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Matrices épistémiques

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Les matrices épistémiques sont une version réduite et opératoire du « métaparadigme épistémique temporaliste » décrit par Philippe Krebs, chercheur au Centre Alexandre Koyré (EHESS).

Les matrice épistémiques forment un modèle cognitif destiné à représenter toute pensée orientée vers la recherche d’une compréhension. Elles reposent sur les principes suivants :

  • Une conjecture (non démontrée) postulant que la recherche d’une compréhension tend vers la mobiliser de l’ensemble des fonctions d’appréhension de la temporalité par la cognition humaine
  • Une représentation « topologique » des fonctions cognitives d’appréhension de la temporalité à l’aide de diagrammes de Venn
  • Un modèle fondé sur les principes de dialogique, de logique affaiblie et de méta-complétude décrits par Edgar Morin[1].

Les matrices proposent de retenir cinq postures épistémiques opératoire :


Toute pensée épistémique peut être vue comme une instanciation de ces matrices.

La structure des matrices montre que ces trois postures, ou points de vue, sont liées par des liens cognitifs temporo-logiques. Il faut donc ajouter une quatrième posture :

Les matrices permettent de fonder une pragmatique capable d’embrasser toutes les sciences humaines par analogie vraie entre les matrices instanciées des disciplines. La « topologique » proposée devient le langage quasi infra-linguistique rendant possible toutes les traductions entre branches des sciences.

Ce faisant le parcours des matrices permet d’atteindre une perception globale d’un champ épistémique. Il faut donc ajouter une cinquième posture :

La mise en œuvre pratique des cinq postures consiste à construire les matrices à l’aide des mouvements temporalistes d’un champ épistémique.

Construction des matrices

Diagrammes de Venn

Les matrices sont composées de diagrammes de Venn auxquels sont ajoutées des notions d’orientation (Figure : Matrices de l’Un et du multiple).

Les diagrammes de Venn proposent de définir chacun des éléments et chacune des interactions dans le cadre d’une dialectique opératoire sur le champ d’étude choisi. Ils sont composés de trois cercles entrecroisés permettant de représenter toutes les combinaisons possibles d’appariement entre ces cercles.

Les aires des cercles sont porteuses d’éléments statiques qui sont des données. Ce sont des entités. Les aires partagées entre plusieurs cercles portent des instanciations communes à ces entités. Des flèches orientées décrivent des relations entre les aires. Elles portent les éléments dynamiques. Elles expriment une temporalité locale et ne portent pas de données. Ce sont des événements.

Matrices de l'Un et du multiple


Par convention les matrices sont représentées côte à côte. L’Un à gauche. Le multiple à droite.

Matrices en opposition réciproque

Les matrices sont construites en opposition formelle selon le principe qu’une flèche portant une relation dynamique est l’opposé d’une aire d’information portant des éléments statiques. Chaque matrice est de ce fait l’opposée de l’autre par transposition terme à terme de leurs éléments respectifs (Tableau : Correspondance des transformations). Chaque aire de l’une est transformée en flèche dans l’autre, et réciproquement chaque flèche est transformée en aire dans l’autre, dans le sens inverse de leurs énoncés respectifs.

De plus les matrices sont reliées entre elles par deux relations temporalistes de sens et de sémantique opposés : le synchronique et le diachronique.

Correspondance des transformations
Un multiple
Aire 1 Relation f→a
Relation 1→2 Aire a
Relation 1→3 Aire b
Relation 4→1 Aire c
Aire 2 Relation a→d→g
Aire 3 Relation a→e→g
Aire 4 Relation g→f
Aires 5-6-7-8 Aires d-e-f-g














À l’origine le modèle est vide. Il n’est porteur d’aucun sens intrinsèque autre que celui d’appeler le modélisateur à l’instancier, et par là à générer une compréhension par son action même de modélisation. C’est pourquoi ce modèle porte le nom de « matrices ».

Matrice du temps subjectif (Chronos)

La matrice du temps subjectif – le multiple – exprime (Figure : Le multiple du temps subjectif) l’émergence d’ « une conscience » au sein de son milieu (a), dans un contexte de tension (a→d→g et a→e→g) entre un projet multiplicateur (d) téléologique (g) et la contingence (e) des ressources disponibles (b).

