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Guyanité

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La guyanité est un concept visant à définir les caractères ethniques et nationaux de la Guyane, pour redessiner les frontières de son espace politique. En ce sens il peut se rapprocher des concepts d'ivoirité et de préférence nationale théorisé par les mouvements nationaliste et s'en est éloigné par la promotion d'une diversité ethnique. Il est distinct du concept de créolité, qui est principalement un mouvement de culture littéraire de langue créole, mais s'en inspire en cela que la guyanité a fait de la créolité l'élément culturel dominant et assimilant, la langue créole devenant ainsi la langue véhiculaire de la guyanité[1].

Drapeau des indépendantistes, soutenu par le MDES

Le concept politique de guyanité

Cherchant à définir la nationalité guyanaise dans un processus structuré d'émancipation de la tutelle française, la guyanité est une idéologie politique ayant pour finalité une unification nationale de la société guyanaise de nature multi-culturelle. Le Mouvement de décolonisation et d'émancipation sociale (MDES), principal parti indépendantiste guyanais, prône ainsi l'introduction d'une préférence ethno-territoriale dans l'ensemble des secteurs d'activité guyanais : social, économique, industriel, culturel[2].

La guyanité trouve sa genèse politique sur une appréciation ethnique de la sociologie guyanaise et une vision dichotomique de sa structure sociale, scindable en deux classes entretenant un rapport antagonique, les colons et les colonisés, s'inspirant ainsi de la phraséologie marxiste, divisant prolétariat et bourgeoisie. Elle se veut auto-centrée, positivement discriminatoire et juridiquement relativiste eu égard de l'appartenance de l'individu à une communauté déterminée dans l'espace politique guyanais, préservant ainsi les spécificités culturelles des ethnies qui le compose et renforçant le communautarisme au sens mélioratif du terme. Dans le direct prolongement de la vision socio-ethnique de la diversité raciale en Amérique et de la réponse politique face aux ségrégations subies par les minorités, notamment aux États-Unis, la guyanité se pense donc comme un ségrégationisme de réparation historique, de l'esclavage et du colonialisme.

Entre ethnicité et nationalité

Pour l'anthropologue Gérard Collomb[3] « le débat politique régional guyanais s’est dès lors, déplacé d’une interrogation sur la nature du lien qui rattache la Guyane à la France vers l’examen des rapports que les différentes composantes ethniques de la Guyane contemporaine doivent entretenir entre elles. » et l'histoire de la société guyanaise se confond pour une large part avec l'histoire de la société créole dans sa quête identitaire. Il note aussi que dans ce processus les cultures non créoles furent éjectées, « car restées dans une très large mesure en dehors du processus d'assimilation », instituant une hiérarchisation des différents groupes ethniques. « La nouvelle structure démographique de la société guyanaise », nouvelles vague d'immigration, regain de vitalité démographique des non créoles, « pose désormais plus que par le passé même récent, la question de la place des peuples qui revendiquent une identité non-créole », par exemple ceux se revendiquant d'une indianité, « dans la définition d’une nouvelle « guyanité », définie comme l’expression d’une idée nationale ».

Enfermement racialiste ?

Pour ses détracteurs, la guyanité qui était au départ un mouvement culturel de lutte contre toutes les formes de domination, a été occulté par la créolité, s'étant construit par la suite sur une lecture racialiste de l'histoire de la société guyanaise, renforçant paradoxalement la dépendance de celle-ci à l'égard du pays colonisateur et nuisant à sa véritable émancipation. Car sans une ethnie dominante et oppressante, contre laquelle diriger ses frustrations et exiger des réparations, il est difficile de maintenir un semblant d'unité nationale faute de référence culturelle commune autre que la lutte anti-colonialiste, le concept se détériorant sans son élément fédérateur. On doit alors substituer à l'ancienne ethnie dominante une nouvelle. Le cas rwandais fut un exemple moderne de cette substitution. Le colon européen parti, l'échec de l'émancipation rwandaise fut attribué à la minorité Tutsi.[réf. nécessaire]. Plus ancien, le cas des États-Unis : La nation colonisatrice renvoyée du corps politique américain, la lutte ethnique pour la domination territoriale fut ouverte, la minorité européenne, qui avait désormais les mains libres, supplanta la majorité amérindienne par son ethnocide (Guerres Indiennes).

