Lucifer et Ahriman
| Lucifer et Ahriman | |
| Auteur | Rudolf Steiner |
|---|---|
| Pays | |
| Genre | Recueil de conférences |
| Version originale | |
| Langue | Allemand |
| Version française | |
| Traducteur | Germaine Claretie |
| Éditeur | Éditions Anthroposophiques Romandes |
| Lieu de parution | Genève |
| Date de parution | 1977 |
| ISBN | 978-2-88189-019-2 |
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Lucifer et Ahriman, sous-titré selon les éditions Leur influence dans l'âme et dans la vie ou Leur influence dans la vie de l'âme, est une anthologie de conférences de Rudolf Steiner consacrée à deux figures centrales de sa conception anthroposophique du mal. Publié en français par les Éditions Anthroposophiques Romandes à partir de 1977, le recueil réunit des conférences prononcées entre 1919 et 1922 à Zurich, Berne, Dornach et Londres. Une étude d'Aurélie Choné parue en 2017 décrit l'édition de 1999 comme un ensemble de dix conférences ; le catalogue de l'éditeur répertorie depuis l'édition de 2006 trois conférences supplémentaires, données à Dornach en 1914, ce qui porte l'anthologie à treize textes[1],[2].
Le volume ne correspond donc pas à un cycle unique donné sous ce titre : il rassemble des extraits de plusieurs ensembles de la Gesamtausgabe (GA), l'édition complète des œuvres de Steiner. Son fil directeur est la polarité que celui-ci établit entre Lucifer, associé à l'exaltation spirituelle et au détachement du monde sensible, et Ahriman, associé à l'intellectualisme abstrait, au matérialisme et à la fixation sur le monde physique. Dans ce système, ces deux puissances ne doivent pas simplement être supprimées : l'être humain est appelé à maintenir entre elles un équilibre dont le Christ constitue, pour Steiner, le principe central[1].
Formation du recueil
Steiner élabore progressivement la polarité Lucifer-Ahriman à partir de 1909. Le vocabulaire qu'il emploie ne provient pas d'une tradition unique : Lucifer appartient à la culture chrétienne et avait déjà reçu une interprétation particulière dans la théosophie, tandis que le nom d'Ahriman dérive de l'Angra Mainyu de la tradition iranienne et circulait également dans les milieux théosophiques. Choné souligne que Steiner réorganise ces éléments dans un système ésotérique propre, fortement centré sur le Christ, plutôt qu'il ne reprenne telle quelle une démonologie chrétienne ou zoroastrienne[1].
L'anthologie française de dix conférences citée par Choné rassemble deux textes de 1919 issus du GA 193, cinq conférences de 1921 provenant du GA 203 et trois conférences londoniennes de 1922 reprises du GA 218[1],[2] :
| Date | Lieu | Ensemble d'origine |
|---|---|---|
| 27 octobre et 4 novembre 1919 | Zurich et Berne | GA 193, Der innere Aspekt des sozialen Rätsels. Luziferische Vergangenheit und ahrimanische Zukunft |
| 29 et 30 janvier, 11 et 13 mars, 1er avril 1921 | Dornach | GA 203, cinq conférences sur la responsabilité de l'être humain dans le développement du monde et ses rapports avec la Terre et le monde stellaire |
| 12, 16 et 19 novembre 1922 | Londres | GA 218, conférences sur le sommeil, la vie après la mort, les forces lucifériennes et ahrimaniennes et le retour à une nouvelle vie terrestre |
L'édition de 2006 ajoute trois conférences données à Dornach les 20, 21 et 22 novembre 1914, provenant du GA 158 et regroupées dans le catalogue français sous le titre Le monde, résultat de forces qui s'équilibrent. Le catalogue des traductions françaises associe ainsi désormais Lucifer et Ahriman aux GA 193, 203, 218 et 158, pour un total de treize conférences[2]. La traduction française est attribuée à Germaine Claretie par l'éditeur, qui donne pour l'ouvrage l'ISBN 2-88189-019-9[3].