Dans l’exercice de son action (g→f) la conscience rencontre des résistance (e) à ses projets, qui sont interprétées par elle comme autant de causes singulier au devenir de son identité subjective (f). À chaque obstacle qui se présente, elle doit réagir de façon à préserver sa « continuité » (f→a). Ainsi les causes majeures de son devenir préexistent-elles à ses actions, tant par son projet de continuité que par ses ressources. Tout à la fois la conscience n’y peut rien, et ce sont ces obstacles qui déterminent son irréductible particularisme, et l’obligent à réguler son action.

L’expérience des événements (c) impose à la conscience d’appréhender le temps en faisant l’hypothèse (g) d’une continuité, d’un devenir. La conscience oriente alors son action (g→f) vers l’avenir (f→a). La « flèche du temps » qui partage son existence entre passé, présent et avenir, est pour elle une nécessité. Ainsi la répétition (f→a) – la reproduction – des consciences formant son devenir est-elle la condition de son existence, de sa conscience cognitive.

Le multiple du temps subjectif


Nos sociétés technicisées perçoivent l’information sous la forme d’un flux. Les notions d’information latente (a), d’information manifeste (f), de sémantique (c), de supports de l’information et de canaux de diffusion (b), ainsi que de conversion d’une information latente en une information manifeste (g) ont été ajoutées au schéma.

Le temps subjectif, quoique répétitif, est le temps du singulier. Il ne connaît que le nouveau (f). Il ne sait pas compter au-delà de un. C’est pourquoi la rationalité de la conscience humaine se donne la nouvelle tâche de dépasser la continuelle multiplicité, et les multiples continuités de sa destinée.

Cette conscience du devenir prend le nom du « Je » (g) psychologique dans cette matrice du multiple. La matrice de l’Un cristallisera donc son opposition autour du « Moi » psychologique (8).

Matrice du temps conceptualisé (Aiôn)

Si le temps du multiple porte la triade « passé-présent-avenir », alors le temps de l’Un portera la triade opposée « durée-succession-simultanéité ».

Parler de la « flèche du temps » partageant l’existence entre passé présent et avenir implique une prise de recul face à la répétition des événements. La flèche du temps est donc un temps déjà conceptualisé par les facultés de la rationalisation humaine.

Les matrices nomment diachronique (Figure : L'Un de l'ordre temporel) cette vision d’un temps opératoire constitué d’une succession dénombrable d’événements, également dénommée « régularités ».

En se projetant sur la matière de l’espace, le temps opératoire – diachronique, porteur d’une succession – prend place au sein du tout de l’ordre temporel (1) en tant que durée concrète. Deux moments perçus comme différent sont nécessairement compris comme successifs. Le temps change alors de nature et devient mouvement dans l’espace. Si le temps était subit dans le multiple, il sera créé dans l’Un. De fatalité il devient calculé. De subjectif et irréversible il devient cosmique et réversible. D’insaisissable il devient immobile. De sensible il devient abstrait. De consommé il devient produire.

La génération des objets de conscience par la conceptualisation est rendue possible grâce à l’identification des durées, des successions et des simultanéités. Ceci implique une capacité à mesurer le temps par rapport à l’espace. La matrice du temps conceptualisé – la matrice de l’Un – est donc l’archétype de ce mouvement de construction et d’ordonnancement unificateur.

L'Un de l'ordre temporel


Ainsi, au plan cognitif, une « durée concrète » émerge-t-elle du tout du temps spatialisé (Figure : Matrice de l'ordre temporel) dans un contexte de tension (1→2 et 1→3) entre un référentiel unificateur (2) et les formes d’un monde (3). Le référentiel unificateur tient le rôle d’ une mémoire objective de l’abstrait. Il partage son aire avec l’espace concret (3) par le truchement d’un langage (5) qui lui donne forme. La prise en compte par le langage – le discours, l’énoncé, le formalisme – de la dualité entre l’abstrait et le concret est la condition d’élaboration des opérations logiques et des lois déterministes (8) qui fondent la rationalité humaine.

La durée, de concrète est devenue abstraite. Les répétitions du multiple sont devenues une succession dans un espace unique prenant, pour le « Je » du multiple (g), la valeur d’un « Moi » unitaire psychologique (8).

