Adombrement (théosophie)

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L’adombrement (anglais : overshadowing) est, dans la Théosophie et plusieurs courants qui en dérivent, un mode supposé d’action d’un être spirituellement supérieur sur un être humain. Selon les auteurs, un « Maître », un Bodhisattva, un avatar ou l’« Instructeur mondial » peut infléchir les pensées d’un disciple, renforcer temporairement ses facultés, s’exprimer par son intermédiaire ou, dans les formulations les plus poussées, se servir de son corps comme d’un « véhicule »[1],[2]. Dans les études consacrées à ces mouvements, l’adombrement est abordé comme une notion interne à leurs systèmes religieux et à leurs conceptions de la conscience, sans que l’explication surnaturelle proposée par les adeptes soit reprise comme un fait établi[3],[4].

Le vocabulaire est attesté dès les premières décennies du mouvement théosophique, mais il ne reçoit jamais une définition entièrement stable. A. P. Sinnett l’emploie dans les années 1880 à propos du rapport entre le « Mahatma spirituel » et le « Mahatma-homme » ; Annie Besant en fait ensuite l’un des trois modes de manifestation d’êtres « surhumains », à côté de l’inspiration et de l’incarnation. Alice Bailey élargit et systématise le concept, tout en variant elle-même dans l’emploi des trois termes. Au XXe siècle, l’adombrement devient également un élément de la doctrine de l’« Instructeur mondial » liée à Maitreya, d’abord autour de Jiddu Krishnamurti, puis dans les enseignements de Benjamin Creme[5],[4].

Cette histoire explique que des caractéristiques parfois présentées comme essentielles — consentement conscient du disciple, prise de contrôle de son corps, distinction absolue avec la médiumnité ou la possession — ne valent pas pour tous les auteurs. Le noyau commun est plutôt l’idée qu’une conscience ou une puissance jugée supérieure agit temporairement à travers un intermédiaire humain ; la nature et l’intensité de cette action dépendent du système doctrinal considéré[1],[2].

Genèse et premières définitions

Dans la cinquième édition d’Esoteric Buddhism, publiée en 1885, Sinnett évoque la « double nature » du Mahatma. Il suppose qu’une influence appartenant à son aspect spirituel pourrait être accessible à d’autres personnes sans que le Mahatma en tant qu’homme en ait nécessairement conscience. Il rapproche alors le rapport entre ces deux aspects de ce que des écrits ésotériques nomment déjà overshadowing, plutôt que d’une incarnation au sens plein[5]. Chez Sinnett, le mot décrit ici la relation entre l’aspect spirituel du Mahatma et sa personnalité humaine ; il ne correspond pas encore à la typologie détaillée que lui donneront des auteurs postérieurs.

Besant propose en 1913 une distinction explicite entre « inspiration », « adombrement » et « incarnation ». Dans son exposé, l’inspiration stimule des facultés déjà présentes chez une personne, tandis que l’adombrement correspond à une prise d’ascendant temporaire d’une conscience supérieure sur la conscience ordinaire. Celle-ci peut concerner le cerveau, le « mental subtil » ou, selon sa terminologie, l’« esprit » lui-même. La personne n’est pas nécessairement consciente de l’origine des pensées ou des idéaux qu’elle éprouve alors comme siens[1]. Le consentement pleinement informé, central dans certaines formulations ultérieures, ne fait donc pas partie de cette définition.

Besant réserve au contraire le mot « incarnation » à une forme beaucoup plus forte : un être supérieur utiliserait un organisme humain préparé à cet effet, la conscience du disciple cédant alors la place à celle de l’entité qui se manifeste. Elle range dans cette troisième catégorie sa lecture de la relation entre Jésus et le Christ[1]. Cette distinction est importante, car des auteurs théosophiques ou des études ultérieures utilisent parfois « adombrement » dans un sens plus large pour désigner précisément ce type de relation.

La systématisation d'Alice Bailey

Bailey fait de l’adombrement un mécanisme récurrent de sa doctrine des maîtres, des avatars et de la « Hiérarchie spirituelle ». Dans A Treatise on Cosmic Fire, elle décrit trois degrés principaux du processus[2] :

  1. une impression exercée sur le cerveau et le mental du disciple, qui peut prendre les idées reçues pour ses propres pensées ;
  2. une influence plus perceptible au cours d’une activité de « service », par exemple lorsqu’il enseigne, écrit ou prend la parole ;
  3. une coopération pleinement consciente dans laquelle le disciple accepte, pour une durée déterminée, de mettre son organisme à la disposition du maître.

