'aller voir le pharmacien pour qu'il me donne un désinfectant ».

Pendant la Seconde Guerre mondiale, et au moment de la résistance, le docteur Jacques Boulagnon n'hésita pas à prodiguer, à maintes reprises, ses soins aux membres du maquis. Il joua aussi un rôle actif qu'il eut aussi pour sauver des familles juives. "Sous la chape de haine tombée sur la France dans les années d'occupation, il a fait partie de ces anonymes, - femmes et hommes, de toutes origines et de toutes conditions - qui ont sauvé des juifs des persécutions antisémites et des camps d'extermination. Bravant les risques encourus par sa famille et ses proches, il a incarné comme bien d'autres à cette époque l'honneur de la France, ses valeurs de justice, de tolérance et d'humanité. Gisèle Naichouler Feldamnn[7] le raconte avec émotion. « Ma famille vivait à Paris.et ma mère a voulu que nous partions. Elle avait peur. Le bruit courait que la France allait perdre la guerre. Ma grand-mère est venus avec nous mais hélas le reste de la famille n'a pas voulu nous suivre. 7 d'entre eux sont morts à Auschwitz Mes parents ont trouvé refuge en 1940 à Paulhaguet, mon frère et moi dans des fermes. Vous avez été alors un docteur incroyablement dévoué et humain m'arrêtant souvent avec un sourire dans les rues du village pour contrôler mes yeux, mes oreilles, ma langue car vous vous inquiétiez pour ma santé fragile. En 1942, vous êtes devenu mon sauveteur car c'est vous qui avait prévenu mes parents que nous allions être arrêtés et déportés et nous avait fait héberger, mon frère et moi - au Préventorium, et avez trouvé des fermes ou se cacher pour mes parents. J'avais 11 ans et demi en mars 1942 et nous y sommes restés jusqu'à l'automne 1944. Nous ne sommes pas les seuls juifs, loin de là, que vous avez sauvé, Ce que vous avez fait pour nous, vous l'avez aussi fait aussi pour d'autres familles juives, d'autres âmes effrayées » et c'est pour cela que vous êtes un authentique « juste ».

Nous vous devons la vie et quand mes parents ont voulu vous remercier après guerre, vous leur avez dit que vous ne « vouliez pas en entendre parler » car c'était juste une conduite normale à vos yeux. Quand je suis passé à Paulhaguet, bien plus tard et à plusieurs fois pour vous remercier, je n'ai trouvé que votre femme car vous étiez comme toujours sur les routes pour soigner vos malades. Peut-être vaut il mieux ainsi car je ne suis pas sûr que j'aurais trouvé les mots. C'était beaucoup trop émotionnel pour moi. La douleur, le trauma, la terreur, l'intensité de la haine que nous avons subi m'ont longtemps laissé sans voix, profondément affectée et déprimée, sans possibilité d'exprimer mes sentiments profonds.

Je suis devenu professeur d'université à détroit, chargé aussi d'animer le mémorial de l'holocauste de cette ville à partir des années 1960. À mes étudiants en psychologie, aux visiteurs du musée, je vous cite systématiquement en exemple de ce qu'est « un héros ordinaire, un modèle parfait pour chacun de nous, un être tellement épris de bonté et de compassion pour les autres » comme l'écriront après guerre les écrivains Vassili Grossman et Primo Levi. Vous avez vu en nous, ma famille et moi, des êtres humains dignes de vivre.

À mon tour, pour que votre mémoire se perpétue, j'ai fait installer au centre du mémorial une grande plaque qui vous rend hommage. Je pense aussi aux habitants de Paulhaguet et Chavaniac-Lafayette qui nous ont aidés (le policier qui savait pour la déportation, le secrétaire de mairie Pinton qui nous a redonné une carte d'identité sans la mention juive en contradiction avec les ordres et d'autres ».

La mémoire collective gardera le souvenir d'un médecin, souvent « bougon » au premier abord, le docteur Boulagnon cachait sous ses apparences, une grande sensibilité et beaucoup de simplicité.

Après la guerre, il continua à œuvrer jusqu'à sa mort (ou presque) ; il était d'une franchise incroyable dit Émile Labory[2] et se permettait de dire ce qu'il pensait à tout le monde sans détour . Une femme de Paulhaguet m'a racontée en riant –elle avait douze enfants quand est arrivée l'histoire - qu'elle était en train de faire une fausse couche et qu'elle l'avait appelée. Il lui avait dit qu'il fallait tout de suite aller à l'hôpital mais son mari était absent car il travaillait toute la semaine dans une autre région de France. Elle se lamentait en patois : « qu'est ce que je dois faire, qu'est ce que je dois faire, qu'est ce que je dois faire ? ». Il lui avait répondu : « faire castrer ce salaud ». La mémoire collective gardera certainement le souvenir d'un médecin, souvent « bougon » au premier abord, mais qui cachait sous ses apparences, une grande sensibilité et beaucoup de simplicité.

Jacques Boulagnon est mort en 1976. Son fils[n 1], Jean, parlait de sa foi profonde et la place du catholicisme dans sa vie, de son attachement au progrès de la science, et du cadre moral ou éthique du serment d'Hippocrate.[n 2]

Notes et références

Références

  1. Roland Dorgelès, Les Croix de bois, page 28
  2. 2,0, 2,1 et 2,2 Émile Labory, voisin du Docteur Jacques Boulagnon Propos recueillis par Jean-François Boulagnon
  3. Mme Séjalon, habitante de Paulhaguet. Propos recueillis par Jean-François Boulagnon
  4. Jacques Boulagnon. Propos recueillis par Jean-François Boulagnon
  5. Jean Sabatier, habitant de Jozat, Propos recueillis par Jean-François Boulagnon
  6. Propos recueillis par Jean-François Boulagnon
  7. saved by the sprit of lafayette, paru aux États-Unis en 2008 aux editions Nelson Publishing & Marketing

Notes

  1. Propos recueillis par Jean-François Boulagnon
  2. cf. le serment d'Hippocrate pour les médecins d'avant 1996 : « Selon la tradition d'Hippocrate, je jure et je promets d'être fidèle aux lois de l'honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine. Je donnerai mes soins gratuits à l'indigent et n'exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail. Admis à l'intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qu'il s'y passe, ma langue taira les secrets qui me seront confiés et mon état ne servira pas à corrompre les mœurs ni à favoriser le crime. Que les Hommes m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses. »

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