Ainsi, au plan psychologique, la conscience voulante (1) se saisit-elle (1→3) de certains éléments de son espace (3) et les formalise (1→2) grâce à un langage (5) porteur de concepts unificateurs (2). Cette opération a pour but de transformer ces éléments de « sujet » (3) en « objet » (4). Cette transformation est régulée par des principes initiateur ayant valeur de nécessité (6) via le pôle central (8) d’un « Moi » en construction.

Au plan sémantique, il résulte de ce mouvement d’unification la détermination rationnelle des lois logiques (8) permettant la génération des objets épistémiques (4) dont la portée est universelle à l’intérieur de l’espace mobilisé (3) par le biais du référentiel unificateur (2). Une fois l’objet généré, il acquiert une permanence au sein de l’espace de l’Un (1).

Enfin on notera que les aires centrales des matrices respectives sont effectivement placées en opposition réciproque. L’hypothèse de continuité temporelle du côté du multiple (g) est mise en regard de l’ordonnancement des opérations logiques du côté de l’Un (8). La continuité affronte la discontinuité et réciproquement. Le « Je » est confronté au « Moi », et réciproquement.

Mais la mesure du temps, son ordonnancement, n’est pas le temps. Pour exister l’objet épistémique doit s’intégrer dans un contexte d’événements propice à sa répétition, sa multiplication, sa reproduction. Nous dirons que l’objet – quelle que soit sa nature – se matérialise, se réifie, s’incarner, se corporifier dans le contexte du multiple (a), car d’abstrait (8) il devient tangible (g).

L’autonomie du réel

Une fois pourvu de ses propres loi, l’objet a acquis une certaine autonomie via ses capacités de permanence. Il émerge donc dans cette aire comprise entre la matrice du multiple et la matrice de l’Un : l’entre-deux. Dans le contexte temporaliste cette aire ouvert représente un temps infini, non mesurer, et porte les éléments doués de permanence et d’autonomie.

Or, au plan épistémique, l’autonomie et la permanence constituent les caractéristiques fondatrices de ce réel qui n’est ni vécu (multiple), ni interprété (Un). Le concept de « réel indéfini » est l’archétype du temps infini perçu par la cognition humaine. Le terme « indéfini » est compris dans ses deux acception. Ce réel ne peut pas plus être nommer que le temps infini ne peut être mesuré. Il ne peut pas plus être circonscrit que le temps infini ne peut être borner.

La perception par l’intuition humaine (multiple) du temps infini incite la conscience à atteindre ses propriétés de synchronisme en le peuplant d’objets (Un) capables de seulement « capter le réel » sans chercher à le circonscrire. Citons – pêle-mêle – le libre-arbitre, le bonheur, le besoin, l’art, le pari, le chaos, l'énergie libre le hasard, la vie, le gratuit, le moderne, l’ouverture, le non nommé, les choses en soi, l’être éthique etc. Platon peuple ce « monde des idées » de « pensées non pensées ». Kant parle de « synthèses a priori ». C’est le lieu de suspendre du tiers exclu. Ce réel n’est ni vrai ni faux. Il est.

Or avec la matrice de l’Un nous savons que les capacités cognitives humaines ne peuvent mesurer le réel qu’en le bornant. Nous retrouvons ici – de façon autoréférentielle – les prémisses utilisées lors de la construction de cet outil. En effet il convient de concevoir le réel épistémique comme d’abord indéfini, tel une page blanche. Ceci oblige à le circonscrire provisoirement sous forme d’aires vides de tout élément. Ensuite il sera possible de peupler ce réel indéfini de notions issues de l’activité humaine. Il s’agira alors d’instancier les matrices pour tenter de le comprendre. Pourtant les matrices vides sont prédéfinies. Nous dirons que cette antériorité essentielle est une réciproque des capacités cognitives humaines de la temporalité. Une vacuité épistémique opératoire.

Ainsi la compréhension humaine du temps infini n’est-elle possible que par le truchement des facultés du multiple et de l’Un qui lui permettent de le concevoir par instants.

Matrice de l’instant (Kairos)

Au plan cognitif l’instant se construit comme une simultanéité d’événements. Du côté du multiple l’instant est perçu comme se répétant. Du côté de l’Un l’instant est perçu comme se générant.