Cette lecture posant les bases du dialogue social sur des critères purement ethniques, au lieu du politique, pour assurer sa continuité, induit une cohésion autour d'un mitsein illusoire. L'existence d'une minorité ou d'une majorité dominante, réelle ou fantasmée, devient donc indispensable. Car ce processus s'il n'était pas entretenu mènerait à un éclatement de la cohésion de l'ensemble pluri-culturel, portant en lui la potentialité d'affrontement inter-ethnique. On comprend ici que la guyanité ne se définit donc pas positivement, comme l'affirmation d'une identité culturelle commune originelle, Léon-Gontran Damas dans le poème : "Terre des parias[4]" en distinguait trois, mais de manière négative, comme un agrégat se construisant dans une lutte politique permanente sur les bases ethniques. Sous entendant que le moteur de la guyanité n'est pas dans l'unité, mais la division. Et qu'il est bien un rapport de force conflictuel entre les différentes ethnies porté sur le terrain politique. Le rejet en bloc, de l'une d'entre elles, ainsi que toutes les expressions des formes qu'elle prend, constituerait donc non pas une libération, une affirmation, mais une destruction identitaire de l'ensemble.

Par ailleurs, l'apparent sérieux de classification ethnique s'avère trompeur. Si on distingue l'ethnie Kalinas, de l'ethnie Émerillons ou entre l'ethnie Hmong de l'ethnie chinoise, des créoles guyanais, des créoles haïtiens, en revanche on ne distingue pas les Corses des Lorrains, les Bretons des Alsaciens. Comme l'a remarqué l'historien Alain Blum : « une logique stricte perce sous ce manifeste manque de rigueur : tous les pays européens sont considérés comme ethniquement homogènes, tandis que les ’’ethnies’’ prolifèrent dès qu’on franchit la Méditerranée, le Bosphore » ou l'Atlantique. Et « au bout de ces opérations sur les origines, un paysage simple se dessine. D’un côté, les Français de souche, aux valeurs homogènes, aux mariages exogames, monogames et librement décidés, avec des habitudes alimentaires homogènes, religieuses et relationnelles communes et bien tranchées. De l’autre, un fouillis d’origines ethniques dont chacune a des aspects exotiques particuliers. » Les Hmongs maraîchers, les Libanais négociants, les Créoles guyanais fonctionnaires, les Chinois commerçants, les Brésiliens orpailleurs, les Kalinas polygames[5]. « Comme dans son usage médiatique et politique le plus vulgaire, la catégorie "ethnie" sert ici à enfermer un groupe dans une particularité ».

Ainsi parler de contribution des ethnies guyanaises à la guyanité ne ferait, selon la définition qu'en fait Claude Lévi-Strauss, que restituer subrepticement sa consistance à la notion de race et de lutte entre ces races. En paraissant démontrer que les grands groupes ethniques qui composent la Guyane ont apporté, en tant que tels, des contributions spécifiques au patrimoine commun, que le groupe ethnique dominant, identifié comme le colonisateur, n'a cherché qu'à détruire par un génocide programmé ce patrimoine. In fine l'entreprise tomberait dans le piège qu'ellle cherche à éviter et n'aboutirait qu'à reformuler la doctrine raciste à l'envers et à considérer le métissage, qui sous-entend la notion de race pure, comme une dégénérescence. Car quand on cherche à caractériser les ethnies par des propriétés particulières, on s'approche autant de la doctrine raciste en les définissant de façon positive que négative[6].

Notes

Bibliographie

  • Biringanine N. Littérature et domination en pays créole. Servedit, Maisonneuve & Larose, 2000.
  • Anderson B. L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme. Paris, La Découverte, 1996.
  • Collomb G. « La question “ amérindienne ” en Guyane. Formation d’un espace politique », in M Abélès., H.-P Jeudy (dirs.) Anthropologie du politique. Paris, Colin, 1997.
  • Mam-Lam-Fouck S. Histoire de la Guyane contemporaine (1940-1982). Les mutations économiques, sociales et politiques. Paris, Éditions caribéennes, 1992.
  • Jolivet M.-J. La question créole. Essai de sociologie sur la Guyane française. Paris, ORSTOM, mémoire n° 96, 1982.
  • Jolivet M.-J. « Entre autochtones et immigrants : diversité et logique de positions créoles guyanaises », Études créoles, XIII/2, 1990, p. 11-32.
  • Lévi-Strauss C. Race et histoire. Brochures éditées par l'UNESCO, 1952.

Voir aussi

Liens internes

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