André Régnier

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André Régnier
Nom de naissance André Jean Alfred Régnier
Naissance
6e arrondissement de Paris (France)
Décès (à 72 ans)
10e arrondissement de Paris (France)
Nationalité Française
Conjoint Janette Laverrière, Françoise Basch
Domaines Mathématiques, épistémologie
Institutions CNRS, faculté des sciences de Bordeaux
Diplôme Faculté des sciences de Paris
Œuvres principales Les Infortunes de la raison (1966)
La Crise du langage scientifique (1974)

André Régnier, né le dans le 6e arrondissement de Paris et mort le dans le 10e arrondissement de la même ville[1], est un mathématicien et philosophe des sciences français. Chercheur au CNRS, puis professeur à la faculté des sciences de Bordeaux, il travaille sur les probabilités et la physique mathématique. Ses essais Les Infortunes de la raison et La Crise du langage scientifique développent une réflexion critique sur les modèles scientifiques, la causalité et l'emploi des formalismes dans les sciences humaines et sociales.

Biographie

Formation

André Régnier étudie au lycée Buffon, puis au lycée Pasteur de Neuilly-sur-Seine. Après le repli de sa famille à Sauxillanges, dans le Puy-de-Dôme, au début de la Seconde Guerre mondiale, il obtient son baccalauréat de mathématiques élémentaires à Clermont-Ferrand en août 1940. Son père, employé de Saint-Gobain, meurt l'année suivante.

Pendant l'Occupation, il fréquente un groupe de jeunes gens comprenant Jean-Claude Levy-Dumoulin et Raymond Guglielmo, élèves du lycée Rollin. Ils préparent des distributions de tracts contre l'occupant ; certains membres de ce groupe sont ensuite déportés[2],[3].

Après ses premiers certificats de licence de mathématiques en 1942, la tuberculose l'oblige à interrompre ses études en 1943. Il séjourne au sanatorium des étudiants de Saint-Hilaire-du-Touvet de mars 1944 à juillet 1945, puis poursuit sa convalescence à La Tronche et dans une maison de post-cure étudiante à Paris. Il achève sa licence en 1947 à la faculté des sciences de Paris.

Carrière scientifique et universitaire

Recruté en 1948 comme attaché de recherche au CNRS, André Régnier travaille à l'Institut Henri-Poincaré, dans l'entourage de Georges Darmois et de Robert Fortet. Il s'intéresse aux applications industrielles et économiques des probabilités et des équations différentielles, ainsi qu'à la mécanique aléatoire.

Il soutient en 1955 une thèse de doctorat d'État intitulée Introduction à l'étude dynamique des processus de diffusion, devant un jury réunissant Georges Darmois, Robert Fortet et Laurent Schwartz. Ce travail paraît en 1959 dans les Annales de l'Institut Henri Poincaré[4].

Nommé maître de conférences à la faculté des sciences de Bordeaux en 1960, il y devient professeur sans chaire[5]. Ses enseignements comprennent notamment l'algèbre, la mécanique et les probabilités. Il poursuit également des recherches en théorie ergodique et sur les fondements de la mécanique quantique.

Mis en disponibilité à partir de 1970, il effectue des vacations à l'université Paris-VII, alors dirigée par Michel Alliot, au sein de l'unité d'enseignement et de recherche d'ethnologie, d'anthropologie et de sciences des religions créée par Robert Jaulin. Il intervient aussi à l'université Paris-X, notamment auprès de doctorants. Ces activités accompagnent l'élargissement de ses recherches aux méthodes des sciences humaines. Il quitte les cadres de l'enseignement supérieur à sa demande en septembre 1975.

Activités éditoriales et prises de position

À partir de 1965, André Régnier participe avec Michel Chodkiewicz à la réflexion éditoriale qui accompagne la transformation d'Atomes en La Recherche, titre adopté en 1970. Dans l'hommage qu'il lui consacre en 1995, Michel Chodkiewicz lui attribue plusieurs des idées directrices de la revue. Il rappelle aussi l'avoir encouragé à achever Les Infortunes de la raison, publié au Seuil en 1966[6]. Le livre figure parmi les deux premiers ouvrages de la collection « Science ouverte »[5].

Adhérent au Parti communiste français après la guerre, il fréquente la cellule de Saint-Germain-des-Prés, où milite notamment Marguerite Duras. Il quitte le parti en 1956, après l'intervention soviétique contre l'insurrection hongroise.

Ses interventions dans la presse prolongent ses préoccupations épistémologiques et politiques. Il écrit notamment dans l'hebdomadaire protestant Réforme, où il publie en 1975 un article sur les idéologies totalitaires[7]. Dans une lettre au Monde en 1979, il critique le vedettariat intellectuel et les procédés rhétoriques qui, selon lui, paralysent l'esprit critique des étudiants plutôt qu'ils ne stimulent leur réflexion[8]. Il contribue régulièrement à L'Homme et la société, où il analyse notamment la Nouvelle Droite en 1980[9].

