Style de Zazie dans le métro

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Zazie dans le métro est un roman de l'auteur Raymond Queneau, paru en 1959. Queneau emploie le néo-français, la phonétique, des techniques que l'OuLiPo utilisera plus tard, et mélange les genres et les registres dans cette œuvre.

Mettre dans l’écrit le français tel qu’on le parle

Queneau n'est pas le premier à vouloir faire entrer dans l'écrit le français oral, en effet, Céline s'est avant lui emparé de l'oral comme matériau poétique. Pour Queneau il s'agit d'accomplir un travail de recréation, il pointe les défauts du langage écrit et cherche à le reconstruire.

Écriture phonétique

Queneau renouvelle l’écriture en incorporant dans son œuvre les caractéristiques phonétiques du français oral. Il utilise ponctuellement ce qu’il appelle « l’ortograf fonétik »[1] : il s’amuse à écrire des mots tels que « esseméfie »[2], « esspliquer »[2], ou encore à condenser des groupes de mots français, dont il ne segmente pas les éléments : « Doukipudonktan »[2], « Pointancor »[2]. Il étend cette pratique à des mots étrangers anglais tels que « bicose »[2], « coquetèle »[2], « ouiski »[2], « coboille »[2].

Dans Zazie, il explore souvent les phénomènes de fautes de liaison du langage parlé. Par exemple, dans le chapitre IV, « le type » dit à Zazie « c’est la foire aux puces qui va-t-à-z-eux. »[2], condensant dans la même expression un cuir puis un velours. L’absence de liaison volontaire alors qu’elle est attendue permet de souligner un élément particulier de la phrase : dans un moment de colère noire, Zazie assène « c’est hun cacocalo que jveux. »[2] ; le h de « hun » empêchant la liaison avec le t précédant fait porter l’accent sur chaque mot de la phrase.

La suppression des consonnes doubles est une des techniques récurrentes dans Zazie : puisqu’elles ne sont pas perceptibles à l’oral, Queneau n’en garde qu’une seule. Ainsi, le verbe « se marrer » et son adjectif « marrant » apparaissent très souvent dans le texte avec seulement un r. Dans le souci de faire entrer le langage parlé populaire dans l’écrit, Queneau supprime également quelques phonèmes : « vlà ltrain qu’entre en gare »[2]; « À rvoir » ; « ptit »[2].

Stratification et registres de langue

Queneau transgresse les convenances en faisant coexister différents registres de langue, souvent dans une même phrase ou un même paragraphe. Par exemple, au chapitre XII : « [... devant] la ffine efflorescence de la cuisine ffransouèze. / Zazie, goûtant aux mets, déclara tout net que c’était de la merde. »[2]. De plus Queneau a la constante préoccupation de faire rire son lecteur et de promouvoir le néo-français, qui lui permet notamment d’atteindre son but comique. Pour l'auteur le néo-français est avant tout le français « que l'on cause ». Il s’agit du français parlé écrit, et plus particulièrement d’un langage vivant et mouvant, non codifié par l'académie et servant à transcrire l'oral, la vie, le mouvement.

Il parodie parfois le langage soutenu en modifiant, par exemple, le subjonctif plus-que-parfait : « eût eu » devient « utu » et « upu » est employé à la place de « eût pu ». Ce niveau de langue caractérise souvent dans le roman un discours pédant et hypocrite, quand la langue familière, voire vulgaire, transcrit une parole franche et sincère.

Le narrateur multiplie les rencontres entre formules soutenues, passé simple, temps ordinaire du récit, et registre familier, voire vulgaire; ces chocs constants du discours populaire et du style soutenu produisent alors un récit burlesque. En effet, au sein de la même phrase, il utilise le verbe « extirpa », verbe du registre soutenu conjugué au passé simple, et le terme argotique « tarin ». Des termes appartenant au domaine technique de la littérature affleurent dans Zazie : « elle se pencha pour proférer cette pentasyllabe monophasée [...] tout ce qu’il trouva fut un alexandrin »[2]. Avec le mélange des niveaux de langue, l’auteur opère une rupture avec la langue du roman traditionnel.

Les jeux sur le langage dans Zazie

Les jeux portant sur les mots ou la parole se multiplient dans le roman, et ceux-ci prennent différentes formes. Les archaïsmes sont disséminés dans le texte : « le bois d’icelle » - forme vieillie du pronom démonstratif « celle-ci ». Il parodie également des expressions latines telles qu' « à la liquette ninque » pour hic et nunc, désignant à la fois la chemise et l'instant présent. L'omniprésence de ces déformations de la langue confère au texte son caractère comique puissant.

Queneau invente également des néologismes, comme par exemple, « factidiversialité » pour « faits divers » et « guidenappeurs » pour désigner les touristes qui séquestrent un guide. Il joue sur les sonorités : ce qui s’entend à l’oral a parfois plusieurs orthographes différentes à l’écrit. Il s’amuse ainsi à écrire « j’y vêts » pour « j’y vais », ou encore « Je suis libre comme l’r » pour « l’air ». Le son prend parfois le pas sur le sens. La proximité de deux termes au son [i], déteint en quelque sorte sur un troisième: « fermit [...] en frémissant [...] Il se tournit »[2], au lieu de « tourna ».