Plus précisément ce sont les événements qui se répètent dans le multiple. Car l’instant est unique. Il ne peut se répéter. Et l’instant n’est pas non plus mesurable dans l’Un. L’instant est un pur synchronisme, une simultanéité, une coexistence, une singularité absolue.

En tant que lieu de circonscription – de réification, de réduction – du réel, l’instant est nécessaire au mouvement d’intégration des objets épistémiques dans le multiple. L’instant – en tant qu’accident – est perçu comme origine – comme précurseur – des événements. Y compris pour les événements épistémiques.

Le temps événementiel étant impossible dans l’instant, aucune opposition de nature temporaliste n’existe plus. Les matrices de l’Un et du multiple apparaissent alors fusionnées.

Fusion des matrices

Puisque dans l’instant tout contexte temporel extérieur aux matrices est supprimé, les relations synchroniques et diachroniques disparaissent. La matrice de fusion exprime alors une présence intemporelle, de l’ordre de l’absolu.

La Fusion des matrices est obtenue par superposition des matrices de l’Un et du multiple (Figure : Matrice de l'instant). Dans ce nouveau contexte, la sémantique des aires et des relations tendront à être redéfinies.

Matrice de l'instant


En tant que lieu de fusion du vécu (multiple) et de l’interprété (Un) la matrice de l’instant est le lieu de l’ontologie. Une émergence dans le réel.

L’instant énactif

Avec le concept d’énaction, Francisco Varela propose de voir la cognition comme « l’action de faire émerger à la fois le monde et le sujet ».

Décrire un système consiste à d’abord décrire sa dualité organisation/structure. L’instant énactif est l’expression d’une unité délimitée par la frontière spécifiée par son fonctionnement, en même temps que par son rapport à l’environnement. C’est-à-dire sa « clôture opérationnelle ».

L’aire englobante de la matrice de l’instant énactif est représentée comme une flèche – une relation – se refermant sur elle-même. Cette flèche représente la clôture opérationnelle du système autopoïétique, sa relation avec son domaine topologique. Réciproquement, cette aire en voie de fermeture infinie exprime la présence intemporelle dans le monde de cette « unité concrète autonome » (Figure : Matrice de l'instant énactif).

Matrice de l'instant énactif


Toutefois, à l’intérieur du système – une matrice de fusion – il est impossible de distinguer entre ce qui vient de l’environnement, de ce qui vient du système lui-même. Les deux sources de perturbations se nouent et forment une unique ontogenèse. Au centre de ces deux flux, dans leur interpénétration, se forme une conscience : le Soi.

Or, dans son fonctionnement, le Soi énactif s’exprime suivant deux comportements opposés. Le Soi qui se produit de manière discontinue par l’opération productive : le Moi psychologique (Un). Le Soi qui se forme comme tel dans un espace topologique : le Je psychologique (multiple).

Ainsi l’instant énactif est-il l’entre-deux intemporel d’un Moi et d’un Je, corporifiés dans un Soi destiné à muter en tant qu’instant épistémique.

L’instant épistémique

Dans l’instant, l’objet épistémique généré par l’Un puis réincarné via le multiple, se mue en objet de conscience. Une conscience de soi. Le Soi qu’au plan psychologique l’individu – par l’unité de ses multiples corporéités – manifeste à tout instant en tant qu’identité concrète.

Toutefois – en raison de l’instantanéité de son Soi – les propres comportements de l’individu lui sont invisibles depuis l’intérieur de son Soi. L’être qui n’est qu’être, l’être soi, ne sait pas qu’il sait. Le lieu de l’être soi est donc le lieu de l’intuition. L’intuition productrice de connaissances issues ni de l’expérience (multiple) ni du discours (Un). L’intuition, instant de coïncidence du Soi avec l’Un et le multiple en voie de fusion. Si l’intuition est interne au Soi, la compréhension, quant à elle, lui est extérieure.

Aussi le Soi doit-il envisager de réguler ses actions via une perspective analytique de sa cognition en perpétuelle émergence. Or l’opposition entre le soi et le non-soi étant instantanée, il n’existe aucune temporalité permettant de décrire une réciprocité dialogique entre ces éléments. Pour approcher ce réel il est nécessaire de recourir à une analytique temporaliste.

