Encyclopédie Wikimonde

Origine des anciens Égyptiens

Aller à : navigation, rechercher

Aujourd'hui, le consensus général parmi les spécialistes est que l'Égypte antique était une société multiethnique – africaine et proche-orientale – ayant développé très tôt des singularités qui en faisaient une civilisation originale[1]. Cette originalité était revendiquée par les Égyptiens eux-mêmes qui se considéraient comme un peuple distinct de ses voisins asiatiques, nubiens et libyens, issus des ennemis du dieu Soleil [2]. Les tenants de la thèse afrocentriste défendent cependant une théorie controversée selon laquelle les anciens Égyptiens seraient les descendants direct des peuples « noirs » de l'Afrique sub-saharienne. Cette théorie, que les spécialistes considèrent généralement comme une volonté de magnifier artificiellement le passé de l'Afrique noire, a cependant permis d'enrichir nos connaissances ethnologiques sur les anciens Égyptiens et de remettre en cause les reliquats de biais que l'égyptologie avait hérités de ses origines européennes.

Obstacles dans la détermination de l'origine

Le scribe accroupi du Louvre (IVe dynastie).

La détermination de l'origine des anciens Égyptiens est remplie d'obstacles dans la mesure où des concepts comme la « race » ne sont pas des notions scientifiques et où la couleur de peau peut faire partie d'un large éventail de nuances à l'intérieur d'une seule catégorie de population. Des raisons historiques font que les concepts de race noire et de race blanche sont particulièrement difficiles à décrire dans les sociétés occidentales. Des reliquats racistes des périodes précédentes continuent à influencer la classification des individus multiethniques et la question de savoir si les individus non-africains à la peau sombre sont « noirs » produit des réponses différentes selon les circonstances. Pour autant, si les catégories raciales sont dénuées de tout fondement génétique, elles sont basées sur le phénotype, la lignée et la géographie qui leur confèrent une réalité sociologique des plus concrètes. Aussi est-ce exclusivement dans ce cadre qu'il convient de situer le débat concernant l'identité « raciale » des anciens Égyptiens. Et ce cadre est bien celui de l'afrocentricité, à la suite des travaux de Cheikh Anta Diop.

Bien que les restes des anciens Égyptiens aujourd'hui disponibles pour l'étude aient généralement subi des détériorations significatives et aient été embaumés, le débat sur leurs phénotype et lignage se poursuit, en dépit du grand nombre d'indices obtenus à partir des tests scientifiques et de leur examen médico-légal. Au XXIe siècle, les reconstructions médico-légales ont produit des images et des élaborations sujettes à des variations considérables touchant à l'apparence que le pharaon Toutânkhamon a pu avoir. Les critiques accusent certains de ces efforts d'avoir été politiquement influencés et d'avoir engendré des représentations politiquement et racialement motivées. Même si les chercheurs étaient en mesure de déterminer de façon concluante la question de l'appartenance phénotypique d'un pharaon, des questions plus étendues demeureraient concernant l'apparance phénotypique de la population égyptienne en général au cours des millénaires. Bien que des vestiges d'origine non-royale aient été mis à jour, les chercheurs ont peu de chance de trouver un échantillon authentique de la société égyptienne. De toute façon, les polémiques les plus remarquées tournent principalement autour des icônes de l'Égypte antique – ses pharaons, ses reines et leurs consorts.

La géographie et la linguistique offrent quelques indices, mais la proximité de l'Égypte avec le Moyen-Orient et l'Asie a produit une confluence de cultures et de peuples où l'équilibre des forces et l'influence de ces éléments disparates n'ont cessé de changer au cours des millénaires que recouvre l'Égypte dynastique. Toutefois, avant la Première Période Intermédiaire qui consacre une modification substancielle des forces à Kmt au profit d'influences exo-africaines, l'essentiel des interactions culturelles attestées est inter-africain ; soit plus de 4000 ans après la Dynastie Zéro qui est d'origine on africaine. D'autre part, il n'est pas prouvé qu'aux Vè et IVè millénaires avant notre ère où se forment les sociétés protodynastiques kmtiennes, les populations habitant le Croissant Fertile et la Mésopotamie (notamment les Anunaki) ont un phénotype différent de celui des proto-kmtiens. L'hypothèse de sociétés "multi-ethniques" dans ces temps aussi réculés est plus souvent supputée que démontrée.

Le riche patrimoine culturel de l'art égyptien antique illustre amplement la vie économique, religieuse, sociale et politique des anciens Égyptiens au quotidien. Les artisans égyptiens étaient extrêmement habiles dans l'art de la forge, la peinture, la taille et la sculpture. L'esthétique égyptienne et l'utilisation clairement symbolique, plutôt que réaliste, des couleurs dans la représentation de la forme humaine ont néanmoins rendu problématique la détermination, dans certains cas, de l'apparence phénotypique des sujets. Les figures humaines ont été peintes en jaune ocre, en ocre rouge brunâtre, en bleu, en blanc et en noir. Les diverses interprétations concernant la signification et le but de telles descriptions différant selon les chercheurs, la question du phénotype demeure en suspens.

La question est également compliquée par la nature élitiste d'une grande partie de l'art qui nous est parvenu. Il se peut que les peintures murales et les artéfacts retrouvés dans les temples et les hypogées des rois et des individus prééminents ne reflètent pas exactement la démographie du peuple égyptien de l'époque. En somme, même si une étude exhaustive des matériels disponibles révélait un phénotype dominant parmi les élites kmtiennes, d'aucuns prétendraient que ces matériels pourraient ne pas être un échantillon représentatif de toute la population kmtienne, à toutes les époques. Or, de telles conditions drastiques de validité scientifique n'ont jamais été ni acquises, ni requises dans aucun cas : par exemple, on ne dispose pas d'échantillon représentatif de "Grecs", "Romains", "Athéniens" permettant d'assurer absolument que ces populations étaient blanches. Il a suffit qu'elles fussent géographiquement européennes, et que leurs descriptions disponibles renvoient au phénotype "blanc", pour qu'on les disent tels, légitimement ; jusqu'à preuve du contraire.

Débats idéologiques

Par-delà les difficultés scientifiques, il y a les a priori idéologiques. Différents partis ont essayé de façonner les anciens Égyptiens à leur propre image pour se réclamer de l'Égypte dynastique comme d'une création de leurs ancêtres. Même ceux qui conviennent que l'Égypte ancienne était une société multiethnique, au moins dans une certaine mesure, sont en désaccord en ce qui concerne les dates auxquelles des décalages de population ont pu se produire et jusqu'à quel point la diversité ethnique a existé. De part et d'autre, des récriminations d'appropriation culturelle ont été échangées. En 2005, quand trois équipes distinctes originaires de trois pays différents ont été chargées de reconstituer le visage de Toutânkhamon et de lui assigner un point d'origine raciale et géographique, des protestations de mécontentement et de colère ont éclaté au milieu d'accusations d'afrophobie de la part du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes, de racisme, de blanchissement, accompagnées de contre-accusations de racisme inverse.

