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Roger Vailland, libertinage et lutte des classes

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Roger Vailland
libertinage et lutte des classes
Auteur Franck Delorieux
Pays Drapeau de la France France
Genre Essai Biographie
Éditeur Le Temps des cerises
Date de parution 2008
Couverture photo H. Varenne
Nombre de pages 83

Roger Vailland, libertinage et lutte des classes, ouvrage de Franck Delorieux, critique littéraire et animateur des Lettres françaises, est un essai biographique publié en 2008 sur l'œuvre et la personnalité de Roger Vailland[1].

Depuis déjà longtemps, Franck Delorieux s'intéresse à Roger Vailland et a publié dans des revues et dans Les Cahiers Roger Vailland[2] maintes études sur sa production littéraire. Il propose ici un ouvrage, assez court mais dense, sur un aspect de son œuvre, à la lumière d'éléments biographiques, qui établit un lien entre les deux grandes périodes de Vailland, l'avant congrès du parti communiste en 1956 dominé par la lutte des classes, qui marque la rupture avec le stalinisme, et l'après congrès où Vailland doit inventer une nouvelle unité dialectique, une autre manière d'envisager sa vie et son œuvre.

Présentation et Contenu global

« Tu comprends, dit Vailland à sa femme Élisabeth, quand le monde sera enfin au stade du communisme, l'homme sera tellement en possession de lui-même qu'il sera libertin, apte à tous les plaisirs, c'est-à-dire souverain. »[3]

Dans cette citation placée en exergue, Vailland fait le lien entre le combat qu'il mène à l'époque, la lutte de classes, et l'objectif de recherche du bonheur qu'il implique. Delorieux la complète par cette autre citation tirée de l'essai Les pages immortelles de Suétone[4] : « Enfin, tout acte de la vie devient jeu théâtral. »

Structure de l'ouvrage : Bonheur et communisme, La souveraineté, thème central, La famille et le mariage.

Bonheur et communisme

Claude Roy

Roger Vailland a beaucoup aimé cette idée tirée d'un texte de Lénine : « Le communisme doit apporter, non l'ascétisme, mais la joie de vivre et le réconfort dû également à la plénitude de l'amour. » Il écrit à son tour dans un article en 1947 : « Être progressiste, c'est croire au bonheur, croire qu'on peut faire son bonheur. Même si l'on est nègre. » Il est sûr que le bonheur passe par un combat aux côtés du parti communiste, pas qu'il franchit en 1952 avec sa pièce le colonel Foster plaidera coupable, fustigeant la guerre de Corée et l'action des Américains.

En 1948, il écrit avec son ami Claude Roy une lettre retentissante intitulée La recherche du bonheur est le moteur des révolutions[5]. Pour tous les deux, « le marxisme n'appauvrit pas la notion de bonheur. Il l'enrichit. » Les nombreux essais qui vont jalonner sa carrière 1946 à la parution de Le regard froid en 1963, font du libertinage un instrument de la lutte des classes et l'expression de la souveraineté.

Pour Roger Vailland, le libertinage n'est pas seulement la liberté de mœurs, synonyme de dévergondage, il est aussi et surtout révolte contre les institutions et le pouvoir[6]. Il réfléchit sur l'Histoire, rejetant psychanalyse et christianisme, les « deux religions de la classe privilégiée. » L'Histoire, c'est le XVIIe siècle quand le libertin se proclame athée et matérialiste, c'est le XVIIIe siècle quand il lutte contre l'autel, le trône et l'hypocrisie morale. Et, conclut Delorieux, « Roger Vailland actualise le libertinage en l'inscrivant dans le processus historique. »

Vers la souveraineté

Pour Roger Vailland, tuer le souverain comme l'a fait la Révolution en 1793, c'est permettre à chacun d'atteindre sa propre souveraineté. Dans Le Surréalisme contre la révolution, il écrit : « Tout le progrès de l'homme, toute l'histoire des sciences est l'histoire de la lutte de la raison contre le sacré. » Dans une lettre à sa sœur Geneviève datée du 26 janvier 1944, « Je n'ai pas besoin de Dieu : je crois en l'homme. »

