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Libre examen

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Comme telle, la notion de libre examen est composée des termes libre et examen et signifie considérer attentivement avec réflexion un objet sans qu'il en soit donné préalablement la vérité, voire en s'efforçant de l'oublier si elle a déjà été enseignée. Le libre examen est donc contraire au jugement préalable, c'est-à-dire au préjugé, à l'argument d'autorité et au dogme, voire à la croyance.

Le libre examen entretient aussi des relations étroites avec les notions de libre arbitre et de liberté de conscience, et surtout de lucidité.

L'apocope librex est régulièrement employée en Belgique à la place du terme libre examen.

L'examen libre, expréssion donnée par Condorcet, est l'appellation plus proprement philosophique, caractérisée par l'athéisme;

Le libre examen se comprenant plutôt à l'origine dans le conflit religieux entre les partisans de Jacobus Arminius et les calvinistes qui mena à une guerre civile en 1617 durant la Trêve de douze ans.

L'exemple belge

Le libre examen en tant que principe et méthode est explicitement affirmé en Belgique où il est pratiqué dans le sens de l'engagement laïque.

Cette originalité du libre examen compris aussi comme laïcité philosophique ne trouve pas d'équivalent dans un autre pays d'Europe ou dans le monde, ce dont l'origine historique remonte sans doute à la Fraternité remonstrante contre la Confessio Belgica, la notion de libre examen ayant au départ une connotation religieuse.

En France, au XXe siècle, la notion de libre examen n'est pas développée en tant que telle et reste méconnue, y compris au sein des associations laïques. Les catalogues de la Bibliothèque nationale de France en attestent notamment.

Le libre examen constitue la référence principale du premier article des statuts de l'Université libre de Bruxelles :

"L'Université Libre de Bruxelles fonde l'enseignement et la recherche sur le principe du libre examen. Celui-ci postule, en toute matière, le rejet de l'argument d'autorité et l'indépendance de jugement".

L'Université Libre de Bruxelles étant réputée d'origine maçonnique, il est par là possible d'intérroger le rapport entre le libre examen entendu comme principe et les idées de "La Tulip - Histoire du Rite du Mot de maçon", ouvrage de référence en maçonnologie de Patrick Négrier. Aucun campus Luther ou Calvin ne se trouvant à L'Université Libre de Bruxelles, mais un campus Erasme.

Le libre examen est aussi central pour la laïcité organisée en Belgique, ainsi le Centre d'action laïque, considère que le libre examen constitue une "valeur laïque par excellence" et qu'il adopte "le libre examen comme méthode de pensée et d'action", ou plus exhaustivement :

" Valeur laïque par excellence, le libre examen implique non seulement l'affirmation d'un droit, celui de l'absolue liberté de conscience, mais surtout l'affirmation d'un devoir : celui de ne reconnaître aucun dogme et de procéder avec esprit critique à la mise en question des idées reçues, toutes les idées reçues, y compris celles ancrées en soi, les plus pernicieuses, celles de la bonne conscience et du préjugé".

En 2005, le centre d'action laïque a intitulé sa convention annuelle "Construisons l'école du libre examen" avec pour enjeu "découvrir l'éthique sous l'étiquette".

Selon son acception en Belgique, le libre examen implique le rejet de l'argument d'autorité en toute matière, la mise en question permanente des idées, la réflexion critique, la recherche active de l'émancipation de l'être humain à l'égard de toutes formes de conditionnement, d'assujettissement et de discrimination. Le principe du libre examen implique également le non-conformisme et la critique des valeurs reçues.

Mais la mise en question des valeurs ne s'identifie pas à leur rejet automatique. Les "libres exaministes" recherchent précisément les valeurs fondamentales qui résistent à la critique et sortent renforcées de la critique dont elles sont l'objet.

Le libre examen philosophique

En philosophie, l'esprit d'examen se nomme aussi esprit critique.