Avec l'excavation du tombeau du pharaon Toutânkhamon de la XVIIIe dynastie en 1922, le monde occidental a été balayé par une vague d'« égyptomanie » qui a déclenché des représentations d'anciens Égyptiens dans les biens de consommation, les arts décoratifs et le cinéma. Bien que certaines de ces images ait été d'aspect plutôt négroïde ou sémitique, la grande majorité a représenté les Égyptiens comme de type caucasien et à la peau claire. Dans le cinéma américain, les acteurs blancs ont prédominé dans les rôles dépeignant les anciens Égyptiens et leurs pharaons, alors que les acteurs noirs étaient habituellement dépeints comme domestiques ou esclaves nubiens.

Thèse hamitiste

La théorie hamitiste prend forme au XIXe siècle de la rencontre du comparatisme linguistique de Meinhof (langues libyennes, couchitiques et ancien égyptien) et des théories racistes de Gobineau. D'après cette théorie, les « Hamites » seraient des caucasiens originaires d'Asie et seraient à l'origine de la civilisation des populations africaines dites « primitives ». Les Hamites sont parfois confondus avec les « Chamites » (descendants de Cham). Bien que cette thèse raciste fût fortement critiquée dès le début du XXe siècle, il faudra attendre les années 1960 pour qu'elle soit définitivement abandonnée.

Thèse afrocentriste

Les tenants de la thèse afrocentriste affirment souvent que l' « identité noire » était plus forte dans l'histoire égyptienne ancienne et qu'elle s'est affaiblie avec le temps mais que l'Égypte est restée essentiellement une civilisation noire africaine[3] tout au long de l'ère dynastique. L'égyptologue égyptien Abd El Hamid Zayed dénonce ainsi les biais de l'égyptologie occidentale :

« L'histoire de l'Égypte ancienne a si longtemps été considérée comme méditerranéenne et blanche qu'il faut reconvertir les techniques d'enquête, les matériaux et surtout les mentalités des chercheurs pour replacer la terre des pharaons dans son contexte africain. »

Kemet : « terre noire »

Article détaillé : Kemet.

<hiero>I6-m-t:O49</hiero> ou <hiero>I6-m-t:N23</hiero>

(variante[4] : <hiero>I6:t-A1-B1-Z3</hiero>) km.t

En écriture hiéroglyphique, un des nombreux noms pour l'Égypte est km.t (prononciation probable : « Kêmé »).

Le composant principal du mot est le bilitère[5] km, qui signifie « noir[6] ».

Le dernier signe, qui ne se lit pas, est le déterminatif permettant de distinguer l'un de l'autre des termes de sens différent mais écrits de manière identique. Dans les deux premières graphies de km.t, le déterminatif – localité avec des rues qui se croisent et canal d'irrigation - est utilisé pour signifier un lieu habité ou une contrée irriguée ; dans la troisième graphie, il « détermine » une collectivité humaine.

L'utilisation de km.t en termes de lieu s'opposait généralement à « terre rouge » : le désert inhospitalier de part et d'autre de la vallée du Nil, la région la plus fertile de l'Égypte. Utilisé pour désigner des personnes, km.t se traduit par « Égyptiens[7] ».

Il est commun, parmi les auteurs afrocentristes, de parler de « Kemet » pour se référer à l'Égypte. Ils associent cependant le terme à une prétendue identité raciale égyptienne plutôt qu'à la topographie en soutenant que le « noir » du mot Kemet se rapporte à la couleur de la peau de ses habitants, bien qu'aucune source ne vienne confirmer cette opinion. Ainsi, ils traduisent abusivement le mot Kêmétyou (km.tyw en translittération) par « le peuple noir » alors que la traduction correcte est « ceux de la terre noire » : les Égyptiens[8].

État des sciences

Actuellement tout le monde s'accorde à dire que les anciens Égyptiens n'étaient pas d'origine indo-européenne et que les représentations quelque peu fantaisistes des péplums occidentaux ne sont en réalité que pure réinterprétation cinématographique de l'histoire des Pharaons. De la même manière, les thèses afrocentriques ne sont pas reconnues non plus par la communauté scientifique. Enfin, on pourrait interroger la perception de la Bible hébraïque qui a longtemps prévalu dans l'imaginaire collectif tant des artistes du XIXe siècle que des orientalistes qui, au travers des découvertes de l'archéologie, ont cherché à confirmer les textes de la Ancien Testament. L'exemple de Pierre Montet et de ses fouilles à Tanis est parlant à ce propos.

Il faut probablement situer les origines ethniques des anciens Égyptiens dans le creuset culturel et économique des premières migrations humaines que la vallée du Nil a connues de tout temps, et ce sur des dizaines de milliers d'années, rendant par là même la notion de « race » quelque peu évanescente - dans ce contexte comme dans n'importe quel contexte de développement humain, quels que soient l'époque et le lieu choisis. Difficile de déterminer par exemple les origines anthropologiques des premières cultures néolithiques de l'Europe occidentale et un débat portant sur la « race » n'a jamais été à propos dans les milieux paléontologiques.

Les découvertes paléontologiques faites en Afrique de l'Est démontrent clairement que les premiers hommes migrèrent vers le nord en empruntant la voie naturelle des rifts africains, mais ces migrations remontent aux temps préhistoriques où la notion de « race » ne peut être imaginée puisqu'il s'agissait des premiers hominidés à coloniser le monde.

La civilisation égyptienne, elle, apparaît au moment où le climat du continent africain évolue vers une désertification due au déplacement des zones tempérées suite à la fin du dernier âge glaciaire vers - 11 000. On assiste alors à l'établissement progressif le long du corridor nilotique de petits groupes humains qui peu à peu formeront des premières tribus puis de véritables principautés aux environs du VIe millénaire.

Deux royaumes indépendants s'affronteront finalement à l'aube de l'histoire, l'Égypte devenant alors le Double Pays. Les découvertes archéologiques faites sur les sites protohistoriques démontrent qu'il s'agissait en effet de deux cultures distinctes, mais avec des contacts réguliers notamment commerciaux, sans parler des affrontements territoriaux qui trouveront leur issue dans les victoires successives d'un royaume sur l'autre aux temps prédynastiques.

La culture du Royaume du Nord, dite badarienne du nom du premier site qui en révéla les vestiges, était davantage ouverte sur le Proche-Orient, les artefacts découverts ayant de nombreux points communs avec les cultures néolithiques de la région palestinienne par exemple. Cela dit, dès cette époque, cette culture installée dans le delta du Nil développera des caractéristiques singulières, assimilées ultérieurement dans le nouveau royaume fondé par les Pharaons des premières dynasties. Il est donc probable que l'origine ethnique de cette culture était proche de celle des peuplades qui se sédentarisaient dans l'ensemble de la région.