Contenu
Lucifer et Ahriman comme forces polaires
Dans les conférences réunies sous ce titre, Steiner ne présente pas Lucifer et Ahriman comme deux synonymes du diable. Il les fait fonctionner comme des principes opposés, susceptibles l'un et l'autre de détourner l'être humain de ce qu'il considère comme un développement équilibré. Lucifer représente l'impulsion qui pousse à se soustraire trop fortement aux conditions de l'existence terrestre : exaltation, orgueil spirituel, mysticisme sans prise sur le réel et refus de l'incarnation. Ahriman représente au contraire la tendance à enfermer la connaissance dans ce qui est matériel, calculable et mécanique, au risque de réduire la pensée à un intellect froid et abstrait[1].
Steiner inscrit cette opposition dans l'anthropologie ésotérique de l'anthroposophie. Il associe notamment l'action luciférienne au corps astral et l'action ahrimanienne au corps éthérique. Dans cette construction, Lucifer tend à détacher l'être humain du monde physique, alors qu'Ahriman l'y attache de manière excessive. Choné relève que cette polarité permet à Steiner de mettre en scène deux dérives qu'il croit reconnaître dans la culture moderne : d'un côté un mysticisme exalté et irrationnel, de l'autre un matérialisme intellectuel qui conçoit l'univers comme un mécanisme fermé au spirituel[1].
La conférence du 27 octobre 1919 formule de manière particulièrement concise ce schéma. Steiner y oppose une puissance luciférienne qui exalte et fait « s'élever » l'être humain au-dessus de lui-même à une puissance ahrimanienne qui le rend, selon ses propres termes, sobre, prosaïque et « philistin » et le conduit à ce qu'il appelle la « superstition du matérialisme ». Il en déduit que la tâche humaine consiste à maintenir l'équilibre entre ces deux pôles[4].
Le Christ et la recherche de l'équilibre
L'équilibre entre Lucifer et Ahriman ne constitue pas, chez Steiner, un compromis moral abstrait. Il s'inscrit dans une christologie ésotérique où l'« impulsion du Christ », liée au mystère du Golgotha, rend possible une voie médiane entre les deux forces. Les tendances lucifériennes et ahrimaniennes ont même, dans cette perspective, une fonction dans l'évolution : elles deviennent destructrices lorsqu'elles dominent unilatéralement, mais peuvent contribuer au développement humain lorsqu'elles sont reconnues et intégrées dans un équilibre[1].
Cette idée prend également une forme plastique dans le Représentant de l'humanité entre Lucifer et Ahriman, groupe monumental en bois auquel Steiner travaille avec la sculptrice Edith Maryon à partir de 1915 pour le Goetheanum. L'institution décrit l'œuvre comme composée du représentant de l'humanité, d'Ahriman, de Lucifer et d'un être élémentaire associé à « l'humour du monde ». Restée inachevée à la mort de Maryon en 1924 puis de Steiner en 1925, la sculpture matérialise la place centrale donnée à cette polarité dans l'imaginaire anthroposophique[5],[6].
Incarnations de Lucifer et d'Ahriman
Les deux conférences de 1919 développent aussi un schéma historique propre à la cosmologie de Steiner. Celui-ci affirme qu'une puissance luciférienne se serait incarnée dans un être humain en Asie, qu'il situe ensuite en Chine, au début du IIIe millénaire av. J.-C. ; cette incarnation aurait, selon lui, transmis à l'humanité une part de la « sagesse antique ». Il place ensuite au centre de l'histoire l'incarnation du Christ en Jésus lors du mystère du Golgotha. À l'autre extrémité de ce schéma, il annonce une future incarnation humaine d'Ahriman dans le monde occidental, « au IIIe millénaire » de notre ère[4].
Dans le texte allemand de la conférence du 27 octobre 1919, Steiner écrit qu'une incarnation occidentale d'Ahriman aura lieu « etwa auch im 3. nachchristlichen Jahrtausend », c'est-à-dire approximativement au troisième millénaire après le Christ. Ce passage ne permet donc pas de préciser davantage la date[4].
