Formule trinitaire
La formule trinitaire est, dans le christianisme, l'invocation « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », également formulée « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Elle associe le Père, le Fils et le Saint-Esprit dans une même expression de foi. Employée principalement lors du baptême, elle accompagne aussi le signe de croix, des bénédictions et l'ouverture ou la conclusion de prières. Dans les Églises qui professent la Trinité, elle exprime la foi en un seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.
La formule apparaît dans l'Évangile selon Matthieu et dans plusieurs écrits chrétiens anciens. Son ancienneté ne signifie cependant ni que sa forme liturgique ait été partout identique dès les débuts du christianisme, ni que la doctrine trinitaire, élaborée au cours des premiers siècles, y soit déjà formulée dans ses termes ultérieurs. Les traditions chrétiennes diffèrent aujourd'hui dans la manière de la prononcer, de l'accompagner de gestes et d'en apprécier la nécessité.
Attestations dans le christianisme ancien
Nouveau Testament
La formulation la plus directement à l'origine de l'usage chrétien se trouve à la fin de l'Évangile selon Matthieu (28, 19). Le Christ ressuscité y adresse aux disciples une mission universelle : « De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit »[1]. Dans le texte grec, le mot « nom » est au singulier. La tradition trinitaire y voit notamment l'expression d'une invocation commune aux trois personnes divines ; cette interprétation théologique ne doit pas être confondue avec le seul constat linguistique.
Les autres récits néotestamentaires n'emploient pas systématiquement cette désignation. Dans les Actes des Apôtres, les baptêmes sont associés au « nom de Jésus-Christ » ou au « nom du Seigneur Jésus » (2, 38 ; 8, 16 ; 10, 48 ; 19, 5)[2]. Ces passages soulignent l'appartenance des baptisés au Christ, sans nécessairement reproduire mot pour mot les paroles prononcées pendant la cérémonie. Ils ne permettent donc pas, à eux seuls, de reconstituer une formule baptismale unique utilisée par toutes les premières communautés[3].
Une autre association du Père, du Fils et de l'Esprit figure dans la bénédiction finale de la Deuxième épître aux Corinthiens (13, 13), qui évoque la grâce de Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit[4]. Il s'agit d'une formule de bénédiction et non d'une prescription baptismale. Ces différents textes témoignent de la place ancienne des expressions à trois termes dans la foi et la prière chrétiennes.
Didachè et auteurs des premiers siècles
La Didachè, ou Doctrine des douze apôtres, est l'un des plus anciens témoignages extérieurs au Nouveau Testament sur les pratiques baptismales. La datation de ce recueil demeure discutée, mais il est généralement situé à la fin du Ier siècle ou au début du IIe siècle[5]. Son chapitre VII prescrit de baptiser « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit », de préférence dans une eau courante. Lorsque la quantité d'eau ne permet pas un tel baptême, il prévoit de la verser trois fois sur la tête du candidat, avec la même invocation[6]. Cette description montre que la référence aux trois noms faisait déjà partie d'instructions rituelles très anciennes ; elle ne précise pas tous les éléments d'une cérémonie baptismale telle qu'elle sera célébrée par la suite.
Vers le milieu du IIe siècle, Justin décrit dans sa Première Apologie (chapitre 61) le lavage baptismal accompli au nom de Dieu le Père, de Jésus-Christ et du Saint-Esprit, dans une formulation plus développée que la phrase devenue usuelle[7]. Quelques décennies plus tard, Irénée de Lyon reproduit l'ordre baptismal de Matthieu dans son traité Contre les hérésies (III, 17, 1)[8]. Au début du IIIe siècle, Tertullien le cite également dans Du baptême (chapitre 13)[9].
Les sources liturgiques anciennes révèlent toutefois une diversité de façons d'associer profession de foi et immersion. La Tradition apostolique, longtemps attribuée à Hippolyte de Rome mais dont l'origine, la datation et la transmission font débat, décrit un dialogue baptismal en trois étapes : le candidat affirme successivement sa foi au Père, au Fils et au Saint-Esprit, chaque réponse étant suivie d'une immersion. La forme interrogative de cette confession n'est pas identique à la formule déclarative « Je te baptise… » aujourd'hui familière dans le rite latin[10],[3]. Ces témoignages attestent ainsi la continuité de la référence au Père, au Fils et à l'Esprit, sans supposer une uniformité immédiate du déroulement du baptême.