Dans ses dernières années, il s'intéresse au romantisme allemand et à sa place dans l'histoire des sciences. Il meurt à Paris le 21 juin 1995, à l'âge de 72 ans[1].

Travaux et idées

Probabilités et physique mathématique

Dans Introduction à l'étude dynamique des processus de diffusion, André Régnier étudie des mouvements aléatoires généralisant le mouvement brownien. Les trajectoires de ces mouvements ne permettant pas de définir une vitesse au sens classique, il construit des grandeurs mécaniques moyennes à partir d'ensembles de mouvements. Il distingue les processus markoviens des processus non markoviens et examine les rapports de cette approche avec l'équation de Schrödinger[4].

Son article de 1970, « Théorèmes ergodiques individuels purement topologiques », applique une extension d'un lemme de Frigyes Riesz à des moyennes associées à des transformations continues d'un espace compact. Il y formule des théorèmes ergodiques et un équivalent topologique de la transitivité métrique[10].

Modèles scientifiques et rationalité

Les Infortunes de la raison examine les rapports entre les modèles scientifiques et le réel qu'ils représentent. André Régnier distingue la construction rationnelle d'un modèle de l'affirmation selon laquelle la nature serait elle-même soumise à une nécessité rationnelle. Il critique certaines conceptions du déterminisme et s'interroge sur les origines historiques de la logique[5].

L'ouvrage est commenté par Jean-Toussaint Desanti dans La Quinzaine littéraire[11]. Dans Raison présente, Lucien Brunelle salue l'ouverture et la rigueur de ses conclusions, tout en formulant plusieurs réserves. Il estime notamment que le concept de modèle mériterait un examen plus approfondi et conteste le passage de la relativité de nos connaissances à la contingence de la nature[5].

Publié chez Anthropos en 1974, La Crise du langage scientifique poursuit cette interrogation en examinant les difficultés de description et les usages du vocabulaire scientifique. André Régnier y critique notamment le recours à des termes de physique ou de mathématiques employés sans définition précise dans d'autres disciplines. Dans sa recension, l'astrophysicien Evry Schatzman reconnaît l'intérêt de ses réflexions sur la logique et de ses analyses des obscurités de Jacques Lacan et de Jean Piaget, mais reproche à l'auteur son ton méprisant, sa faible attention aux difficultés propres à la formation des concepts et sa tendance à prendre l'expérience du mathématicien pour modèle de toute activité scientifique. Il conteste en particulier son jugement sur l'impossibilité d'une description cohérente des phénomènes quantiques[12].

Méthodes des sciences humaines

Dans « Mathématiser les sciences de l'homme ? », paru en 1968, André Régnier distingue l'usage des mathématiques comme instrument auxiliaire, notamment statistique, de leur rôle dans la construction de théories explicatives. Il ne réduit pas la mathématisation à la mesure : elle suppose aussi de définir des objets et des relations dont les propriétés permettent de raisonner sur les phénomènes étudiés[13].

Cette exigence de définition nourrit sa critique du structuralisme. Dans « De la théorie des groupes à la Pensée sauvage », également publié en 1968, il reproche à Claude Lévi-Strauss certains emplois métaphoriques ou imprécis du vocabulaire mathématique et discute la possibilité de vérifier les hypothèses de son anthropologie[14]. Ces deux textes sont repris en 1971 dans Anthropologie et calcul, recueil présenté par Philippe Richard et Robert Jaulin.

Ses propositions ne se limitent toutefois pas à la critique des formalismes existants. Dans « Formalisme et analyse du contenu » (1970), il systématise la méthode exposée par Vladimir Propp dans Morphologie du conte pour l'étude des récits. Il cherche à préciser les opérations qui permettent de passer du texte à une représentation de son contenu, puis d'aborder ses significations latentes. Il souligne que le raisonnement formel peut guider et contrôler l'interprétation, mais ne remplace pas le jugement nécessaire à l'analyse[15].

Il examine aussi les conditions de production des données d'enquête. Dans « Les sondages et leurs dangers » (1974), il distingue les erreurs d'échantillonnage de celles qu'introduisent les questionnaires et l'interprétation des réponses. Il insiste sur le fait qu'une réponse constitue un indice à interpréter, plutôt qu'un accès direct aux attitudes de l'enquêté. Il met également en garde contre l'hypothèse d'une homogénéité systématique des catégories utilisées dans les sondages par quotas[16]. « Linguistique et méthodologie » (1975) prolonge sa réflexion sur les rapports entre faits sociaux, conduites individuelles et interprétation des observations[17].

Vie personnelle et activités artistiques

André Régnier épouse la décoratrice Janette Laverrière[18],[19], puis, après leur divorce, l'universitaire Françoise Basch.

Il pratique la photographie, notamment en réalisant des vues des sculptures de son ami Joseph Constant. Il rencontre également Willy Ronis par l'intermédiaire de sa première épouse.