Si la recherche d’une identité concrète – un Soi – consiste à fusionner un Je et un Moi en opposition dialogique, alors l’analyse d’un Soi consiste à dissocier ce Soi en un Je et un Moi en opposition dialogique.

Nous savons que les objets générés du côté de la relation synchronique n’étant ni matérialisés, ni réifiés, ni incarnés, ni corporifiés dans le contexte du multiple, ne sont pas des objets épistémiques. Ce sont des objets de conscience « capables de seulement "capter le réel" sans chercher à le circonscrire ».

Nous savons également que les objets de conscience présents du côté de la relation diachronique ne peuvent acquérir une nature épistémique qu’à la condition d’abandonner leur structure instantanée. Comprendre implique nécessairement une réduction du réel sous la forme d’une temporalité dialogique.

Les deux pôles – le Je et le Moi – émergent donc de la matrice de fusion. Le « Soi→Je » déconstruit l’être (irréversible, déconstruction) à chaque instant. Le « Soi→Moi » le reconstruit (néguentropie, construction) à chaque instant.

La vacuité épistémique

Si la matrice de fusion (Soi) se suffit à elle-même dans un mode absolu, l’instant épistémique, quant à lui, partage le monde entre un avant et un après cette compréhension. Notamment, le commencement et la fin sont des instants épistémiques dans l’entre-deux. Le commencement est porté par le pôle diachronique, suite à l’émergence du nouveau (multiple). La fin est portée par le pôle synchronique, suite à l’émergence d’une mesure (Un).

Or, puisque la durée (synchronique) est une construction cognitive, il n’est plus souhaitable de la présupposer en tant que prémisse de raisonnement. Il est donc nécessaire de poser l’absence de présence, la page blanche, le vide cognitif, la vacuité opératoire comme prémisse de raisonnement.

La vacuité opératoire propose au Soi de migrer depuis le pôle diachronique vers le pôle synchronique, en se maintenant dans l’entre-deux, sans nécessairement recourir à la dissociation analytique.

Au plan psychologique le mouvement de vacuité épistémique s’apparente à la méditation bouddhique. Au plan philosophique on ne peut parler ni de nihilisme, ni de négativisme puisqu’il ne s’agit pas de nier de réel, mais de seulement le réduire.

Au cours de ce mouvement le Soi est vidé de ses éléments à la façon de la « méthode de zéro » (ou d'opposition) où le physicien attribue une valeur à une grandeur en mesurant l’effort nécessaire à la réduction au zéro de sa grandeur antagoniste.

Si la vacuité épistémique est une réduction du Soi par sa mise en énigme, alors sa réciproque est une réduction du Soi par sa mise en trivialité épistémique. Dans la première le Soi est vidé de ses éléments pour construire une origine (synchronique) à la nouvelle épistémique. Dans le second cas le Soi est vidé de ses éléments pour construire une fermeture (diachronique) épistémique.

Dès lors les continuités naitront nécessairement des circulations construites parmi ces vides en voie de peuplement. Décrire le monde consiste à décrire le parcours d’un soi vers un Soi dans un monde temporaliste. Le « soi » est le commencement du parcours, en constant décentrement. Le « Soi » est la fin téléologique du parcours en constant recentrement.

Les types psychologiques de Jung

Le psychologue suisse Carl Gustav Jung définit quatre fonctions psychologiques ou processus mentaux qui peuvent prendre place dans la matrice de fusion (Figure : Matrice du sujet de Jung) :

Ces quatre fonctions vont par paire. Jung distingue, au sein de l'activité de l'esprit humain, deux grands types d'activité :

  • Recueillir de l'information ou Perception, de deux manières opposées : l'intuition et la sensation
  • Traiter cette information pour aboutir à des conclusions ou jugement, de deux manières opposées : la pensée et le sentiment.