La pratique de l'esprit d'examen remonte à l'origine de la philosophie dans la Grèce antique, avec particulièrement Socrate qui opposait à ceux qui prétendaient savoir une sagesse (les sophistes) : " je sais que je ne sais rien", ironie qui menait à la maïeutique, dont rend compte Platon dans ses dialogues socratiques.

L'esprit d'examen a connu ces derniers siècles diverses expressions comme l'humanisme de la Renaissance avec, entre autres, Rabelais, Montaigne et Pierre Charron, le rationalisme au XVIIe siècle avec notamment Francis Bacon, Descartes, et surtout Spinoza avec son Traité théologico-politique sur la liberté de philosopher sans la tutelle de la théologie, le développement scientifique, le libre examen théologique, l'examen positiviste également au XIXe siècle, et le libre examen de l'engagement comme actuellement en Belgique.

L'attitude philosophique du libre examen, sous l'appellation de l'examen libre, c'est-à-dire non connoté religieusement, a été énoncée littéralement par Condorcet en 1791, philosophe du Siècle des Lumières, dans son Premier mémoire sur l'instruction publique, intitulé "l'éducation publique doit se borner à l'instruction", troisième raison : "Parce qu'une éducation publique deviendrait contraire à l'indépendance des opinions". Ainsi :

"la vérité seule peut être la base d'une prospérité durable, et que les lumières croissant sans cesse ne permettent plus à l'erreur de se flatter d'un empire éternel, le but de l'éducation ne peut plus être de consacrer les opinions établies, mais, au contraire, de les soumettre à l'examen libre de générations successives, toujours de plus en plus éclairées".

Kant affirme en un sens plus individuel dans son opuscule de 1784 Qu'est-ce que les Lumières ?: "Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Voilà la devise des Lumières".

L'expérience de Milgram au XXe siècle constitue la démonstration concrète la plus significative des conséquences possibles de l'argument d'autorité contraires à l'exercice du libre examen.

Le libre examen théologique

La pensée libre caractérise davantage le libre examen que la libre-pensée qui considère a priori les religions comme les pires obstacles à l'émancipation de la pensée en ignorant, essentiellement depuis la mouvance trotskiste, le libéralisme théologique dont Victor Hugo fut pourtant un grand défenseur.

La philosophie moderne s'est développé sur un terreau libéral en théologie avec les grands auteurs comme Kant, auteur de la religion dans les limites de la simple raison, Fichte, Hegel, Kierkegaard, et d'autres tous également d'origine protestante.

Le Dictionnaire de Théologie Catholique en 15 tomes et 33 volumes (Abbé Vacant, éditions Letouzey et Ané, 1923-1950) comporte un article pour libre examen avec seulement deux mots : "voir protestantisme", position qui renvoie à la crise moderniste. En ce sens, l'encyclique de 1893 Providentissimus Deus du Pape Léon XIII se positionne sur l'Étude des Saintes Écritures contre le libéralisme, le rationalisme et la critique radicale, tout en affirmant qu'elles doivent être correctement interprétées.

La formule de libre examen ne se trouve pas sous la plume des Réformateurs du XVIe siècle, à commencer par Luther, auteur notamment d'un traité du Serf arbitre (1525) en réponse au traité du Libre arbitre (1524) d'Erasme, deux ouvrages à l'origine d'une longue polémique. Le libre examen ne se trouve pas davantage sous la plume de Calvin, théologien du protestantisme plus strict que Luther.

En revanche, le droit de l'examen (Prüfung) est fermement et à plusieurs reprises affirmé par Luther et par Calvin, en accord avec la Bible où il est écrit : "Examinez (éprouvez) tout et gardez ce qui est bon" ( I Thessaloniciens 5:21), ou encore "L'homme spirituel juge de tout et n'est jugé par personne" (I Corinthiens 2:15). C'est l'affirmation par la Réforme protestante de l'autorité de la Bible ou principe de l'Ecriture seule (sola scriptura) qui doit être éclairée par le Saint-Esprit, corrélative de la foi seule ou sola fide, et du sacerdoce universel.

Le libre examen est également ignoré sur le site internet de la Fédération Protestante de France des Cent fiches de synthèse sur le protestantisme qui en présentent thématiquement ou alphabétiquement les notions les plus importantes.