La culture du Royaume du Sud, dite de Nagada pour les mêmes raisons, développa ses propres techniques artisanales, plus avancées que celles de sa voisine septentrionale, notamment en ce qui concerne la céramique. Cette culture était davantage orientée vers l'Afrique et comptait déjà parmi les relais commerciaux entre ce continent et le Proche-Orient. Ses origines ethniques seraient, par assimilation avec le raisonnement précédent, nettement africaines.

Toutes deux sont des cultures néolithiques, agricoles et proto-urbaines, avec leurs propres traditions culturelles dont les aspects singuliers ne sont pas sans rappeler les cultures animistes de l'Afrique en général. Ce trait particulier se retrouvera d'ailleurs tout au long de l'histoire du pays. Pendant les premiers temps dynastiques, c'est finalement le Royaume du Sud qui l'emporta sur le Royaume du Nord, et nous entrons alors à la fois dans la légende des Pharaons et dans l'histoire proprement dite. Il faut noter cependant que, au contraire de la Mésopotamie contemporaine, la victoire du Royaume du Sud n'entraîna pas l'annihilation de la culture des vaincus mais son assimilation. Les fouilles archéologiques effectuées dans le Delta n'ont en effet révélé aucun niveau de destruction dans les couches stratigraphiques : à dater de l'époque où l'on situe l'unification du pays, les deux cultures qui auparavant cherchaient à se dominer commencèrent à se confondre et à former une unité culturelle et de civilisation qui annonçait les temps pharaoniques. Il est plus que probable qu'il en fut ainsi également pour les populations : elles se mélangèrent, formant ainsi un nouveau peuple qui gardera longtemps des caractéristiques ethniques qui lui étaient propres. Cela pourrait expliquer les propos des auteurs antiques qui considéraient les Égyptiens comme étant un peuple aux origines africaines mais distinct des autres peuples africains comme ceux du Soudan ou de l'Éthiopie par exemple. Les découvertes qui se poursuivent notamment sur les sites de Bouto, de Nagada et d'Abydos permettront certainement de mieux cerner les origines ethniques des anciens Égyptiens, ce qui sans doute éclairera davantage le débat scientifique.

Arguments linguistiques

Fille d'Aménophis IV (période amarnienne).

La plupart des philologues considèrent l'égyptien classique comme faisant partie de la famille linguistique afro-asiatique (anciennement « chamito-sémitique »), avec des particularités qui lui sont propres, notamment une flexion suffixale absente des autres langues de la famille afro-asiatique. Ce groupe linguistique, probablement originaire d'Afrique, recouvre la majorité du Moyen-Orient, l'Afrique du Nord, la Corne de l'Afrique, aussi bien que la plupart du Tchad et du Nigéria. (Les autres langues dans cette famille incluent l'akkadien, l'amharique, l'arabe et l'hébreu.) En conséquence, les locuteurs de langues afro-asiatiques sont multiethniques et la couleur que leur peau possède appartient à un large éventail.

Les tenants de la thèse afrocentriste en revanche associent généralement l'ancien égyptien avec les langues de la famille nigéro-congolaise dont pratiquement tous les locuteurs sont noirs. Par exemple, Cheikh Anta Diop affirme que la langue égyptienne ancienne a du vocabulaire en commun avec le wolof, tandis que Théophile Obenga l'associe au mbochi. Cependant, la recherche universitaire assure que le simple listage de similitudes formelles entre des mots isolés de langues ne garantit aucunement une généalogie commune. Seule une recherche rigoureuse et exhaustive accomplie à l'aide de la méthodologie comparative de la linguistique comparée peut y parvenir. Celle-ci doit établir des « lois », c'est-à-dire des équivalences phonologiques systématiques entre les langues (voir à ce sujet Phonétique historique). Sans cela, il est assez aisé de trouver entre deux langues prises au hasard quelques paires de mots aux signifiés (sens) proches et aux signifiants (forme sonore) approchants ; dans la majorité des cas, ce ne seront que des coïncidences[9].

Dans l'un ou l'autre cas, une langue commune ne prouve pas que les membres de différentes sociétés aient eu la même culture ou la même couleur de la peau. L'espagnol est ainsi parlé largement à travers toute l'Amérique du Sud, alors que les cultures espagnole et sud-américaine ont évolué de façon autonome et restent assez distinctes.

Arguments géographiques

Fragment de la décoration d'une tombe : femme à une cérémonie. Règne de Thoutmôsis IV ou Aménophis III.

Aucun autre groupe humain n'a de diversité phénotypique plus grande que les peuples africains. Parmi les différentes populations autochtones africaines, la couleur de la peau diffère naturellement. Aujourd'hui, un Peul à la peau sombre est généralement considéré comme un noir Africain à l'instar d'un Nubien à la peau très foncée. Il est significatif cependant que tous les aspects du phénotype africain standard, les cheveux denses et crépus, le nez plat et les lèvres épaisses, ne s'appliquent pas à tous les peuples noirs, dont beaucoup ont les cheveux relativement raides et le faciès plus étroit. Bien que ces peuples possèdent toute une gamme de couleurs de la peau et que certains divergent du phénotype africain classique, ils n'en sont pas moins considérées comme « noirs » au même titre que beaucoup de locuteurs nilotiques, sémitiques et kouchitiques de l'Afrique du Nord-Est et de l'Afrique de l'Est.

Les opposants à la thèse afrocentriste soulignent le fait que la civilisation égyptienne résulte de la fusion de populations et d'apports culturels d'origines diverses : africaine, sémitique et méditerranéenne. Sa connexion avec l'Afrique est incontestée, ne serait-ce qu'en raison du fait que l'Égypte se prolonge vers la Nubie, dans des régions occupées par des peuples dont la peau est incontestablement noire.

La Haute-Égypte reste vraisemblablement le foyer originel de la civilisation pharaonique. En effet, des fouilles récentes montrent qu'au Gerzéen (de -3500 à -3200), la culture dite nagadienne se diffuse vers le nord, jusqu'au delta, et vers le sud, jusqu'à la deuxième cataracte. Les principaux sites prédynastiques de Haute-Égypte, Nékhen, This et Noubt, « la Ville de l'or » au débouché du Ouadi Hammamat, révèlent dans leurs nécropoles un art et des pratiques cultuelles qui se rattachent aux civilisations néolithiques de la région égypto-nubienne et du Soudan. À la même époque, la vallée s'ouvre sur la Syro-Palestine et la Mésopotamie. Ainsi, le manche sculpté du couteau de Gebel el-Arak (Louvre) présente des motifs directement empruntés au Proche-Orient, notamment le « Maître des Animaux » domptant deux fauves. C'est cette culture gerzéenne qui, d'après la palette « aux taureaux » (Louvre) ou encore celle du roi Narmer (Musée Égyptien, Le Caire), finit par s'imposer dans l'affrontement qui oppose le Nord et le Sud à la charnière du Gerzéen « protodynastique » et de l'époque thinite. Malgré une dualité des « Deux Terres » constamment affirmée à l'époque pharaonique, il est probable que pendant les premières dynasties l'installation des nécropoles royales tant à Saqqara et à Gizeh qu'à Nagada ou à Abydos reflète l'interpénétration progressive des deux cultures dans le creuset de la vallée du Nil. Plus tard, Thèbes fut à plusieurs reprises le foyer de nouvelles dynasties qui régnèrent sur l'empire. Dans cette capitale sacrée, le culte du bélier, hypostase égyptienne du dieu Amon, partage sans doute ses origines avec la Nubie toute proche. Que ce soit à Thèbes, à Kerma ou bien à Napata, ce culte dénote des traits communs, sans qu'il soit toujours possible de préciser dans quel sens les échanges se sont effectués. Sous Sahourê et Djedkarê Isési, les Égyptiens établissent des relations commerciales avec le pays de l'encens, la légendaire « Terre du dieu », située probablement sur les rives africaines de la mer Rouge, ainsi qu'avec le pays nubien de Yam, comme en témoignent les inscriptions autobiographiques du « gouverneur du Sud » (tpj rsy) Hirkhouf, qui assura plusieurs expéditions vers ce pays pour le compte des pharaons Mérenrê Ier et Pépi II.