Origine historique et interprétation doctrinale
La question des paroles attribuées à Jésus
Dans la lecture confessionnelle traditionnelle, Matthieu 28, 19 rapporte un commandement du Christ ressuscité qui fonde la pratique du baptême trinitaire. L'exégèse historico-critique distingue cette affirmation de foi de la recherche sur la formation du texte évangélique. Pour une grande partie des spécialistes, la formulation reflète la pratique et la théologie des premières communautés chrétiennes au temps de la rédaction de Matthieu ; son attribution, comme paroles exactes, au Jésus historique ne peut être établie. Il reste discuté de savoir quelle part revient à des traditions préexistantes et quelle part à la rédaction de l'évangéliste[11].
L'authenticité de la phrase dans le texte de Matthieu est une autre question. Les manuscrits grecs connus de cet évangile transmettent la désignation du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Les citations parfois abrégées de ce passage chez Eusèbe de Césarée, qui ont nourri l'hypothèse d'une interpolation tardive, ne constituent pas la preuve qu'aurait existé une version ancienne de Matthieu dépourvue de cette désignation. L'analyse textuelle retient généralement son appartenance à la rédaction de l'évangile, tout en laissant ouverte la question de son origine dans la tradition orale ou liturgique[11].
De la formule à la doctrine de la Trinité
Dans les théologies catholique, orthodoxe et protestantes trinitaires, la formule est une confession condensée de la foi en un Dieu unique, Père, Fils et Saint-Esprit. Elle ne présente cependant pas à elle seule les distinctions conceptuelles développées par la théologie ultérieure : égalité divine des trois personnes, unité de leur nature et relations entre elles. Les expressions à trois termes des écrits du Ier siècle et le dogme trinitaire des conciles ne sont donc pas deux formulations de même portée.
Le premier concile de Nicée, en 325, affirme notamment que le Fils est de même substance que le Père ; les débats du IVe siècle, auxquels contribue le premier concile de Constantinople en 381, précisent ensuite la place du Saint-Esprit dans la confession de foi. Ces décisions n'ont pas créé la formule baptismale, attestée bien avant elles : elles ont contribué à définir la doctrine à la lumière de laquelle les Églises trinitaires l'interprètent[12],[11].
Usages liturgiques
Baptême
Dans les Églises catholique et orthodoxes ainsi que dans la plupart des Églises protestantes trinitaires, l'invocation du Père, du Fils et du Saint-Esprit fait partie du rite de baptême. Elle accompagne l'application de l'eau, par immersion ou par effusion. Les traditions diffèrent dans la forme des paroles, le déroulement de la célébration, le mode d'application de l'eau et l'âge des personnes baptisées, mais non dans l'identité des trois noms invoqués[13].
Dans le rite romain, le ministre dit : « N., je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit », en versant ordinairement l'eau trois fois sur la tête du baptisé. Dans le rite byzantin, la formule prend habituellement une forme passive, équivalente à « Le serviteur de Dieu N. est baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », et s'accompagne traditionnellement d'une triple immersion, à chaque invocation d'une personne de la Trinité. Le Catéchisme de l'Église catholique présente explicitement ces deux formes liturgiques[14].
Les Églises issues de la Réforme qui maintiennent une théologie trinitaire conservent elles aussi la référence au Père, au Fils et à l'Esprit. Ainsi, dans les traditions anglicane, luthérienne, méthodiste et dans de nombreuses communautés baptistes, elle est prononcée lors du baptême. Certaines baptisent les enfants, d'autres réservent ce rite aux personnes professant personnellement leur foi ; certaines privilégient l'immersion, d'autres admettent l'effusion. Ces divergences ne se confondent pas avec le choix de la formule[15].