La Sensation (1→3/b) consiste à percevoir son environnement (1) à travers les sens (3/b). C'est une fonction cérébrale. Par opposition, l'Intuition (1→2/a) est une perception qui nous parvient à travers les couches « subliminales » de notre être (2/a). L'intuition se manifeste de manière privilégiée quand on se trouve en présence de conditions nouvelles et inconnues (1), pour lesquelles on ne dispose pas de valeurs (7/f) et de concepts (4/c) établis rationnellement et consciemment (2/a→8/g). Pour Jung, l'Intuition est définie comme une perception acquise avant tout via l'inconscient (2/a). L'intuition est une fonction cérébrale qui établit une connexion avec les couches les plus profondes de l'inconscient, c'est-à-dire surtout de l'inconscient collectif, à travers les archétypes et les symboles (6/d). L'intuition relie la situation vécue (1) à un archétype (6/d), en en identifiant les traits essentiels, et en en dégageant la cohérence sous-jacente (2/a→6/d→8/g).

La Pensée (4/c→1) et le Sentiment (8/g→7/f) sont deux fonctions psychologiques consistant à juger l'objet (1) dont on a conscience. La Pensée est un jugement (8/g) sur sa nature (4/c), et le Sentiment un jugement (8/g) sur sa valeur (7/f). La « raison » d'un jugement est objective et consciente pour le Penseur, elle est inconsciente et subjective pour le Sentimental. La Pensée vise à déterminer si l'idée que l'on a est juste (autonomie en 1). C'est une fonction intellectuelle, analytique, organisatrice, et objective. Cette fonction s'appuie naturellement sur la compréhension logique du monde, et sur des catégories et des systèmes de pensées partagés (6/d).

Le Sentiment, au contraire, vise à déterminer si l'on apprécie ou non cet objet, si l'on y adhère ou si on le rejette (7/f→2/a). Cette fonction purement subjective se joue indépendamment de toute considération logique, classificatrice ou analytique. Elle est affective, instinctive, et sélective. Il s'agit d'une fonction de jugement du monde, le jugement de valeur (7/f).



Matrice du sujet de Jung


Selon Jung les individus ont tendance à trouver leur énergie et à être dynamiser :

L'extraverti prend son énergie principalement du monde (dans l’entre-deux), tandis que l'introverti prend son énergie principalement de lui-même (dans la fusion). Il en résulte une tendance pour l'introverti à être plutôt renfermé et distant, précautionneux, et une tendance pour l'extraverti à être expansif, liant et parfois superficiel.

Ces dynamiques psychologiques s’expriment dans les principes initiateurs des matrices.

Catalyseurs unificateurs et multiplicateurs

L’aire 6 de la matrice de l’Un joue le rôle de catalyseur unificateur. À l’image de l’être-Un de Platon, les éléments portés par cette aire préexistent aux autres éléments décrits dans cette matrice. Ils participent aux processus d’unification, mais ils ne sont pas modifiés par eux.

De même l’aire d de de la matrice du multiple joue le rôle de catalyseur multiplicateur. À l’image de l’autre de Platon, les éléments de cette aire préexistent aux autres éléments décrits dans cette matrice. Ils participent aux processus de multiplication, mais ils ne sont pas modifiés par eux.

Ces catalyseurs en opposition ont porté différents noms suivant l’époque et le champ épistémique. Les philosophes naturalistes allemands, tels Kant et Fichte, ont parlé de forces attractives et répulsives. Les psychologues Henri Wallon et Jean Piaget ont parlé de phases centripètes et centrifuges. Le catalyseur unique de la matrice de fusion (6/d) s’est appelé « élan vital » chez les philosophes et scientifiques français bergsoniens.

Les matrices, quant à elles, présupposent qu’à l’origine de l’idée de l’autre se trouve un questionnement existentiel identitaire. Et qu’à l’origine de l’idée de l’être Un se situe une injonction essentielle normative. À chaque questionnement existentiel répond une répétition du Je dans le multiple. À chaque injonction normative répond la nécessité d’un Moi dans l’Un. La conscience, le Soi – en tant qu’instant épistémique – est une fusion intentionnelle du sujet (multiple) et de l’objet (Un), et simultanément – et réciproquement – une constitution intentionnelle du sujet (multiple) et de l’objet (Un).

Les catalyseurs sont les lieux de régulation des processus décrits dans les matrices. Ils marquent la présence d’une temporalité structurante au cœur de chacune d’elles.

Logique affaiblie et méta-complétude

Le modèle des matrices est conforme aux prescriptions d’Edgar Morin dans son article « Logique et contradiction ».