En conclusion, d'après Jean Yoyotte,

« il serait vain de définir la civilisation pharaonique comme méditerranéenne ou africaine, sémitique ou hamitique, comme noire ou blanche, puisqu'elle résulte d'une synthèse harmonieuse des qualités acquises, des techniques et des conceptions propres aux différentes races qui fusionnèrent dans la vallée du Nil[10]. »

Arguments artistiques

La forme humaine a été représentée dans l'art égyptien dynastique à l'aide d'une variété de pigments allant du jaune au noir en passant par le châtain ou même le bleu. Parfois, le choix des tonalités de peau, telles que le blanc cru ou le jaune, était symbolique et était censé représenter la vitalité, la force, la féminité, la permanence et même la mort.

Dans les représentations typiques des Égyptiens dans leur propre art, à partir de l'Ancien Empire, ceux-ci sont représentés avec des couleurs allant aussi bien du cuivré au brun très foncé à l'aide d'un ocre rouge et d'une pigmentation noire [11]; les femmes sont typiquement dépeintes avec une couleur de peau plus claire, aux tons jaunes. Quelques pommeaux de cannes dépeignent les ennemis asiatiques vaincus avec une peau claire.

De nombreuses peintures murales et sculptures égyptiennes s'étalant sur plus de trois millénaires représentent les individus avec la peau foncée, le visage à larges pommettes et aux lèvres épaisses, un prognathisme prononcé et un menton fuyant. (voir les représentations murales ci-dessous dans « Peintures murales ethnographiques ».) De telles caractéristiques sont typiques du phénotype « négroïde » ou « africoïde ».

Le sphinx de Gizeh

Grand sphinx du plateau de Gizeh.

Censé représenter le pharaon Khéops, le Sphinx de Gizeh est dans un état de dégradation considérable suite à quatre mille ans d'érosion et de vandalisme. Muhammad al-Husayni Taqi al-Din al-Maqrizi (mort en 1442) a rapporté que le nez en a été détruit en 1378 par un intégriste musulman soufi du nom de Sa'im al-dahr. La plupart voient néanmoins des traits « négroïdes » dans ce qui en subsiste, soulignant, entre autres, le prognathisme facial prononcé de l'image qui demeure tout à fait évident.

Lors de son expédition en Égypte (1798-1799) Dominique Vivant Denon écrivit à propos du sphinx :

« Je n'eus que le temps d'observer le Sphinx qui mérite d'être dessiné avec le soin le plus scrupuleux, et qui ne l'a jamais été de cette manière. Quoique ses proportions soient colossales, les contours qui en sont conservés sont aussi souples que purs : l'expression de la tête est douce, gracieuse et tranquille ; le caractère en est africain : mais la bouche, dont les lèvres sont épaisses, a une mollesse dans le mouvement et une finesse d'exécution vraiment admirables ; c'est de la chair et de la vie (…) Quant au caractère de leur figure humaine, n'empruntant rien des autres nations, ils ont copié leur propre nature, qui était plus gracieuse que belle (…) en tout, le caractère africain, dont le Nègre est la charge, et peut-être le principe. »

Le savant français Volney qui a visité l'Égypte entre 1783 et 1785 a exprimé son étonnement à la vue des Égyptiens noirs et du visage « nègre » du grand sphinx :

« …[les Égyptiens] ont tous un visage boursouflé, des yeux distendus, le nez plat, des lèvres épaisses ; en un mot, le vrai visage du Nègre. J'ai été tenté d'attribuer ceci au climat, mais lorsque j'ai visité le Sphinx, son aspect m'a donné la clef de l'énigme. À la vue de cette tête, typiquement nègre dans toutes ses caractéristiques, je me suis souvenu du passage remarquable où Hérodote dit : « Je juge, quant à moi, que la Colchide est une colonie égyptienne car ses habitants sont, comme eux, noirs avec des cheveux laineux… ». En d'autres termes, les anciens Égyptiens étaient de vrais Nègres du même type que tous les natifs d'Afrique. Ainsi, nous pouvons voir comment leur sang, mêlé pendant plusieurs siècles à celui des Romains et des Grecs, doit avoir perdu l'intensité de son couleur originale, tout en maintenant néanmoins l'empreinte de son moule original. Nous pouvons même énoncer comme principe général que le visage est une sorte de monument capable, dans nombre de cas, d'attester ou de faire la lumière sur les preuves historiques de l'origine des peuples. »

Lors de sa visite de l'Égypte en 1849, Gustave Flaubert a fait écho aux observations de Volney. Il a écrit dans son journal de voyage :

« Nous nous arrêtons devant un sphinx ; il nous fixe avec un regard terrifiant. Ses yeux semblent toujours pleins de vie ; le côté gauche est souillé de crottes d'oiseaux blanches (le haut de la pyramide de Khéphren a les mêmes longues taches blanches) ; il est exactement face au soleil levant, sa tête est grise, des oreilles très grandes et dépassant comme celles d'un noir, son cou est érodé ; de face, il est visible dans son entièreté grâce au grand encaissement creusé dans le sable ; le fait que le nez manque en augmente l'aspect plat et négroïde. Il était certainement éthiopien, les lèvres étant épaisses. »

D'autres ont également remarqué le caractère africoïde du visage du sphinx, y compris W.E.B. Dubois dans son ouvrage The Souls of Black Folk ainsi que le professeur à l'Université de Boston et spécialiste du sphinx Robert M. Schoch qui a écrit : «… le Sphinx a un aspect « africain », « nubien » ou « négroïde distinct… »

Peintures murales ethnographiques

Deux époux. IVe ou Ve dynastie. Musée du Louvre.