Roger Vailland défend la possibilité d'une morale athée qu'il nommera souveraineté. Elle se traduit chez lui par ce qu'il appelle "le détachement de soi d'avec soi".[7] Pour l'expliciter, Vailland puise un exemple dans son expérience de résistant : pressentant un guet-apens dans un bar où il a rendez-vous, il s'enfuit. Pendant ces quelques secondes, il s'est vu « aussi distinctement que le spectateur voit l'acteur sur scène et avec la même sorte de détachement. »

Cette position de distance à soi est une condition nécessaire de la souveraineté et l'aboutissement de la lutte des classes. Elle lui permet aussi de considérer la relation amoureuse et sexuelle comme un jeu, un jeu de plaisir théâtralisé[note 1] où, comme sur scène le drame est fiction, le héros exécuté se relève mais l'acteur a quand même éprouvé les sentiments du héros qu'il a incarné.

« Laclos, écrit Vailland dans Expérience du drame, y voit la règle maîtresse fondamentale du libertinage devenu dans la seconde moitié du XVIIIe siècle jeu de société et jeu dramatique. »

Le libertinage comme vertu

Saed : Justine ou Les malheurs de la vertu

La vertu telle que la définit Vailland est maîtrise de soi, sens de son bien-être et de celui de l'autre[note 2] : c'est le regard froid du vrai libertin, expression empruntée à Sade qu'il fait sienne[8]. Dans ses romans, les scènes érotiques sont pratiquement inexistantes. Il note lui-même : « Le grand Laclos nous parle peu de la virilité de Valmont. »

Contrairement aux assertions de Lénine sur le mariage[9], « Élisabeth est souveraine » écrit Franck Delorieux. Pour preuve, son témoignage dans son autobiographie Drôle de vie[10] : « J'étais sa compagne, son amie, sa confidente, celle à qui on dit tout, celle avec qui on peut souffrir, jouer dans un certain sens, non pas se jouer des autres mais jouer sur les autres. » Elle écrit aussi dans la biographie qu'elle lui consacre en 1973, « il faut en finir avec cette histoire comique que j'étais une femme asservie. » Delorieux cite aussi Marie-Noël Rio qui écrit : « Dans libertin, il y a libre : Élisabeth l'était. »

Selon Franck Delorieux, Roger Vailland et Élisabeth se seraient mariés pour des raisons pratiques... elle étant italienne. Sur ce point, Lénine et Alexandra Kollontaï divergent... elle, prônant l'union libre. Même mariés, Roger et Élisabeth se sentent libres, Élisabeth précisant[11] : « Quand je parlais de toi aux gens du village, je disais 'Roger' et 'Monsieur Roger'. Tu en étais heureux. Et moi aussi. C'était mon respect de ta souveraineté. Et de la mienne. » Les amours vénales fonctionnent selon le processus de l'échange, échange financier où les partenaires sont égaux[note 3]. Dans un article[12], il se prend à rêver au jour où « les bergères seront des reines jouant sur les terrasses de Boroboudour » et il souscrit au progressisme de Laclos, si novateur pour son époque, qu'il développe dans son traité intitulé De l'éducation des femmes[13].

Roger Vailland a toujours été réceptif à la virilité, en 1932 lors d'un reportage en Espagne où il note que « le mouvement des hanches (des danseuses de Séville) inspirera du courage au plus ladre » jusqu'en mars 1965 où, déjà bien malade, il est encore soucieux de sa virilité. Après 1956, comme cite Delorieux, « le bolchevik est un personnage historique », son modèle qui disparaît, le laissant désemparé. Parvenir à le dépeindre, c'était pour lui tendre à être un écrivain qui dure, celui « qui a peint, dans son essence, le monde de son temps ». Et la figure héroïque du bolchevik, l'homme viril qui agit, c'était Staline; d'où les rapports ambigus que Vailland entretenait avec l'image qu'il s'en faisait.