Dans la même œuvre, l’adombrement figure parmi plusieurs moyens par lesquels un avatar ou un adepte pourrait agir sans prendre lui-même une incarnation physique. Bailey décrit ainsi la transmission d’une influence ou d’une « force » à travers un disciple comme un procédé permettant à une entité spirituelle d’intervenir dans le monde matériel[2]. Sa formulation rapproche davantage que celle de Besant l’adombrement conscient de l’utilisation temporaire du corps d’un disciple.

La terminologie reste toutefois mouvante. Dans The Externalisation of the Hierarchy, Bailey distingue l’adombrement, l’inspiration et l’« apparition ou manifestation ». Le premier peut, selon elle, passer par une méditation dirigée, un courant de « pensée-énergie », une forme-pensée ou un acte de volonté ; l’inspiration est présentée comme un rapport encore plus direct et volontaire, dans lequel une personne devient le canal d’un être supérieur. C’est dans cette deuxième catégorie qu’elle place alors la coopération entre Jésus et le Christ[6]. Dans Discipleship in the New Age, elle écrit pourtant que le Christ a « adombré » son disciple Jésus[7]. Le même exemple relève ainsi de l’« incarnation » chez Besant, de l’« inspiration » dans un texte de Bailey et de l’« adombrement » dans un autre.

Les rapports avec la médiumnité sont tout aussi dépendants des auteurs. Bailey valorise une « coopération spirituelle » volontaire et, dans The Externalisation of the Hierarchy, rapproche l’inspiration d’un équivalent spirituel de l’« obsession », tout en insistant sur la liberté du sujet[6]. Elle appelle néanmoins ailleurs à reconnaître une « vraie médiumnité » et des « médiums conscients »[2]. L’opposition entre adombrement et médiumnité n’est donc pas absolue dans son œuvre ; il serait trompeur d’en faire, pour l’ensemble des courants théosophiques, l’exact contraire de la médiumnité ou de la possession.

L'Instructeur mondial, Jésus et Maitreya

De Maitreya au Christ théosophique

L’association entre l’adombrement et Maitreya est le résultat d’une évolution interne à la théosophie. L’historien des religions Lukas Pokorny relève que les premiers théosophes qui mentionnent Maitreya, notamment Sinnett et Héléna Blavatsky, situent généralement son apparition dans un avenir lointain. À la charnière des XIXe et XXe siècles, puis surtout sous l’influence d’Annie Besant et de Charles Leadbeater, cette attente devient imminente : Maitreya est présenté comme le prochain « Instructeur mondial », appelé à se manifester de nouveau à travers un être humain préparé à cet effet[4]. Cette construction théosophique réélabore des traditions bouddhiques relatives au futur Bouddha Maitreya en les intégrant à un schéma ésotérique propre au mouvement[4].

Besant et Leadbeater inscrivent cette attente dans leur conception de la « Hiérarchie » et du développement de l’humanité en « races-racines » et « sous-races ». Ils attribuent à Maitreya la fonction de Bodhisattva et d’Instructeur mondial et lui prêtent des interventions antérieures dans l’histoire religieuse, notamment par l’intermédiaire de Jésus[4]. Dans la formulation donnée par Besant en 1913, Jésus est un disciple humain distinct du Christ : son corps aurait été préparé pour servir de véhicule à l’être supérieur au moment du baptême. Comme elle classe ce cas parmi les « incarnations » et non parmi les adombrements, l’expression « Jésus adombré par le Christ », devenue courante dans les courants postérieurs, simplifie une terminologie qui était déjà fluctuante[1],[4].

Alice Bailey reprend cette séparation entre Jésus et le Christ et l’insère dans une christologie ésotérique plus vaste. Sean O’Callaghan montre que, dans son système, le Christ est une fonction et une entité de la Hiérarchie distincte du maître Jésus ; « Maitreya » est surtout employé comme l’équivalent oriental du Christ ou de l’Instructeur mondial[8],[4]. Bailey rapproche en outre le retour attendu du Christ des doctrines hindoues de l’avatar, de l’attente de Maitreya ou de Kalki et d’attentes messianiques musulmanes, qu’elle interprète comme des expressions différentes d’un même principe d’intervention spirituelle[6].

Cette lecture se distingue notamment de la christologie catholique. Dans cette doctrine, Jésus-Christ n’est pas conçu comme deux êtres dont l’un emprunterait temporairement le corps de l’autre : il est confessé comme une seule personne, véritablement divine et véritablement humaine, dans l’union de deux natures[9]. La séparation théosophique entre Jésus et le Christ constitue donc une réinterprétation ésotérique du récit chrétien, et non une formulation de la doctrine catholique[8].