Il existe de nombreuses représentations montrant le contraste entre les Égyptiens et les peuples non-Égyptiens. Comme d'autres peuples à travers l'histoire, les Égyptiens semblaient se penser comme une sorte d'idéal ou de norme parmi les autres peuples. Il existe, de plus, des preuves selon lesquelles les anciens Égyptiens se pensaient en termes d'identité et d'ethnicité nationales. Le concept occidental moderne de « race » leur était étranger.

Au cours du Nouvel Empire, la souveraineté égyptienne se prolongeait au nord jusqu'à l'empire hittite et jusqu'à la Nubie au sud. À cette époque, la littérature sacrée et le langage figuré égyptiens fondaient systématiquement leurs observations sur des différences basées sur ces deux critères. Ceci apparaît clairement dans le « grand Hymne à Aton » d'Akhénaton dans lequel on lit que les peuples du monde sont différenciés par Aton :

Leurs langues sont de paroles distinctes
Et il en va de même de leur nature
Leur peau est différente
Les pays de la Syrie et de la Nubie, la terre d'Égypte
Chaque homme est à sa place.

Cette différentiation entre les peuples se raffine par la suite dans le Livre des portes, un texte sacré qui décrit le passage des âmes aux enfers. Il comprend une description des différents peuples connus des Égyptiens : les Égyptiens eux-mêmes, plus les Asiatiques, les Nubiens et les Libyens. Ces peuples sont illustrés dans plusieurs décorations tombales où ils sont différenciés par leur costume et la couleur de leur peau. Ces décorations dépeignent les Égyptiens (« Ret » ou « hommes », souvent utilisé comme « ret na romé » signifiant « Nous les hommes au-dessus de l'humanité ») ; les Asiatiques/Sémites (« AAMW » ou « Namu » : « voyageurs » ou « vagabonds », souvent utilisé dans « namu sho » ou les « voyageurs des sables », signifiant les nomades ou les Bédouins) ; d'autres Africains (« Nahasu » ou « étrangers ») ; et, finalement, les Libyens (« TMHHW », ou « Tamhu », un terme pour lequel plusieurs étymologies ont été proposées). Dans tous les cas sauf un, les Égyptiens sont bruns foncé ou noirs et portent des pagnes. De façon exceptionnelle, dans le tombeau de Ramsès III où une vignette identifie une figure de Nubien comme égyptienne, l'image des Ret et des Nahasu est identique en tous points, y compris les vêtements. Les tenants de la thèse afrocentriste y voient une preuve que les Égyptiens étaient identiques aux autres Africains. Les autres égyptologues considèrent que les artistes ont mal étiqueté les images parce que les vignettes sont également inversées pour TMHHW (les Libyens) et AAMW (les Asiatiques/Sémites).

Quatre peuples du monde : Syriens, Nubiens, Libyens et Égyptiens. (Tombeau de Séti Ier)

Analyse de momies

Tests de mélanine

Stèle du Nouvel Empire, Louvre.

Les tenants de la thèse afrocentriste citent les résultats des essais médico-légaux de Cheikh Anta Diop du contenu de mélanine dans les momies égyptiennes et de la reconstruction médico-légale des crânes pour prouver que les premiers Égyptiens dynastiques étaient des noirs africains et qu'ils le sont restés pour la plupart pendant des millénaires. Les défenseurs des thèses de Diop affirment que des essais semblables pour déterminer le contenu de mélanine dans les os ont été employés par la police dans le rassemblement de preuves légales partout dans le monde, quoique sur des corps de plusieurs milliers d'années plus récents.

Peu soutenu de la part de la communauté scientifique, le travail de Diop est principalement accepté par les tenants de la thèse afrocentriste. Le seul contenu de mélanine ne constitue pas une preuve définitive d'appartenance ethnique mais, une fois replacés dans le contexte des populations possibles de vallée du Nil de l'époque, beaucoup considèrent les résultats de Diop comme convaincants. Les détracteurs arguent du fait qu'il existe relativement peu d'exemples de restes humains bien préservés de cette époque et que la dégradation de la mélanine due au temps et à la présence des fluides d'embaumement utilisés à l'époque est un phénomène qui n'a pas été beaucoup étudié. Diop lui-même a évoqué cette question dans Origin of the Ancient Egyptians :

« En gros, le corps chimique responsable de la pigmentation cutanée, la mélanine (eumélanine), est insoluble et se conserve pendant des millions d'années dans la peau des animaux fossiles. Il y a ainsi d'autant plus raison pour qu'elle soit aisément recouvrée dans la peau des momies égyptiennes, en dépit d'une légende tenace selon laquelle la peau des momies, corrompue par le matériel d'embaumement, n'est plus susceptible d'aucune analyse. Bien que l'épiderme soit le site principal de la mélanine, les mélanocytes qui pénètrent le derme à la limite avec l'épiderme, même lorsque celui a été la plupart du temps détruit par les matériaux d'embaumement, montrent un degré de mélanine inexistant dans les peaux blanches…

D'une ou façon d'une autre, disons simplement dire que l'évaluation du niveau de mélanine par l'examen microscopique est une méthode de laboratoire qui nous permet de classifier sans conteste les anciens Égyptiens parmi les races noires. »

Analyse crânienne et reconstruction médico-légale

Une princesse de la famille d'Akhénaton

Comme le suggère l'étude de 1993 de 24 mesures crâniennes par l'anthropologue C. Loring Brace, la population de la Haute-Égypte prédynastique tombait à peu près entre l'Afrique du nord-est (Somalie, Nubie) et l'Europe néolithique, tandis que la population de la fin de la Basse-Égypte dynastique se situait résolument dans la tranche néolithique européenne /nord-africaine[12]. Toutes deux différaient sensiblement des mesures crâniennes typiques des populations africaines subsahariennes.

Il faut également noter que les crânes somaliens, nubiens et éthiopiens diffèrent essentiellement de ceux des autres Africains subsahariens. Ceci peut s'expliquer, au moins en partie, par le fait que pendant des milliers d'années, l'Afrique du Nord-Est a été un endroit de cohabitation biraciale et d'alliances multiraciales. Les études autosomales de Cavalli-Sforza et al. et l'analyse du mtDNA et de l'ADN Y-Chromosomique par Passarino et al. sont arrivées indépendamment à la conclusion qu'environ 40 % des ancêtres des Éthiopiens modernes peut être caucasien, inclure peut-être autant d'en tant que 58 % des ancêtres masculins[13]. Ceci est une raison de plus pour laquelle l'attribution d'une race, pas simplement aux anciens Égyptiens mais à la population de l'Afrique du Nord-Est tout entière, est une entreprise pour le moins hasardeuse.

Les anciens Égyptiens eux-mêmes faisaient remonter leur origine à une terre qu'ils appelaient « Pays de Pount » (pwnt), ou ta nṯrw (lire « Ta Netcherou »), la « Terre des Dieux ». Punt est censé avoir été situé soit au Soudan méridional ou en Érythrée. Les anciens habitants du Pays de Pount ont été décrits comme un peuple noir avec des caractéristiques « négroïdes » et des têtes généralement allongées ou dolichocéphales. Le crâne ovale est généralement considéré comme un trait racial des populations noires africaines de la région et de certaines populations africoïde. Dans le phénotype « négroïde » classique, le crâne est en général sensiblement plus long que celui du phénotype caucasien. Certaines populations scandinaves étant également connues pour avoir de longues têtes, celles-ci ne sont donc pas uniques aux Africains, mais elles fournissent un indice significatif dans la détermination de l'appartenance ethnique des restes squelettiques.

