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Laïcité à La Réunion

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L'ouvrage de Prosper Ève La laïcité en terre réunionnaise: Origines et originalités, publié en 2005, est divisé en quatre chapitres.

Les deux derniers chapitres du livre s'attardent sur les conditions de l'émergence de la laïcité à La Réunion à partir du début du XXe siècle, c'est-à-dire au moment de la loi française de séparation de l'Église et de l'État en 1905.

Chapitre 3: La Réunion au rendez-vous de la séparation de l'Église et de l'État

Les préparatifs de la manœuvre

Le contexte d'application de la loi de déc.1905

Dès la fin du XIXe siècle apparaissent des prémisses de laïcité à La Réunion. Des engagés indo-musulmans arrivent sur l'île ; à leur suite s'installent d'autres de leurs compatriotes, qui montent des petits commerces. On autorise alors en 1897 la construction d'une mosquée à Saint-Denis, qui sera suivie quelques années plus tard par un cimetière musulman. L'évêque, Monseigneur Fabre, est vivement critiqué: on lui reproche notamment dépenses excessives et favoritisme. En mars 1911, la loi de séparation de l'Église et de l'État est promulguée; des inventaires des biens de l'Église vont être établis. Monseigneur Fabre, même s'il s'attend à une réaction des cléricaux, opte pour une politique de conciliation.

La réaction des cléricaux

Cette réaction ne se fait pas attendre: les inventaires sont perçus comme une profanation. Les cléricaux-monarchistes fondent l'hebdomadaire « La Croix du dimanche », afin de lutter contre la loi de séparation. Ainsi, ignorant les tentatives d'apaisement de l'évêque, il répercutent fortement le point de vue du pape Pie X, hostile à la loi; ils incitent même à la révolte dans certains articles. Deux arguments sont principalement développés: le catholicisme est régulateur de l'ordre social; si la population acceptait cette loi, elle se montrerait ingrate vis-à-vis du clergé qui lui a beaucoup apporté. En réalité, les grands propriétaires craignent surtout que les populations maintenues en infériorité prennent confiance en elles et se révoltent; ils dénoncent un recul de la civilisation. D'autres journaux, de tendance similaire, se font l'écho de la presse métropolitaine en évoquant un complot juif. En revanche, la presse républicaine défend la loi: celle-ci ne saurait influer sur le sentiment religieux, et la population serait prête à l'accueillir.

Réaction de l'évêque du diocèse de Saint-Denis

L'évêque joue de diplomatie: fidèle au pape, il tente de s'opposer à la loi; mais une fois celle-ci votée, il n'incite pas à la révolte et demande aux prêtres de ne pas s'impliquer en politique. Les cléricaux protestent, et le soupçonnent de corruption. Cependant, comme la loi s'applique à La Réunion avec un retard de plusieurs années sur la métropole, les dérives liées à son application sont moins importantes. Monseigneur Fabre instaure le Denier de la Foi; il cherche à valoriser les points positifs de la loi, comme par exemple une plus grande liberté pour l'Église. Il conserve toutefois de nombreux opposants, comme le comte Robert de Coat de K/Véguen qui refuse de laisser inventorier deux églises au Tampon car elles sont situées sur ses terres.

L'application de la loi de séparation sous la Troisième République

La dérive des prêtres excités, manipulés par les cléricaux-monarchistes

L'inventaire se déroule en 1912-1913. L'évêque appelle au calme et, relayé par les prêtres, il demande aux habitants de ne pas assister à ces inventaires pour éviter les débordements. Les prêtres manifestent cependant leur désapprobation en ne signant aucun document. Malgré tout, certaines oppositions se réalisent violemment comme à Saint-Gilles, chez M. de Villèle, où les habitants se révoltent et agressent les agents venus effectuer l'inventaire. Ces derniers reviennent donc accompagnés de l'infanterie coloniale et de la gendarmerie. M. de Villèle, ayant caché des objets de culte, est arrêté puis finalement libéré. Néanmoins les biens n'ayant toujours pas été rendus, le procureur de la République, accompagné de plusieurs hauts fonctionnaires, se déplace escorté jusqu'à Saint-Gilles. Reçus à coup de jets de pierres, ils donnent l'ordre de tirer : trois habitants sont tués et cinq autres blessés. Cette tyrannie des propriétaires suscite de nombreuses critiques du côté républicain. Enfin, pour pallier le défaut d'encadrement du clergé, Rome désigne la congrégation des spiritains afin qu'elle assure elle-même la future charge d'évêque sur l'île.