Krishnamurti et le projet du « véhicule »

Le projet de l’Instructeur mondial prend une forme concrète en 1909 lorsque Leadbeater repère le jeune Jiddu Krishnamurti et le présente bientôt comme le candidat appelé à servir de « véhicule » à Maitreya. Besant et Leadbeater organisent sa formation dans cette perspective ; l’Ordre de l’Étoile d’Orient, fondé en 1911, a pour fonction de préparer et d’annoncer la venue de l’Instructeur mondial[10],[4]. Dans ce contexte, la notion d’adombrement sert à expliquer comment Maitreya pourrait se manifester sans être identifié à la personnalité humaine qui lui servirait d’intermédiaire.

Krishnamurti s’éloigne progressivement des attentes messianiques placées en lui. Le 3 août 1929, à Ommen, il dissout l’Ordre de l’Étoile et rejette l’idée qu’une organisation ou une autorité spirituelle puisse conduire les individus à la vérité[11],[10]. L’abandon de ce projet s’accompagne de départs et de divisions et contribue, au sein de la Société théosophique d’Adyar, au recul du messianisme explicite lié à Maitreya[4].

La doctrine de l’adombrement ne disparaît pourtant pas avec ce projet. Bailey présente ultérieurement Krishnamurti comme l’un des premiers sujets d’une expérience qui n’aurait été que partiellement réussie. Elle affirme que le retour du Christ ne devrait plus dépendre d’un unique véhicule mais d’un ensemble de disciples susceptibles d’être adombrés à des degrés différents[7]. Cette réinterprétation permet de conserver le mécanisme doctrinal tout en l’éloignant du scénario d’une manifestation à travers une seule personne.

Benjamin Creme et les prolongements du New Age

Dans la seconde moitié du XXe siècle, dans les milieux du New Age, Benjamin Creme reprend la christologie et la hiérarchie spirituelle de Bailey pour élaborer sa propre annonce du retour de Maitreya. Pokorny considère Bailey comme sa principale référence théosophique immédiate, tandis que Jake Poller replace les expériences revendiquées par Creme dans la continuité de l’imaginaire théosophique de la conscience et de l’Instructeur mondial[4],[3].

Creme définit l’adombrement comme une coopération volontaire au cours de laquelle la conscience d’un maître agirait temporairement à travers les dimensions physique, émotionnelle et mentale d’un disciple. Il affirme avoir lui-même été soumis à ce processus et avoir reçu des communications télépathiques de maîtres spirituels, puis de Maitreya[3]. Dans son système, Maitreya est toujours l’Instructeur mondial et le Christ, distinct du maître Jésus ; il aurait déjà agi par adombrement ou inspiration à travers plusieurs figures religieuses ou spirituelles, dont Jésus et Krishnamurti[4].

Entre septembre 1977 et juin 1982, lors de conférences publiques à Londres, Creme dit avoir transmis 140 messages attribués à Maitreya par « adombrement mental » ou « télépathie spirituelle ». L’organisation Partage international insiste sur le fait qu’elle ne considère pas ce procédé comme de la médiumnité ou du channeling[12]. Cette distinction doit être comprise comme une classification interne au mouvement : elle ne fournit pas un critère général permettant de séparer ces phénomènes dans l’ensemble des traditions religieuses ou médiumniques.

Dans son analyse de Creme, Poller n’adopte pas l’interprétation métaphysique de ces communications : il comprend les messages et les expériences d’adombrement comme des états modifiés de conscience dans lesquels des contenus issus de l’imagination peuvent être vécus comme provenant d’une entité extérieure[3]. Pokorny les replace pour sa part dans la continuité du millénarisme théosophique autour de Maitreya[4]. De Sinnett à Creme, le terme a ainsi changé d’extension : d’une relation spéculative entre un principe spirituel et une individualité, il devient chez Besant et Bailey une technique hiérarchisée d’intervention, puis chez Creme un mode revendiqué de communication et de coopération consciente.