L'historienne Drusilla Houston a écrit, dans son ouvrage datant de 1926, The Wonderful Ethiopians of the Ancient Cushite Empire :

« Dans les inscriptions relativement aux campagnes de Pépi Ier, les Noirs sont représentés comme touchant immédiatement à la frontière égyptienne. Ceci semble déconcerter quelques auteurs. Ils avaient toujours été là. C'était la vieille race de l'Égypte prédynastique, le type kouchite primitif. C'était la race indigène d'Abyssinie symbolisée par le grand sphinx et le merveilleux visage de Chéops. Prenez n'importe quel livre d'histoire égyptienne contenant des gravures authentiques et examinez les visages des premiers pharaons. Ils sont distinctement éthiopiens. L'« Agu » des monuments représentait cette race originelle. C'étaient les ancêtres des Nubiens, la race régnante de l'Égypte. William Petrie a montré, en 1892, devant l'Association britannique pour l'avancement des Sciences, quelques crânes de la IIIe et IVe dynastie montrant des caractéristiques négroïdes distinctes. Elles étaient dolichocéphales ou au crâne allongé. Les résultats de l'archéologie révèlent de plus en plus qu'à ses débuts l'Égypte était kouchite et que les Éthiopiens n'étaient pas une branche de la race de Japhet au sens où ils sont ainsi représentés dans les classifications ethnologiques moyennes actuelles. »

Comparaison avec les Africains modernes

Figure de pleureuse, XVIIIe dynastie.

Un aspect intéressant des récentes reconstructions réside dans l'aspect de leurs dents. Appelée prognathisme alvéolaire, cette forme de projection du visage avec de grandes incisives, est une caractéristique physique typique de beaucoup de Soudanais, de Somaliens et d'autres peuplades indigènes de la région.

L'examen et l'analyse scientifique des momies des crânes royaux égyptiens à travers plusieurs dynasties confirment, avec le temps, une prédominance de structures crâniennes progressivement inclinées et dolichocéphales et/ou de prognathismes alvéolaires significatifs et de recul du menton. De plus, ces caractéristiques, communes aux « Nubiens mésolithiques » ainsi qu'aux Nubiens des temps modernes constituaient des caractéristiques proéminentes dans les momies royales de la fin des XVIIe et XVIIIe dynastie parmi lesquelles la reine Ahmès-Néfertary, Amenhotep Ier, la reine Mérytamon, Thoutmôsis Ier, Thoutmôsis II, Tjuyu (mère de la reine Tiyi et la « Dame âgée » dont on pense qu'elle était probablement la reine Tiye selon l'analyse facio-crânienne, le roi Toutânkhamon partageait les caractéristiques raciales distinctives des noirs kouchites et nilotiques de la région que ses homologues royaux des XVIIe et XVIIIe dynasties.

Reconstitution de l'apparence du roi Toutânkhamon

1500 ans après la fondation de la première dynastie et après des siècles de métissage de la population égyptienne parmi divers groupes ethniques, Akhénaton et d'autres de la XVIIIe dynastie montrent des caractéristiques facio-crâniennes qui sont conformes au phénotype africoïde (voir l'image de la reine Tiye ci-dessus). Des documentaires en 2002 et 2003 diffusés aux États-Unis sur la chaîne de télévision américaine Discovery Channel ont fourni des images saisissantes de type négroïde de Toutânkhamon [14] et de Néfertiti [15] fondées sur des reconstructions médico-légales de momies.

Dans la tentative la plus récente de mettre un visage sur un monarque de l'Égypte ancienne, trois équipes séparées d'enquêteurs égyptiens, français et américains ont produit une reconstruction de ce qu'ils ont déterminé comme représentation exacte de Toutânkhamon. Les équipes égyptienne et française connaissaient l'identité du sujet sur le visage duquel elle travaillaient, les Égyptiens travaillant à partir d'imageries médicales du crâne même et les équipes françaises et américaines travaillant sur des reproductions en plastique identiques. L'équipe américaine ignorait l'identité du spécimen.

Selon un communiqué de presse largement diffusé en date du 10 mai 2005, Zahi Hawass du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes, a annoncé que « Sur la base de ce crâne [16], les équipes américaines et françaises ont toutes deux conclu que le sujet était caucasien (le type humain typique, par exemple, de l'Afrique du nord, de l'Europe et du Moyen-Orient). » Dans une interview téléphonique avec le Washington Post, un membre de l'équipe américaine, Susan Antón, a décrit le spécimen comme « quelque peu équivoque » et, contrairement à la déclaration de Hawass, n'a pas employé le terme « caucasien » ou aucun autre terme racial pour décrire le crâne de Toutânkhamon :

« la mâchoire résolument masculine était la preuve déterminante, a-t-elle déclaré, bien que le front arrondi, les arcades pointues et les yeux proéminents suggèrent une femme. L'âge était facile, a-t-elle dit. Les troisièmes molaires étaient en train de pousser, ce qui se produit entre l'âge de 18 et de 20 ans. La race était « la plus difficile à déterminer ». La forme de la cavité crânienne suggérait un Africain, alors que le passage nasal suggérait des narines étroites, une caractéristique européenne. Le crâne était celui un Nord-Africain. »

La reconstitution de l'équipe française a suscité des critiques considérables. Les tenants de la thèse afrocentriste critiquent la décision de l'équipe française d'attribuer au jeune roi la couleur de la peau et des yeux sur la base des caractéristiques des Égyptiens modernes, quoique beaucoup d'Égyptiens soient en fait plus foncés. Ils affirment que ces caractéristiques ne reflètent pas la couleur des yeux ou de la peau du citoyen « moyen » de l'Égypte dynastique ancienne. D'autres critiques affirment que la plupart, sinon tous, les artefacts égyptiens dépeignent Toutânkhamon dépeignent avec des yeux et une peau considérablement plus foncés et que la connaissance préalable de l'identité de leur sujet a polarisé l'équipe française vers des tonalités de peau plus claires. Les tenants de la thèse afrocentriste accusent depuis longtemps Hawass et le gouvernement égyptien d'organiser une campagne en vue de détruire une culture « noire africaine » dans l'Égypte. Les Égyptiens eux-mêmes accusent en retour les tenants de la thèse afrocentriste qui sont habituellement d'origine ouest-africaine, surtout afro-américains, de tenter de s'approprier un patrimoine qui est complètement égyptien avec des affinités avec l'Afrique du nord et le Proche-Orient, mais qui n'a rien à voir avec l'Afrique occidentale.