Zazie dans le métro dégage une impression de scénario qui se déroule. La théâtralité y est omniprésente. Les caractéristiques du genre théâtral se retrouvent tout au long du roman, d'une part les très nombreux dialogues et d'autre part les effets de didascalie où l’action qui se déroule est exprimée avec des propositions courtes : « La gosse se marre. Gabriel, souriant poliment, la prend dans ses bras, il la transporte au niveau de ses lèvres, il l’embrasse, il la redescend »[2], « (geste) », (sourire) », « (grimace) », « (silence double) », « (grand geste) », « (gauche) ». Ces didascalies renforcent le caractère théâtral de l'œuvre, et dans le cas de « (gauche) » par exemple, cette didascalie précise même quelle main le personnage doit lever. Ainsi, tel qu’un texte théâtral, Zazie se prête facilement à la lecture et à la mise en voix de par son caractère dramatique, ce qui lui confère un dynamisme intrinsèque à l'échange oral.

Ordre des mots dans la phrase de Queneau

Queneau joue non seulement avec les graphies mais aussi avec les règles syntaxiques. En effet, les incises prennent une nouvelle place : « On, dit Gabriel, pourrait »[2]; la phrase se charge d'un caractère d'étrangeté du fait de la disjonction du verbe et du sujet. Le travail de l'incise, la tmèse, crée un effet de visibilité, c'est-à-dire qu'il rappelle au lecteur que le roman se construit avec du matériau verbal. Ici la tmèse empêche le flux naturel de la parole (et de la lecture), et dénonce l'artificialité du rapport de paroles, paroles qui sont un produit et sont tissées les unes avec les autres. Le pronom « on » est celui de Gabriel, il lui sert à se désigner, et non à désigner un groupe de personnes. De plus, le verbe au conditionnel « pourrait », se fait relais du problème lié au référent, Gabriel, ou « on » dans le texte, a du mal à dire sa volonté, à s'affirmer. De même un adverbe peut s’intercaler à l’intérieur d’un groupe formé par un verbe pronominal : « se magnifiquement divisa »[2], cependant l’effet recherché est différent : c’est un procédé de mimesis rhétorique où le sens du verbe en question contamine la forme, et l’adverbe vient diviser la division, c'est-à dire que la tmèse, figure de division, vient couper « se diviser ». Cette forme-sens entre en résonance avec les pratiques oulipiennes de l'auto-engendrement de l'écriture. Enfin la place de l’adjectif n’est pas toujours celle du français canonique : « un vieil écorné carnet »[2]. Il défait ainsi les codes, perpétue le renouvellement de l’écriture et le jeu avec le langage.

Le comique dans Zazie

L'emploi de mots appartenant à des registres différents, l'utilisation de calembours et de jeux de mots usés, vieillis et parfois même attendus, tels que « Charles attend », qui n'est pas une invention de Queneau, créent non seulement un comique décalé, mais aussi une sensation accrue d’oralité. D'autres calembours plus recherchés les côtoient, par exemple « des mérites ou démérites », qui joue avec la pluralité des sens et l'homophonie des mots. Il joue sur le décalage entre ce qui est attendu en termes de registre de langue et d'humour dans un roman et la langue qu’il emploie et qui est considérée traditionnellement comme impropre à la littérature.

L'allitération dans la phrase « Un rien l’amène [la vie], un rien l’anime, un rien la mine, un rien l’emmène »[2] est un exemple des jeux oulipiens de déformation de la langue et de recréation tenant au parallélisme et à la paronomase. Cette phrase, par ailleurs, constitue deux octosyllabes et peut donc avoir des liens avec la poésie, mais une poésie savante avec des traits populaires du fait des jeux sur les sonorités.

La polysémie et les différents niveaux de signification fondent le style de Queneau. Un premier niveau est accessible à tous, et seuls quelques « happy few » (heureux élus) seront en mesure de parvenir aux sens plus profonds. Queneau lui-même déclare « [qu’]un chef-d’oeuvre est comparable à un bulbe dont les uns se contentent d’enlever la pelure superficielle tandis que d’autres, moins nombreux, l’épluchent pellicule par pellicule : bref [qu’]un chef-d’oeuvre est comparable à un oignon. »[3] Ainsi le « J’ai vieilli » final énoncé par Zazie peut se lire de plusieurs manières : il peut s’interpréter comme le fait que l’expérience parisienne ait fait passer Zazie dans le monde des adultes, il serait alors parasynonyme du verbe « grandir ». Mais ce verbe, « vieillir », « mot de vieux » [4] pour Roland Barthes, dans la bouche d’une enfant, peut être perçu de manière plus négative, de telle sorte qu’il se charge d’une dimension de lassitude et laisse au roman une saveur aigre-douce.

Notes et références

  1. [1], article de Roberto de Abreu sur l'oralité chez Queneau et ce qu'il appelle "ortograf fonétik".
  2. 2,00 2,01 2,02 2,03 2,04 2,05 2,06 2,07 2,08 2,09 2,10 2,11 2,12 2,13 2,14 2,15 2,16 2,17 2,18 et 2,19 Raymond Queneau, Oeuvres Complètes, Romans, III, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, 2006
  3. Raymond Queneau, Le Voyage en Grèce, Gallimard, coll. Blanche, 1973, p. 140
  4. Roland Barthes, Essais critiques, « Zazie et la littérature », 1959, Éditions du Seuil, Paris, 1964, p. 126

Liens externes

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