L'épreuve de l'armistice

Mgr de Beaumont, spiritain, succède ainsi à Mgr Fabre en 1918, et prolonge l'esprit de conciliation de son prédécesseur. Des messes et des processions célèbrent l'armistice; en effet, la guerre a resserré les liens entre civils et religieux, et l'on se réjouit du départ de Mgr Fabre. Face à ces célébrations, les républicains réagissent en organisant une soirée de conférences pour saluer le rôle des francs-maçons dans la guerre. Ils dénoncent également ces réjouissances religieuses fastueuses alors que la population est plongée dans la misère. Enfin, la guerre ayant entrainé une hausse des prix, les commerçants étrangers sont la cible de critiques : les Chinois sont désignés de manière frontale, et les Arabes sont l'objet de manifestations à Saint-Benoît.

La section de la Ligue française pour la défense des Droits de l'Homme et du citoyen, une pépinière de laïcs.

La Ligue des Droits de l'Homme et du citoyen, fondée à l'origine par des dreyfusards, est inspiratrice de la politique de la laïcité. En 1905 une première section est fondée à Saint-Denis, puis dans les années suivantes d'autres sont créées à Saint-Pierre et à Saint-Benoît. En 1934, elles se regroupent en fédération. Apolitique, celle-ci soutient cependant la départementalisation et demande l'application de l'obligation scolaire et de l'égalité entre les sexes. Cependant, il lui est souvent reproché d'être trop liée aux francs-maçons et trop à gauche.

Les relations entre l'Église et l'État dans l'entre-deux-guerres

En 1924, la suppression de l'ambassade de France auprès du Saint-Siège est mal accueillie à La Réunion, tout comme l'encouragement du gouvernement à la construction de la mosquée de Paris, au moment où congrégations chrétiennes sont chassées. Les Réunionnais n'admettent pas l'idée que garantir la liberté de culte permet de défendre la laïcité. Lors des votes à l'assemblée nationale, les députés Brunet et Gasparin suivent le vote de leur groupe choquant ainsi les catholiques réunionnais. Mais s'ils sont vivement critiqués pour la fermeture de l'ambassade de France au Saint-Siège, ils regagnent la confiance de la population en votant le retour des congrégations religieuses. À cette occasion le grand propriétaire Albert Lougnon qui voulait tirer profit de ces évènements sera finalement écarté. Le versement du Denier de la Foi est toujours difficile à obtenir car la population reste très pauvre. Et comme les ressources des prêtres sont directement liées à la richesse des paroisses, il existe entre eux une véritable inégalité de revenus. Dans certains cas, la mairie (comme à Saint-André) crée une ligne budgétaire fictive pour les subventionner. Fidèle à son prédécesseur, Mgr de Beaumont demande aux prêtres de s'éloigner de la politique car certains s'impliquent trop; il ne participe pas au conflit entre écoles laïques et congréganistes. Par la suite, la presse cesse les attaques gratuites contre l'Église. Dans le même temps elle se fait l'écho des célébrations hindoues, des fêtes musulmanes et chinoises et va jusqu'à soupçonner certains hommes politiques de fréquenter les sorciers. En 1936 est érigée une cinquième mosquée. Le culte hindou, même s'il est relativement bien accepté par la majorité des propriétaires terriens (à l'exception de Frédéric de Villèle), est toutefois interdit aux fidèles catholiques par les curés, afin de lutter contre la double pratique.

Chapitre 4: De Vichy à aujourd'hui, la laïcité confortée

La période du risque

Reconquête et clarifications

Alors qu'en métropole les liens entre l'Église et l'État se resserrent à partir de la première guerre mondiale, à La Réunion Mgr Cléret de Langavant (1935-1960) poursuit l'apaisement avec les autorités amorcé par son prédécesseur. Pendant la guerre, il apporte son soutien à l'État français, tout en espérant que l'Église retrouve une partie de son influence, notamment en termes de mœurs. Suivi par la grande majorité de son clergé, il adhère aux thèses vichystes et met avant tout Dieu et la Patrie. Quand il subit des pressions de la part du régime de Vichy, l'évêque se soumet le plus souvent en admonestant et déplaçant de leur paroisse les rares prêtres sympathisants au général de Gaulle. Le curé de la Saline, malgré le soutien de ses paroissiens et son recours devant la cour romaine, est ainsi muté à la Plaine des Cafres. De son côté, l'État attribue plusieurs biens et rétrocède de nombreux terrains à l'association diocésaine de Saint-Denis. Certains prêtres tentent de profiter du régime en place et du climat de délation pour réduire la vitalité de l'hindouisme et de ses pratiques, considérées comme un désordre social. Ainsi le père Dujardin, curé de Sainte-Marie, ignore son évêque et s'adresse directement au gouverneur afin de supprimer les célébrations hindoues dans la commune. Mais le représentant de l'État demeure dans une position de neutralité vis-à-vis des autres religions. De plus, si l'hindouisme devient un fait de plus en plus incontournable à la fin de cette période, d'autres religions restent en second plan. La pratique protestante anglicane reste modeste, le courant adventiste espère construire une deuxième église; quant à la pratique cultuelle chinoise, elle est quasi inexistante.