Références

  1. ↑ 1,0 1,1 1,2 1,3 et 1,4 Annie Besant, Superhuman Men in History and in Religion, Londres, The Theosophical Publishing Society, 1913, p. 22-26, conférence « Manifestations of Superhuman Beings in our World (Inspiration, Overshadowing, Incarnation) », texte en ligne.
  2. ↑ 2,0 2,1 2,2 2,3 et 2,4 Alice A. Bailey, A Treatise on Cosmic Fire (Traité sur le Feu cosmique), Lucis Publishing Company, 1925, p. 749-758, texte en ligne, Lucis Trust.
  3. ↑ 3,0 3,1 3,2 et 3,3 Jake Poller, « The Herald of the Christ: Benjamin Creme and the Theosophical Imagination », dans Jake Poller (dir.), Altered Consciousness in the Twentieth Century, Routledge, 2019, p. 149-166, doi:10.4324/9780429061196-8.
  4. ↑ 4,00 4,01 4,02 4,03 4,04 4,05 4,06 4,07 4,08 4,09 4,10 et 4,11 Lukas Pokorny, « The Theosophical Maitreya: On Benjamin Creme’s Millenarianism », dans Lukas Pokorny et Franz Winter (dir.), The Occult Nineteenth Century: Roots, Developments, and Impact on the Modern World, Palgrave Macmillan, 2021, p. 195-220, doi:10.1007/978-3-030-55318-0_10.
  5. ↑ 5,0 et 5,1 A. P. Sinnett, Esoteric Buddhism, 5e éd. revue et augmentée, Londres, Chapman and Hall, 1885, p. 19, texte en ligne.
  6. ↑ 6,0 6,1 et 6,2 Alice A. Bailey, The Externalisation of the Hierarchy (Extériorisation de la Hiérarchie), Lucis Publishing Company, 1957, p. 306-309, texte en ligne, Lucis Trust.
  7. ↑ 7,0 et 7,1 Alice A. Bailey, Discipleship in the New Age, vol. II (L'État de disciple dans le Nouvel Âge), Lucis Publishing Company, 1955, p. 171-172, texte en ligne, Lucis Trust.
  8. ↑ 8,0 et 8,1 Sean O’Callaghan, « The Theosophical Christology of Alice Bailey », dans Olav Hammer et Mikael Rothstein (dir.), Handbook of the Theosophical Current, Brill, 2013, p. 91-112, doi:10.1163/9789004235977_007.
  9. ↑ Catéchisme de l'Église catholique, § 464-469 et 479-483, texte en ligne, Saint-Siège.
  10. ↑ 10,0 et 10,1 Hillary Rodrigues, « Young Lord Maitreya: The Curious Case of Jiddu Krishnamurti », dans Vanessa R. Sasson (dir.), Little Buddhas: Children and Childhoods in Buddhist Texts and Traditions, Oxford University Press, 2012, p. 453-482, doi:10.1093/acprof:oso/9780199860265.003.0019.
  11. ↑ Jiddu Krishnamurti, « Dissolution Speech », 3 août 1929, Krishnamurti Foundation Trust.
  12. ↑ « Les messages de Maitreya », Partage international.

Bibliographie

Sources théosophiques et ésotériques

  • A. P. Sinnett, Esoteric Buddhism, 5e éd. revue et augmentée, Londres, Chapman and Hall, 1885.
  • Annie Besant, Superhuman Men in History and in Religion, Londres, The Theosophical Publishing Society, 1913.
  • Alice A. Bailey, A Treatise on Cosmic Fire, Lucis Publishing Company, 1925.
  • Alice A. Bailey, Discipleship in the New Age, vol. II, Lucis Publishing Company, 1955.
  • Alice A. Bailey, The Externalisation of the Hierarchy, Lucis Publishing Company, 1957.
  • Benjamin Creme, Messages from Maitreya the Christ: One Hundred Forty Messages, 2e éd., Londres, Tara Press, 1992.

Études

  • Sean O’Callaghan, « The Theosophical Christology of Alice Bailey », dans Olav Hammer et Mikael Rothstein (dir.), Handbook of the Theosophical Current, Brill, 2013, p. 91-112.
  • Jake Poller, « The Herald of the Christ: Benjamin Creme and the Theosophical Imagination », dans Jake Poller (dir.), Altered Consciousness in the Twentieth Century, Routledge, 2019, p. 149-166.
  • Hillary Rodrigues, « Young Lord Maitreya: The Curious Case of Jiddu Krishnamurti », dans Vanessa R. Sasson (dir.), Little Buddhas: Children and Childhoods in Buddhist Texts and Traditions, Oxford University Press, 2012, p. 453-482.
  • Lukas Pokorny, « The Theosophical Maitreya: On Benjamin Creme’s Millenarianism », dans Lukas Pokorny et Franz Winter (dir.), The Occult Nineteenth Century: Roots, Developments, and Impact on the Modern World, Palgrave Macmillan, 2021, p. 195-220.

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