Au cinéma, il interprète Jean d'Estivet dans Procès de Jeanne d'Arc de Robert Bresson (1962)[20].

Publications

Ouvrages

  • Les Infortunes de la raison, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Science ouverte », 1966, 142 p. (ISBN 2-02-002819-0).
  • La Crise du langage scientifique, Paris, Anthropos, 1974, 399 p.

Sélection d’articles et de contributions

  • « Introduction à l'étude dynamique des processus de diffusion », Annales de l'Institut Henri Poincaré, vol. 16, no 2, 1959, p. 47-110[4].
  • « Mathématiser les sciences de l'homme ? », Revue française de sociologie, vol. 9, no 3, 1968, p. 307-319 ; repris dans Philippe Richard et Robert Jaulin (textes choisis et présentés par), Anthropologie et calcul, Paris, Union générale d'éditions, coll. « 10/18 », 1971[13].
  • « De la théorie des groupes à la Pensée sauvage », L'Homme et la société, no 7, 1968, p. 201-213 ; repris dans Anthropologie et calcul, 1971[14].
  • « Théorèmes ergodiques individuels purement topologiques », Annales de l'Institut Henri Poincaré. Section B, Calcul des probabilités et statistiques, vol. 6, no 3, 1970, p. 271-280[10].
  • « Formalisme et analyse du contenu », L'Homme et la société, no 18, 1970, p. 271-290[15].

Notes et références

  1. ↑ 1,0 et 1,1 Insee, « Regnier Andre Jean Alfred », sur MatchID (consulté le ).
  2. ↑ Du côté des vainqueurs : Au crépuscule des crématoires, Paris, Tirésias, (ISBN 2-908527-69-3) .
  3. ↑ La Guerre des cancres : Un lycée au cœur de la Résistance, Paris, Perrin, (ISBN 978-2-262-03334-7) .
  4. ↑ 4,0 4,1 et 4,2 André Régnier, « Introduction à l'étude dynamique des processus de diffusion », Annales de l'Institut Henri Poincaré, vol. 16, no 2,‎ , p. 47-110 (lire en ligne).
  5. ↑ 5,0 5,1 5,2 et 5,3 Lucien Brunelle, « André Régnier, Les infortunes de la raison », Raison présente, no 1,‎ , p. 134-136 (lire en ligne).
  6. ↑ Michel Chodkiewicz, « Décès d'André Régnier », La Recherche, vol. 26, no 279,‎ .
  7. ↑ André Régnier, « Idéologies totalitaires », Réforme,‎ , p. 7-10.
  8. ↑ André Régnier, « Le vedettariat », Le Monde,‎ .
  9. ↑ André Régnier, « Une idéologie du désarroi : la nouvelle droite », L'Homme et la société, nos 55-58,‎ , p. 255-265 (DOI 10.3406/homso.1980.2055, lire en ligne).
  10. ↑ 10,0 et 10,1 A. Regnier, « Théorèmes ergodiques individuels purement topologiques », Annales de l'Institut Henri Poincaré. Section B, Calcul des probabilités et statistiques, vol. 6, no 3,‎ , p. 271-280 (lire en ligne).
  11. ↑ Jean-Toussaint Desanti, « En finir avec « l'asinité » », La Quinzaine littéraire, no 5,‎ .
  12. ↑ Evry Schatzman, « À propos du langage scientifique », Raison présente, no 34,‎ , p. 61-66 (DOI 10.3406/raipr.1975.1735, lire en ligne).
  13. ↑ 13,0 et 13,1 André Regnier, « Mathématiser les sciences de l'homme ? », Revue française de sociologie, vol. 9, no 3,‎ , p. 307-319 (DOI 10.2307/3320559, lire en ligne).
  14. ↑ 14,0 et 14,1 André Régnier, « De la théorie des groupes à la Pensée sauvage », L'Homme et la société, no 7,‎ , p. 201-213 (DOI 10.3406/homso.1968.1111, lire en ligne).
  15. ↑ 15,0 et 15,1 André Régnier, « Formalisme et analyse du contenu », L'Homme et la société, no 18,‎ , p. 271-290 (DOI 10.3406/homso.1970.1362, lire en ligne).
  16. ↑ André Régnier, « Les sondages et leurs dangers », L'Homme et la société, nos 33-34,‎ , p. 225-238 (DOI 10.3406/homso.1974.1555, lire en ligne).
  17. ↑ André Régnier, « Linguistique et méthodologie », L'Homme et la société, nos 37-38,‎ , p. 215-246 (DOI 10.3406/homso.1975.1608, lire en ligne).
  18. ↑ « Janette Laverrière », sur Camondo Recherche, École Camondo (consulté le ).
  19. ↑ Janette Laverrière, Paris, Norma éditions, (ISBN 2-909283-88-7) .
  20. ↑ « Procès de Jeanne d'Arc », sur Cinéfil (consulté le ).

Liens externes

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