Les expressions fortement prononcées du phénotype nilotique classique visibles sur le crâne de Toutânkhamon et l'absence complète de toute anomalie physique qui pourrait indiquer la présence d'une autre ethnicité – comme un crâne (extrêmement dolichocéphale dans le cas de Toutânkhamon) aplati ou arrondi, qui est évident dans quelques momies royales à travers les millénaires – constituent de puissants indicateurs que les pigments brun foncé employés dans la plupart des reproductions contemporaines du jeune monarque approchaient probablement au plus près de la nuance naturelle de sa peau.

Arguments religieux et culturels

Les extraits suivants de l'encyclopédie Britannica illustrent quelques éléments en faveur et contre l'argument culturel.

« en Libye, composée pour la plupart de désert et d'oasis, les populations sédentaires ont un élément négroïde évident et la même chose est vraie du fellah égyptien, qu'il soit copte ou musulman. Les études ostéologiques ont prouvé que l'élément négroïde était plus fort dans les périodes prédynastiques qu'à l'heure actuelle, ce qui reflète un mouvement à une période ancienne vers le nord le long des rives du Nil qui étaient alors abondamment recouvertes de forêts[17]. »

« un grand nombre de dieux remontent à l'époque préhistorique. On peut faire remonter les images d'une vache et de la déesse (Hathor), du faucon (Horus) et les figures à forme humaine du dieu de la fertilité (Min) à cette époque. Quelques rites, tels que la « course du taureau Apis », le « sarclage de la terre » et d'autres rites de fertilité et de chasse (tel que la chasse à l'hippopotame) datent vraisemblablement de ces temps anciens. On ne peut établir avec certitude des liens avec les religions d'Asie du Sud-Ouest. Il est douteux qu'Osiris puisse être considéré comme l'équivalent de Tammuz ou d'Adonis ou qu'Hathor soit associée à la « grande mère[18].

Il existe des relations plus étroites avec les religions africaines du nord-est. Les nombreux cultes animaux (notamment les cultes des bovins et des dieux panthères) et les détails des robes rituelles (queues animales, masques, tabliers en herbe, etc.) sont probablement d'origine africaine. La parenté montre, en particulier, quelques éléments africains, tels que le roi en tant que ritualiste principal (c'est-à-dire chamane), les limitations et le renouvellement du règne (jubilés, régicide) et la position de la reine-mère (élément matriarcal). Certains d'entre eux se retrouvent parmi les Éthiopiens de Napata et de Méroé, d'autres parmi les tribus prénilotiques (Shilluk). »

Les dieux régénérateurs de la mythologie égyptienne ont souvent la peau noire (ou verte) et ceux en rapport avec le mal et les maladies ont la peau rouge. Cependant, les égyptologues attribuent ces couleurs au contraste qui existait entre la terre noire fertile des bords du Nil et le sable rouge du désert stérile.

Auteurs anciens

Les auteurs grecs ont habituellement décrit la couleur des Égyptiens comme étant sombre, au même titre que celle des Éthiopiens.

  • Hérodote, historien grec (-480/-425), visita l'Égypte. En parlant d'un peuple d'Asie Mineure, il dit « Il est bien évident, en effet, que les Colchidiens sont d'origine égyptienne […]. Je l'avais conjecturé moi-même pour la raison d'abord qu'ils ont la peau noire [μελἀγχροἐς] et les cheveux crépus [οὖλδτριχες]. […] », Histoire, Livre II, 104.
  • Aristote, savant, philosophe grec, précepteur d'Alexandre le Grand, (-389/-322) dit : «  Ceux qui sont excessivement noirs (agan melanes) sont couards, ceci s'applique aux Égyptiens et aux Éthiopiens. », Pysisionomie 6. Il dit également dans sa métaphysique que l'Égypte est le berceau des mathématiques.
  • Le Grec Héliodore écrit à propos de Chariclée, une jeune fille blanche, qui se trouve devant des Égyptiens : «  De nouveau, elle leva les yeux, vit leur teint noir et leur aspect repoussant. »
  • Marcus Manilius déclare que « les Éthiopiens souillent le monde et représentent une race d'hommes plongés dans l'obscurité. Les habitants de l'Inde sont moins brûlés par le soleil. La terre Égyptienne, inondée par le Nil, obscurcit plus modérément les corps à cause de l'inondation de ses champs : c'est un pays plus proche du nôtre et son climat modéré produit une carnation médiane. »
  • Strabon, géographe (-58/+25), historien et grand voyageur dit qu'il est venu lui-même en Égypte jusqu'à la frontière avec l'Éthiopie avec son ami Aeluis Gallus préfet d'Égypte « Nous y avons vu des édifices consacrés jadis au logement des prêtres, mais ce n'est pas tout, on nous montra aussi la demeure de Platon et d'Eudoxe : car Eudoxe avait accompagné Platon jusqu'ici. Arrivés à Héliopolis, ils se fixèrent et tous deux vécurent là treize ans dans la société des prêtres (…) Ces prêtres, si profondément versés dans la connaissance des phénomènes célestes, étaient en même temps des gens mystérieux, très peu communicatifs, et ce n'est qu'à force de temps et d'adroits ménagements, qu'Eudoxe et Platon purent obtenir d'être initiés par eux à quelques-unes de leurs spéculations théoriques. Mais ces barbares en retinrent par devers eux, cachée, la meilleure part. Et si le monde leur [i. e. aux prêtres égyptiens] doit de savoir aujourd'hui combien de fractions de jours il faut ajouter aux 365 jours pleins pour avoir une année complète, les Grecs ont ignoré la durée vraie de l'année et bien d'autres faits de même nature, jusqu'à ce que des traductions en langue grecque des mémoires des prêtres égyptiens aient répandu ces notions parmi les astronomes modernes, qui ont continué jusqu'à présent à puiser largement dans cette même source comme dans les écrits et observations des Chaldéens ». Comme l'avait dit le savant sénégalais Cheikh Anta Diop, « Il (Strabon) confirme la thèse selon laquelle les Égyptiens et les Colches appartenaient à la même race. IL n'y a aucun doute sur l'idée que Strabon se faisait de la race des Égyptiens car il tente par ailleurs d'expliquer pourquoi les Égyptiens sont plus noirs que les hindous, ce qui permettrait d'écarter, toute tentative de confusion entre la race "hindoue" et "l'égyptienne". »

L'étude de la Bible, des traditions juive et musulmane qui conservent la mémoire de la descendance de Cham, ancêtre biblique des Noirs : en particulier Kush (Kouch) et Misraïm (l'Égypte).