La libération de la colonie et ses enjeux

À la sortie de la deuxième guerre mondiale, la plupart des liens tissés entre l'État et l'Église catholique se rompent à nouveau. La population accueille avec enthousiasme la libération et l'église réunionnaise s'adapte au nouveau pouvoir gaulliste. Elle accompagne manifestations et cortèges en sonnant les cloches de nombreuses fois et fait chanter un Te Deum à la cathédrale. De leur côté les nombreux commerçants de l'île, souvent chinois, indo-musulmans ou parfois indiens hindouistes, participent à la reconstruction et à la solidarité nationale.

1945-1960, des errements favorables à la laïcité

Les effets de la lutte contre le communisme

C'est dans un contexte de guerre froide que la Réunion sort affaiblie de la guerre. Les échéances électorales sont un enjeu fort entre les partis de gauche et l'Église, qui n'hésite pas à entrer dans le jeu politique en donnant des consignes de vote aux électeurs. Suivant les recommandations du Saint-Siège, les sympathisants communistes se voient refuser les sacrements. Certains prêtres s'engagent même dans la vie publique; le père Dujardin, curé de l'Entre-Deux, est élu maire. Néanmoins le catholique réunionnais fait bien la distinction entre la vie spirituelle, les idées morales et la vie temporelle, matérielle. Car s'il vote communiste dans l 'espoir d'améliorer ses conditions de vie, il continue toutefois de se rendre à la messe.

Chinois et indo-musulmans face à la politique d'assimilation

Alors que l'Église tente de convertir la population chinoise de l'île par le biais de l'éducation et des mariages mixtes entre créoles et chinois, l'administration réaffirme son autorité sur l'enseignement. Elle restreint les initiatives de l'Église dans ce domaine, favorisant ainsi une politique d'assimilation. Les indo-musulmans réagissent en transformant l'école coranique en école musulmane privée sous contrat.

École et laïcité

Jusqu'à la sortie de la guerre, les enfants réunionnais recevaient une instruction religieuse jusqu'à la première communion, pour se rendre ensuite à l'école laïque. Mais cette coutume, au fil des évolutions et soubresauts de la politique française, disparaîtra sans qu'il y ait de véritables affrontements autour de la question scolaire jusqu'à la fin du XXe siècle.

Le boomerang sous Vatican II

Dans un contexte d'affrontements entre départementalistes et autonomistes, le concile Vatican II marque deux tournants radicaux avec la liberté de culte et la transformation profonde des rites. Ainsi deux courants de l'Église vont coexister; d'une part ceux qui estiment qu'être français c'est être catholique, et qui vont se ranger derrière les départementalistes; d'autre part un courant plus proche des communistes, qui fondera Témoignage Chrétien de La Réunion. Ces derniers s'attacheront à résoudre les problèmes sociaux des réunionnais. Enfin l'organe de presse de l'évêché, Croix Sud (nommé avant Dieu et Patrie), insiste avant tout sur l'honnêteté en politique face aux fraudes électorales. Il prône une certaine distance avec ces débats pour se recentrer sur la pastorale. En 1976, Mgr Aubry, créole, est nommé évêque et encourage les chrétiens à s'investir dans la vie publique dans un esprit de service et de laïcité politique. De son côté, le PCR (parti communiste réunionnais) tente avec plus ou moins de réussite de concilier chrétiens et communistes, en les désignant de façon commune comme faisant tous partie de la classe populaire. De nombreuses missions protestantes apparaissent ou se renforcent, l'Islam se diversifie et l'hindouisme voit ses pratiques cultuelles se renouveler. Aussi, dans un esprit de dialogue et à la suite de Vatican II, l'évêque favorise les échanges inter-religieux en multipliant les appels aux autres commutés notamment à l'occasion de fêtes comme le Ramadan.

Bibliographie

P. EVE, 2005, La laïcité en terre réunionnaise: Origines et originalités, Océan Éd, Saint-André, la Réunion, 269 p.

Voir aussi

Articles connexes

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