La topologique au cœur du modèle des matrices est une « logique affaiblie ». Elle intègre la complexité sans la traiter uniquement suivant la rationalité « déductive-identitaire » (Un-multiple). Elle propose une rationalité pour construire des « méta-points de vue » sur le monde. Les matrices sont des lieux « à la fois d’intégration et de dépassement, mais aussi d’affirmation et de négation. [parcours des matrices] »

Edgar Morin précise que « c’est non seulement dans une constitution logique commune [les matrices], mais dans une incomplétude logique commune [l’entre-deux] que la pensée communique avec l'univers. »

Or, en tant que « méta-système lui-même méta-formel », les matrices sont fondées sur un principe logique d’exhaustivité. La conjecture temporaliste initiale postule que tous les mouvements d’une pensée orientée vers la recherche d’une connaissance (opposition Un-multiple, contexte-tension, information, identité-nouveau, continuité-discontinuité, Je-Moi, sujet-objet, abstrait-concret, langage, intuition-hypothèse, cause-effet, action-compréhension, autonomie, réel, Soi etc.) sont en réalité de vrais mouvements cognitifs temporalistes.

C’est pourquoi les matrices proposent de modéliser toute pensée épistémique de façon opératoire via la représentation exhaustive des aspects de l’appréhension cognitive du temps : événement, passé, présent, avenir, durée, succession, simultanéité, permanence, infini, instant, commencement, fin etc. Il s’agit d’un principe de méta-complétude.

Parcours exhaustif

Le principe de méta-complétude implique que seul le parcours exhaustif et réitérer de l'ensemble des matrices permet d'atteindre la compréhension de la matière à comprendre. Certain de toujours trouver à tout instant un lieu et un espace de compréhension à toute situation, réelle ou possible, le cerveau peut penser plus loin. Les capacités cognitives ne craignent plus de s’ouvrir à l’inconnu. L'humain est ouvert à toutes les situations émergeant de son environnement.

Réciproquement, l’arrêt du parcours des matrices implique une mise en instabilité critique du projet épistémique. L’arrêt sur l’Un risque un décalage avec le réel. L’arrêt sur le multiple risque la quotidienneté. L’arrêt sur la fusion intériorisée risque un confinement sur le local. L’arrêt sur la fusion extériorisée ou l’entre-deux risque la déstructuration.

L’hypothèse temporaliste exhaustive permet de concilier dans l’opératoire les approches méthodologiques réputées comme antithétiques. Il est possible de poser d’abord des objets dans l’Un (idéalisme), ou bien des fonctionnements dans le multiple (réalisme). Il est possible de commencer par la relation diachronique reliant le multiple à l’Un (phénoménologie), ou bien de commencer par la relation synchronique reliant l’Un au multiple (constructivisme). Il est enfin possible d’aborder d’emblée la matrice de fusion (structuralisme, théories de l’émergence, théories de la complexité).

Quels que soient les présupposés de départ de ces mouvements de pensée, les matrices incitent le chercheur à ne pas se confiner dans ses prémisses. Au plan formel cet outil est une invitation aux chercheurs de toutes les disciplines de sciences humaines à ordonnancer leurs discours et leurs argumentations suivant les principes d’une topologique rigoureuse, dont la preuve est d’ordre temporaliste. Les notions temporalistes devront se substituer aux notions de hiérarchies. Les notions de réciprocités dialogiques devront se substituer aux notions de causalités linéaires.

En tant que « logique épistémique » les matrices proposent une démarche opératoire d’ordonnancement de la pensée, un « penser juste » sans préalable réel. Autrement dit une « pragmatique », une métaphysique pratique de nature à introduire un certain niveau de complétude dans les travaux en sciences sociales. Une archéologie naturaliste du savoir au sens de Michel Foucault.

Traduction réciproque

En tant que « plus petit dénominateur commun » épistémique les matrices permettent d’envisager des travaux de pleine analogie – de traduction terme à terme – entre les différentes disciplines de sciences humaines : la sociologie, la psychologie, l'économie, la démographie, la géographie, la science politique, l'histoire, l'anthropologie, l'ethnologie, l'ethnographie, les « science studies », la sexologie, les études de genre, ou encore la criminologie et la linguistique.