Signe de croix, bénédictions et prière
La formule est couramment prononcée par les fidèles lorsqu'ils accomplissent le signe de croix. Elle peut ouvrir ou clore une prière, accompagner une bénédiction ou marquer le commencement d'une célébration. La récitation s'achève souvent par « Amen ». Dans la pratique catholique, le geste va du front à la poitrine, puis de l'épaule gauche à la droite. La pratique orthodoxe suit généralement l'ordre inverse pour les épaules ; les trois doigts joints de la main droite y symbolisent la Trinité, tandis que les deux doigts repliés renvoient aux deux natures du Christ[16],[17].
L'ancienneté du geste et celle de la formule ne doivent pas être confondues. Au début du IIIe siècle, Tertullien témoigne déjà de l'habitude chrétienne de marquer le front du signe de la croix à différents moments de la journée, sans pour autant attester que ce geste s'accompagnait alors exactement de la formule trinitaire actuelle[18]. L'association du geste et des paroles est devenue caractéristique de nombreuses pratiques dévotionnelles et liturgiques.
Le signe de croix n'est pas réservé aux Églises catholique et orthodoxes. Il se rencontre aussi dans certaines traditions anglicanes et luthériennes, notamment à l'occasion du baptême ou de la prière. Martin Luther le recommandait dans les prières quotidiennes de son Petit Catéchisme. À l'inverse, diverses communautés protestantes emploient la formule baptismale sans avoir coutume de faire ce geste[19].
Diversité confessionnelle et reconnaissance des baptêmes
L'emploi de la formule ne fait pas l'unanimité parmi les mouvements se réclamant du christianisme. Les Églises du pentecôtisme unicitaire, apparues au début du XXe siècle, refusent la doctrine trinitaire classique et baptisent au nom de Jésus-Christ, en se référant notamment aux Actes des Apôtres. Cette pratique ne doit pas être étendue à l'ensemble du pentecôtisme, dont de nombreuses Églises sont trinitaires[20]. D'autres communautés, en particulier de nombreux quakers, ne pratiquent pas le baptême d'eau : elles mettent l'accent sur une expérience spirituelle plutôt que sur un rite sacramentel extérieur[21].
Pour de nombreuses Églises, l'usage de l'eau et de la formule trinitaire constitue un élément essentiel de la reconnaissance du baptême célébré dans une autre confession. Cette reconnaissance n'est toutefois ni automatique ni universelle : elle dépend aussi de la compréhension du rite et, selon les traditions, de l'intention du ministre. Dans une étude consacrée au dialogue œcuménique, le Conseil œcuménique des Églises souligne que la majorité des Églises engagées dans ce dialogue retiennent l'eau et la formule trinitaire comme critères fondamentaux, tout en constatant l'existence de pratiques différentes[13].
La question se pose aussi lorsque les trois noms sont remplacés par des titres fonctionnels, tels que « Créateur, Rédempteur et Sanctificateur », notamment dans le cadre de recherches sur un langage liturgique moins marqué par les termes masculins. Des Églises considèrent ces substitutions comme incompatibles avec leur compréhension du baptême. L'Église catholique les a explicitement jugées invalides en 2008 ; elle a également rappelé en 2020 que, dans le rite latin, l'expression « Nous te baptisons » ne peut remplacer « Je te baptise »[22],[23].
La répétition des mêmes mots ne suffit pas non plus, dans toutes les Églises, à établir une équivalence entre baptêmes. Ainsi, en 2001, l'Église catholique a refusé de reconnaître le baptême de l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, malgré l'invocation du Père, du Fils et du Saint-Esprit, en raison de différences doctrinales sur la nature de Dieu et la signification du rite[24]. Ces désaccords montrent que la formule est à la fois un héritage liturgique commun à une grande partie du christianisme et un énoncé dont le sens engage des conceptions différentes de la foi chrétienne.
Bibliographie
- Everett Ferguson, Baptism in the Early Church: History, Theology, and Liturgy in the First Five Centuries, Grand Rapids, William B. Eerdmans, 2009.
- John F. Baldovin, « Hippolytus and the Apostolic Tradition: Recent Research and Commentary », Theological Studies, vol. 64, n° 3, 2003, p. 520-542.
- Hermias C. van Zyl, « Die trinitariese formule van Matteus 28:19: Fremdkörper of gepaste afsluiting vir die Matteusevangelie? », Verbum et Ecclesia, vol. 43, n° 1, 2022, article a2673.