C'est le protestantisme libéral à partir du XIXe siècle qui énonce le libre examen avec, par exemple, le pasteur Samuel Vincent qui écrit en 1829: "le fond du protestantisme, c'est l'Evangile ; sa forme, c'est la liberté d'examen" (Vues sur le protestantisme en France, Nîmes). Cette propension qui peut mener à la critique radicale de la Bible et à l'incroyance, voire se ramener à la libre-pensée, va être contestée ensuite par le fondamentalisme protestant.

Ce fondamentalisme de 1895 envers le libéralisme protestant n'est pas sans rappeler le précédent historique du synode de Dordrecht en 1618-1619 contre la Fraternité remonstrante et l'arminianisme liés au théologien néerlandais Jacobus Arminius qui était favorable au libre examen.

L'Encyclopédie du protestantisme (Cerf / Labor et Fides, 1995) consacre un article au libre examen en rappelant l'article 4 de la Confession de la Rochelle où les protestants regardent la seule Ecriture comme règle de foi "non pas tant par le commun accord et le consentement de l'Eglise que par la persuasion intérieure du Saint-Esprit", et que dès lors il n'est pas possible aux protestants de refuser le libre accès à la Bible.

Laurent Gagnebin, théologien protestant, directeur de la rédaction du mensuel Evangile et liberté, conclut cependant son article intitulé À propos du «libre examen» paru dans la revue "Positions Luthériennes" (n° 3, 1981, pp 207-220) :

"Entre les risques de l'autorité aboutissant aux excès de l'infaillibilité ecclésiastique ou pontificale, et ceux de la liberté aboutissant aux privilèges de l'examen, voire du libre examen, choisissons avec tout le protestantisme, les risques de la liberté qui, tous comptes faits, ont fait moins de mal à l'Église et ont fait couler moins de sang que ceux de l'autorité".

Catholicismes

Dans le catholicisme romain, l'existence même du libre examen est problématique en tant que ce sont des dogmes qui sont définis et non une norme d'examen libre des positions.

Le développement de la raison et du discernement y existe néanmoins conjointement à la foi, ce qui nécessite une approche nuancée.

D'après certains théologiens du catholicisme de Rome, la fragmentation rapide du protestantisme en de très nombreuses sectes est causée par l'individualisme et le littéralisme. Luther et Calvin ont formé deux Églises parce qu'ils avaient deux points de vue différents.

D'autres théologiens catholiques estiment que toutes les innovations doctrinales de la Réforme protestante sont en germe dans des mouvements religieux dissidents au XIIe siècle : ainsi Pierre de Bruys, fondateur des Petrobrusiens, rejette la présence réelle dans l'eucharistie, le baptême des enfants et le culte des images; Amaury de Bène, père des Amauriciens, enseigne l'inspiration individuelle par le Saint-Esprit et l'inutilité des sacrements; les Vaudois avec Pierre Valdo qui traduit la Bible en langue vulgaire et avec les Frères du Libre Esprit nient le sacerdoce et la hiérarchie.

L'Église catholique romaine présente deux versants, elle est plutôt libérale au niveau local des paroisses, et plutôt fondamentaliste au niveau central du Saint-Siège qui définit dogmes et hérésies, tout en affirmant traditionnellement être fondée pour la succession des Papes sur la tombe de l'apôtre Pierre qu'elle situe sous la basilique Saint-Pierre du Vatican.

Il est néanmoins à considérer que le discernement, du grec κριτικός (" qui discerne ") d'où vient le mot critique, est une pratique du catholicisme romain, surtout au plan spirituel, dimension qui a trouvé son exagération avec Ignace de Loyola et les jésuites. L'Église latine donne une place importante à l'esprit critique, contrairement à l'opinion qui voudrait qu'elle ne privilégie que la croyance et la soumission. Plus de 700 livres accessibles par internet de grands théologiens canonisés par l'Église de Rome en témoignent, dont ceux des Docteurs de l'Église et des Pères de l'Église.