Notes

  1. Voir notamment Pascal Vernus et Jean Yoyotte, Dictionnaire des pharaons, Éditions Noésis, 1998, p. 116
  2. Cf. A. Erman et H. Ranke, La civilisation égyptienne, Payot, Paris, 1976, p. 47
  3. D'après Cheikh Anta Diop dans Histoire générale de l'Afrique II par l'UNESCO, P. 59
  4. dans un texte littéraire du Moyen Empire
  5. signe qui correspond à deux lettres, dépeignant ici un fragment de la peau à écailles du crocodile
  6. Wörterbuch der Ägyptischen Sprache – Tome 5, p. 122 sq. et A Concise Dictionary of Middle Egyptian de R. O. Faulkner, p. 286. Le suffixe t est la marque du féminin : cf. Cours d'égyptien hiéroglyphique, de Pierre Grandet et Bernard Mathieu, leçon 5, page 65 : Le genre grammatical
  7. Wörterbuch der Ägyptischen Sprache – Tome 5, p. 127 et A Concise Dictionary of Middle Egyptian de R. O. Faulkner, p. 286
  8. Wörterbuch der Ägyptischen Sprache – Tome 5, p. 128
  9. On peut donner un exemple de telles coïncidences : en latin, « avoir » se dit habere et en allemand haben. Pourtant, habere et haben n'ont aucun rapport (haben est en fait lié au radical de capere, « prendre », en latin), alors même que ces deux langues sont indo-européennes.
  10. Encyclopédie de la Pléiade, Histoire universelle I, p. 113
  11. On pense que la couleur noire de jais des reproductions de Toutânkhamon n'a rien à voir avec la couleur réelle de sa peau car ces figures représentent son voyage à travers l'obscurité totale des enfers, un rituel significatif de vie après la mort. « La chambre funéraire était gardée par deux statues-sentinelles noires qui représentent le ka (âme) royal et symbolisent l'espoir de renaissance, propriétés d'Osiris, qui était ressuscité après être mort. »
  12. Brace, C. L. et al. 1993. Clines and Clusters Versus “Race”: A Test in Ancient Egypt and the Case of a Death on the Nile. Yearbook of Physical Anthropology 36:1-31
  13. Passarino et al., “Different Genetic Components in the Ethiopian Population, Identified by mtDNA and Y-Chromosome Polymorphisms.” Am. J. Hum. Genet. 62:420-434, 1998
  14. Site de Discovery Channel
  15. Site de Discovery Channel
  16. [1]
  17. Encyclopaedia Britannica 1974 ed. Macropedia Article, Vol 14 : “Populations, Human” – p. 843
  18. Encyclopaedia Britannica 1974 ed. Macropedia Article, Vol 6: “Egyptian Religion”, p. 508

Bibliographie

  • Grégoire Alexandre, Égypte, Afrique, langue et « race » dans Toutankhamon, juin/juillet 2004 ;
  • Grégoire Alexandre, Les origines orientales de l'Égypte dans Toutankhamon, juin/juillet 2004 ;
  • Kathryn A. Bard, The Emergence of the Egyptian State (c. 3200 – 2686 BC) dans The Oxford History of Ancien Egypt (Oxford, 2000) ;
  • Mélina Dessoles, Égypte : civilisation africaine ? dans Toutankhamon, juin/juillet 2004 ;
  • Stan Hendrickx and Pierre Vermeersch, Prehistory : From the Paleolithic to the Badarian Culture (c. 700 000 – 4000 BC) dans The Oxford History of Ancient Egypt (Oxford, 2000) ;
  • Michael A. Hoffmann, Egypt before the Pharaohs (Austin, 1991) ;
  • Barry J. Kemp, Ancien Egypt – Anatomy of a Civilization, Part I : Establishing Identity (New York 2004) ;
  • Béatrix Midant-Reynes, The Naqada Period (c. 4000 – 3200 BC) dans The Oxford History of Ancien Egypt (Oxford, 2000) ;
  • Beatrix Midant-Reynes, The Prehistory of Egypt : From the First Egyptians to the First Pharaohs (Oxford, 2000) ;
  • Jean Vercoutter, L'Égypte et la vallée du Nil : Des origines à la fin de l'ancien empire (Paris, 1995).

Thèses afrocentristes

  • Cheikh Anta Diop :
    • L'Unité culturelle de l'Afrique noire, éd. Présence africaine, Paris, 1960;
    • Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique ?, éd. Présence africaine, Paris, 1967 ;
    • Parenté génétique entre l'égyptien pharaonique et langues négro-africaines, Ifan-Nea, Dakar, 1977 ;
    • Nations nègres et culture, éd. Présence africaine, Paris, 1979 ;
    • Civilisation ou barbarie, éd. Présence africaine, Paris, 1981 .
  • Théophile Obenga:
    • L'Afrique dans l'Antiquité — Égypte ancienne-Afrique noire, éd. Présence Africaine, Paris, 1973.
    • La Philosophie africaine de la période pharaonique 2780-330 avant notre ère, éd. L'Harmattan, Paris, 1990. Ouvrage traduit en anglais sous le titre de : African Philosophy – The Pharaonic Period: 2780-330 BC, éd. Per Ankh, Dakar, 2004;
    • Origine commune de l'égyptien ancien, du copte et des langues négro-africaines modernes. Introduction à la linguistique historique africaine, éd. L'Harmattan, Paris, 1993;
    • La Géométrie égyptienne - Contribution de l'Afrique antique à la mathématique mondiale, éd. L'Harmattan / Khepera, Paris, 1995;
    • Cheikh Anta Diop, Volney et le Sphinx - Contribution de Cheikh Anta Diop à l'historiographie mondiale, éd. Présence Africaine / Khepera, Paris, 1996;
    • L'Égypte, la Grèce et l'école d'Alexandrie – Histoire interculturelle dans l'Antiquité – Aux sources égyptiennes de la philosophie grecque, éd. Khepera / L'Harmattan, Paris, 2005.
  • Aboubacry-Moussa Lam :
    • De l'origine égyptienne des Peuls, Paris, Présence Africaine/Khepera, 1993 ;
    • Les Chemins du Nil. Les relations entre l'Égypte ancienne et l'Afrique noire, Paris: Présence africaine /Khepera, 1997;
    • L'Affaire des momies royales. La vérité sur la reine Ahmès-Nefertari, Paris: Présence africaine / Khepera.
  • Babacar Sall, Racines éthiopiennes de l'Égypte ancienne, éd. Khepara/L'harmattan, 1999 ;
  • Alain Anselin, La Cruche et le tilapia. Une lecture africaine de l'Égypte nagadéenne, Revue Tyanaba, éd. de l'Unirag, 1995 ;
  • Ankh, Revue d'égyptologie et des civilisations africaines, éd. Khepera, Paris ;
  • Cahiers caribéens d'égyptologie, "Dix ans de Hiéroglyphes au campus", éd. Tyanaba, Martinique, 2002 ;
  • Grégoire Biyogo, Aux sources égyptiennes du savoir, éd. Menaibuc, Paris, 2002 ;
  • Dika Akwa nya Bonambela, Les descendants des pharaons à travers l'Afrique, éd. Osiris/Africa, Bruxelles, 1985.
  • Oscar Pfuma, "Histoire culturelle de l'Afrique noire", éd. Publisud, Paris, 1993

Liens externes

Article publié sur Wikimonde Plus.