La mise en regard des matrices de l’instant énactif et du sujet de Jung permet d’énoncer que l’intuition, la sensation, la raison subjective, la raison objective, l’adhésion-rejet, l’inconscient, la perception de l’environnement, les valeurs, les natures, le sentiment, la pensée, l’idée juste sont au sujet de Jung, ce que respectivement, la sensibilité, la perturbation, la sélection en continu, la bifurcation, la régénération, les éléments constitutifs, le voisinage topologique, les composants, les caractéristiques matérielles, l’irréversible, la néguentropie, l’unité concrète autonome sont à l’instant énactif et réciproquement.

L’intelligence de la situation (Mètis)

On ne peut pas produire l’ordre à point nommé (diachronie), tandis qu’on peut le détruire à point nommé (synchronie). Aussi le vivant (entre-deux) doit-il ruser pour subsister. La recherche de synchronismes entre soi et le monde est pour lui une quête de tous les instants (fusion).

La captation des circonstances, des coïncidences, des accidents, des concordances, des coexistences, des concomitances, des correspondances, des simultanéités, des conjonctions, des affinités, des relations, des accords, des accointances, des régularités, des identités, des conformités, des combinaisons, des équivalences, des analogies, des opportunités, des situations, des instants de vérité, permettent à l’homme – et au vivant – de fusionner l’Un et le multiple, le Je et le Moi, pour atteindre le Tout épistémique. L’instant de compréhension d’une situation, où l’intuition relie un ensemble de faits entre eux, prend alors la valeur d’une « intelligence » du réel, une Mètis.

Ce faisant le caractère ensembliste et algorithmique de ce métamodèle de compréhension le prédispose à une utilisation dans un contexte d’intelligence dite « artificielle ». Plus précisément cet outil peut apporter une « argumentation topologique » aux systèmes d’apprentissage approfondi qui lui fait défaut actuellement. Pour cela il s’agirait d’identifier dans le discours des événements – quels qu’ils soient – les facteurs de temporalités et de les qualifier pour en instancier les matrices.

Conclusion

Un modèle de compréhension n’ajoute aucune information à la matière qu’il formalise. Il donne à penser. Il est support d’un questionnement sur le domaine étudié. En tant qu’outil abstrait il est un prolongement de la pensée, comme l’outil matériel est un prolongement de la main. Si la pensée est un outil pour l’action, alors ce modèle est un outil pour la pensée. Si le cerveau humain est une matrice destinée à recevoir toute représentation du monde, alors ce modèle est une matrice destinée à recevoir tout modèle de compréhension.

La pratique des matrices épistémiques montre que l’homme doit abandonner l’illusion de croire qu’il peut penser en dehors du temps. Pour comprendre le monde l’homme doit désormais simultanément adresser les temps qu’il produit, s’adresser aux temps qu’il subit et proposer une fusion opératoire de ces temps : penser global, agir local.

La seule condition à cette mutation vers une pensée universalisante tient finalement dans la posture épistémique consistant à comprendre et à construire le monde comme une coconstruction réciproque et temporaliste de questionnements existentiels (Je) et d’injonctions normatives (Moi) – ces notions étant entendues au sens le plus large – via une vacuité opératoire. L’enjeu – la réciproque – de cette mise en réciproque dialogique est alors l’émergence de nouvelles consciences du monde (Soi).

L’humain d’aujourd’hui a conscience que son monde est à la fois clos et à construire. Les matrices épistémiques lui proposent un outil pour penser ce monde autant dans sa globalité que dans ses singularités. Dans l’actualité d’un monde en mutation où la tentation de blocage est forte, les matrices forment un métaparadigme capable d’étendre les modes de pensée vers de nouvelles pédagogies du comprendre et de nouveaux modes de négociation des tensions entre vérités, quels que soient ces modes de pensée et ces vérités : psychologiques, scientifiques, philosophiques, sociales, politiques, artistiques, musicales, religieuses, écologiques, médiatiques ou même artificiels.

Notes et références

  1. Edgar Morin, « Logique et contradiction », Ateliers sur la contradiction (Ecole nationale supérieure des mines de Saint-Etienne),‎ (lire en ligne)

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