Notes et références
- ↑ Évangile selon Matthieu, 28, 18-20, traduction liturgique de l'Association épiscopale liturgique pour les pays francophones (AELF).
- ↑ Actes des Apôtres, 2, 38, texte de l'AELF ; voir également 8, 16 ; 10, 48 et 19, 5.
- ↑ 3,0 et 3,1 « Baptism, Sacrament of », New Catholic Encyclopedia, repris sur Encyclopedia.com, sections consacrées au baptême dans le Nouveau Testament et à la formule baptismale.
- ↑ Deuxième épître aux Corinthiens, 13, 13, texte de l'AELF.
- ↑ Jonathan A. Draper, « Didache », The Encyclopedia of Ancient History, Wiley, publication en ligne du 25 juin 2020, DOI : 10.1002/9781444338386.wbeah05061.pub2.
- ↑ Didachè, VII, 1-4, texte et traduction française, bibliothèque patristique de l'université de Fribourg.
- ↑ Justin, Première Apologie, 61, traduction anglaise du texte ancien, Ante-Nicene Fathers, vol. 1.
- ↑ Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 17, 1, traduction anglaise, Ante-Nicene Fathers, vol. 1.
- ↑ Tertullien, De baptismo, XIII, texte traduit en anglais, Ante-Nicene Fathers, vol. 3.
- ↑ John F. Baldovin, « Hippolytus and the Apostolic Tradition: Recent Research and Commentary », Theological Studies, vol. 64, n° 3, 2003, p. 520-542, DOI : 10.1177/004056390306400303
- ↑ 11,0 11,1 et 11,2 Hermias C. van Zyl, « Die trinitariese formule van Matteus 28:19: Fremdkörper of gepaste afsluiting vir die Matteusevangelie? », Verbum et Ecclesia, vol. 43, n° 1, 2022, article a2673, DOI : 10.4102/ve.v43i1.2673.
- ↑ Dale Tuggy, « Trinity », Stanford Encyclopedia of Philosophy, révision du 14 août 2025, article en ligne.
- ↑ 13,0 et 13,1 Conseil œcuménique des Églises, Commission Foi et constitution, One Baptism: Towards Mutual Recognition, Faith and Order Paper, n° 210, Genève, 2011, notamment § 19 et 104-107, texte intégral.
- ↑ Catéchisme de l'Église catholique, § 1239-1240, texte officiel ; voir aussi Église orthodoxe en Amérique, « Baptism », The Orthodox Faith.
- ↑ Église méthodiste unie, « By Water and the Spirit: A United Methodist Understanding of Baptism », texte doctrinal sur le baptême ; Conseil œcuménique des Églises, One Baptism, 2011, § 35-38 et 104-107.
- ↑ Catéchisme de l'Église catholique, § 2157, texte officiel.
- ↑ John Breck, « Little Things Mean a Lot », Église orthodoxe en Amérique, rubrique Life in Christ.
- ↑ Tertullien, De corona, III, traduction anglaise, Ante-Nicene Fathers, vol. 3.
- ↑ Église évangélique luthérienne en Amérique, « FAQ: Why do we make the sign of the cross? », 24 novembre 2017.
- ↑ United Pentecostal Church International, « Oneness Pentecostalism », présentation officielle des croyances et du baptême au nom de Jésus.
- ↑ Friends General Conference, « About Quakers », rubrique « How do Quakers practice baptism and communion? ».
- ↑ Congrégation pour la doctrine de la foi, « Réponses aux questions sur la validité du baptême », 1er février 2008, publiées le 11 février.
- ↑ Congrégation pour la doctrine de la foi, « Réponses aux questions sur la validité du baptême conféré avec la formule “Nous te baptisons…” et note doctrinale », 24 juin 2020.
- ↑ Congrégation pour la doctrine de la foi, « Response to a 'Dubium' on the validity of baptism conferred by the Church of Jesus Christ of Latter-day Saints », 5 juin 2001 ; Luis F. Ladaria, « The Question of the Validity of Baptism conferred in the Church of Jesus Christ of Latter-day Saints », 2001.
Article publié sur Wikimonde Plus