Le Docteur de l'Église Saint Anselme de Cantorbéry, affirme ainsi au XIème siècle : Je ne cherche pas à comprendre afin de croire, mais je crois afin de comprendre. Car je crois ceci - à moins que je crois, je ne comprendrai pas.

La scolastique définit traditionnellement le liberum arbitrium comme « facultas voluntatis et rationis » (faculté de la volonté et la raison : cf. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 82, a.2, obj. 2).

Cette expression est exacte si elle désigne la collaboration de ces deux facultés dans la genèse de l'acte libre, mais erronée en un sens plus technique. À proprement parler, le libre-arbitre est une puissance de la volonté (ibid., q. 83, a. 3) ; mieux, elle est la volonté elle-même en tant que la volonté opère des choix.

L'Église catholique romaine croit que l'homme a la faculté naturelle de connaître Dieu : c'est le Capax Dei. Or, ni le dépôt de la foi ni le dogme sacré n'est soumis au libre examen. Pour conserver l'unité, il est nécessaire de partager une foi commune et de rappeler la Pentecôte.

Le moins classique théologien Franciscain Jean Duns Scot, surnommé le Docteur subtil, béatifié en 1993, adversaire du Dominicain Thomas d'Aquin, affirme que la liberté de la création divine peut-être appréhendée individuellement par la raison, la compréhension étant préférable à la croyance. La philosophie n'est pas pour Duns Scot servante de la théologie comme chez Thomas d'Aquin, mais consolatrice.

L'encyclique Fides et Ratio du Pape Jean-Paul II en 1998 sur les rapports entre la foi et la raison est une des expressions actuelles de l'église catholique romaine concernant l'état du libre examen au plan de la raison. Il est notamment à y observer que la notion de libre examen n'y figure pas et que la philosophie moderne, qui s'est développée chez des auteurs d'origine protestante comme Kant, Hegel, Kierkegaard,... ainsi que la philosophie contemporaine (qui n'a aucun lien confessionnel), sont ignorées.

D'autres catholicismes sont manifestement plus ouverts au libre examen, ainsi l'anglicanisme du fait de sa "large church" libérale en théologie, en plus de la "high church", composante catholique, et de la "low church", composante protestante de l'anglicanisme.

L'Église vieille-catholique en inter-communion avec l'Église anglicane est également plus favorable au libre examen, de même que le catholicisme libéral, et rejettent l'infaillibilité pontificale.

Autres citations

Pierre Larousse : "Libre examen : droit de ne croire que ce que la raison démontre et de repousser ce qu'une autorité quelconque tente d'imposer à l'esprit".

Henri Poincaré : "La liberté est pour la science ce que l'air est pour l'animal ; privé de liberté, elle meurt d'asphyxie comme un oiseau privé d'oxygène. Et cette liberté doit être sans limite parce que, si on voulait lui en imposer, on n'aurait qu'une demi-science, et qu'une demi-science, ce n'est plus la science, puisque cela peut être, cela est forcément une science fausse. La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre ce serait cesser d'être".

Pierre-Théodore Verhaegen : "Doué de la faculté de concevoir l'idéal, l'homme a en lui le besoin d'y tendre sans relâche, et il ne peut y tendre que par l'exercice et l'énergie de son libre arbitre. C'est que la liberté est l'instrument de notre perfectibilité. Elle seule peut donner à tous les biens de la vie leur valeur réelle, et non seulement devant les hommes, mais encore devant Dieu, il ne peut y avoir ni vertu ni perfection, si elles ne reposent sur la liberté. Mais toutes les libertés seraient illusoires sans la liberté absolue d'examen, principe générateur de tout progrès, ressort indispensable de la vie morale et intellectuelle, et drapeau de cette Université".

Hervé Hasquin : "Si un croyant peut être libre-exaministe à condition de ne pas se plier aux volontés d'une Église qui l'oblige à accepter des dogmes considérés comme intangibles, l'athée ou agnostique n'est pas pour autant un libre-exaministe s'il se fait l'instrument de domination d'un cléricalisme politique".

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