Le temps du regard froid

Au début des années soixante, Roger Vailland s'éloigne du Parti communiste, « je me suis tourné vers d'autres activités » dit-il dans une interview au journal Le Monde. Il se donne alors du temps et réfléchit sur son œuvre d'essayiste. Il relit, annote, compile ses essais pour en tirer un recueil Le regard froid publié en 1963, genre de panorama de ses réflexions sur la question du libertinage. S'il prend ses distances avec la politique, en fait elle le poursuit toujours : « Un bon politique fait ce que fait un bon artiste : il donne forme, son matériau, ce sont les hommes, la société. »[14]

Il est lucide sur son époque affirmant dans une interview « que dans une société où il n'y a plus de mœurs, il n'y a pas d'intérêt à se revendiquer libertin. » Mais son optimisme l'emporte quand même sur les épreuves qu'il a subies. De l'utopie du bolchevik et de la société sans classes, Vailland passe à une nouvelle utopie, le combat de demain, « une bien belle utopie comme celle à laquelle on croyait en 1945, ce ne serait déjà pas si mal. »[15]

Bibliographie

Ouvrages de Roger Vailland cités dans le livre
Autres ouvrages 
Lettres, articles et interviews
  • La recherche du bonheur est le moteur des révolutions, Roger Vailland et Claude Roy, Action, 1948 (reprise dans les Écrits intimes)
  • De nouvelles formes d'amour, Roger Vailland, Clarté, décembre 1960, Les danseuses de Séville, Roger Vailland, Paris-Soir, 7 novembre 1932
  • Des orchidées et des licornes, Roger Vailland, La Tribune des nations, 18 mai 1951
  • Lettre à sa sœur Geneviève, Roger Vailland, 26 janvier 1944 (reprise dans les Écrits intimes)
  • Les Lettres françaises, article de Pierre Berger, mai 1965, Hubert Juin, avril 1964
  • Roger Vailland et le grand journalisme, Claude Morgan, Les Lettres françaises, août 1952
  • Entretiens, ouvrage collectif, Le temps du réengagement
  • Entretiens avec Madeleine Chapsal, l'Express, 29 avril 1964, avec François Bott, Lui, juillet 1964, avec Jacqueline Piatier, Le Monde, 1963

Notes et références

Notes
  1. Le 10 mai 1950, Vailland note dans son journal : « Notre amour Lisina (surnom d'Élisabeth) et moi est réel parce que, comme tout événement, il se déroule en actes que nous vivons comme réels : Sceaux, Villa Racine, le caveau de Rome. Et le suspense demeure total à la fin de ce troisième acte. »
  2. Vailland note dans son journal le 6 juillet 1964 : « Élisabeth s'est donnée à moi, elle commence à prendre ma forme, mon profil, mes rides, mon écriture. Il faudrait peut-être pour qu'elle ne soit pas prisonnière (et moi prisonnier de ma prisonnière) que je la restitue en l'écrivant. »
  3. Dans La Loi, Vailland évoque ce rapport en ces termes : « En payant la fille, on lui fait la loi; en exigeant d'être payée, elle fait la loi; elle peut donc procurer le double plaisir de faire et de subir la loi dans le même instant : c'est le comble de la liberté dans l'amour.
Références
  1. Roger Vailland, un libertin moderne : Roger Vailland, libertinage et lutte des classes, de Franck Delorieux, article de Michel Bulteau, le 3 mai 2008 sur le site humanite.fr
  2. Publiés par les éditions Le Temps des cerises, voir : [1], à la rubrique Cahiers Vailland
  3. Élisabeth Vailland Un homme frivole dans 'Biographie de Roger Vailland aux éditions Séghers
  4. Essai réédité par les Éditions du Rocher, Monaco en 2002
  5. Lettre-article parue dans le journal Action où il écrivit à l'époque de nombreux articles. Celle-ci fut reprise après sa mort et incluse dans ses Écrits intimes
  6. Voir son analyse dans la préface qu'il a écrite pour Les Liaisons dangereuses
  7. Expression empruntée à Diderot - Voir l'article L'écriture de Vailland de Jean Sénégas
  8. Au-delà de ses essais sur la question, de ses écrits théoriques, la meilleure expression en est sans doute son roman La Fête. (NDLR)
  9. Lénine parle de « la décadence, la putréfaction, la fange du mariage bourgeois avec ... la liberté pour le mari et l'esclavage pour la femme... »
  10. Drôle de vie, Élisabeth Vailland, Éditions Jean-Claude Lattès, 1984
  11. Citation tirée aussi de son texte biographique Un homme frivole
  12. La Tribune des Nations datée du 18 mai 1951
  13. Voir aussi l'article que Vailland écrivit dans Femmes françaises du janvier 1955
  14. Entretien avec Madeleine Chapsal, l'Express du 29 avril 1964
  15. Éloge de la politique, le Nouvel Observateur du 26 novembre 1964

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