Pour Steiner, l'enjeu n'est pas d'empêcher l'incarnation d'Ahriman, qu'il présente comme faisant partie de l'évolution, mais de reconnaître à l'avance les tendances qui lui sont attribuées. Il associe notamment à l'ahrimanien la réduction du réel au monde sensible, l'intellectualisation sans vie affective et une vision purement mécaniste de la nature. À l'inverse, une fuite dans un spiritualisme détaché du réel tomberait sous le pôle luciférien. L'anthroposophie est présentée dans ces conférences comme la connaissance susceptible de rendre ces deux tendances conscientes et d'éviter leur domination unilatérale[4],[1].
Cosmologie, sommeil et destinée humaine
Les conférences de 1921 et de 1922 élargissent le propos au-delà de l'opposition morale ou historique entre Lucifer et Ahriman. Les cinq textes de Dornach de 1921 traitent de la responsabilité de l'être humain dans le développement du monde et de ses rapports avec la Terre et le monde des étoiles. Les trois conférences de Londres de novembre 1922 abordent successivement les expériences de l'âme pendant le sommeil et après la mort, la lutte des forces lucifériennes et ahrimaniennes pour l'être humain, puis les conséquences du karma entre la mort et une nouvelle naissance[2].
Dans la conférence du 16 novembre 1922, Steiner décrit explicitement Lucifer et Ahriman comme des puissances « suprasensibles » qui agiraient sur la constitution et la destinée humaines. Il replace cette lutte dans un cadre plus vaste de sphères planétaires, de vie entre la mort et une nouvelle naissance et de réincarnation[7]. Ces textes montrent que le recueil n'est pas seulement une exposition de « démonologie » anthroposophique : il rassemble aussi des éléments de la cosmologie, de l'anthropologie spirituelle et de la doctrine de la destinée élaborées par Steiner.
Analyse historique
L'historienne des idées Aurélie Choné situe la polarité Lucifer-Ahriman dans le caractère syncrétique de l'anthroposophie. Elle relève que Steiner combine des matériaux venus de la théosophie, du christianisme, des traditions iraniennes, de la philosophie allemande et de différents courants occultistes, puis les réorganise dans sa propre histoire spirituelle de l'humanité. Le couple polaire ne serait ainsi pas la simple reprise d'une opposition religieuse ancienne : il se construit progressivement à partir de 1909 et devient l'un des dispositifs par lesquels Steiner interprète les tensions de la modernité[1].
Choné voit notamment dans les portraits de Lucifer et d'Ahriman une transposition imagée de deux dangers perçus par Steiner dans son époque. Le premier condense la tentation d'un spiritualisme exalté qui se détourne de la réalité sensible ; le second celle d'un monde dominé par l'intellectualisme, la technique et le matérialisme. Elle souligne aussi le vocabulaire vitaliste et conflictuel employé par Steiner, qu'elle rapproche de certaines influences de Friedrich Nietzsche et d'Ernst Haeckel. Cette lecture historique permet de replacer les affirmations surnaturelles du recueil dans le contexte intellectuel et ésotérique de leur formulation, plutôt que de les traiter comme des descriptions factuelles du monde[1].
Éditions françaises
La première édition française paraît à Genève chez les Éditions Anthroposophiques Romandes en 1977, dans une traduction de Germaine Claretie. Choné cite une édition de 1999 sous le titre Lucifer et Ahriman, leur influence dans la vie de l'âme, composée de dix conférences de 1919, 1921 et 1922[1]. Le catalogue éditorial de 2024 donne le titre Lucifer et Ahriman : leur influence dans l'âme et dans la vie et signale une édition de 2006 comprenant treize conférences, avec l'ajout des trois textes de 1914 du GA 158[2]. L'éditeur commercialise l'ouvrage sous l'ISBN 2-88189-019-9, correspondant à l'ISBN-13 978-2-88189-019-2[3].
Notes et références
- ↑ 1,00 1,01 1,02 1,03 1,04 1,05 1,06 1,07 1,08 1,09 et 1,10 Aurélie Choné, « Les forces du Mal dans l’anthroposophie de Rudolf Steiner : le rôle spécifique de Sorat, « Grand opposant au Christ » », sur Textes et contextes, (consulté le )
- ↑ 2,0 2,1 2,2 2,3 et 2,4 « Répertoire des œuvres de Rudolf Steiner traduites en langue française » [PDF], sur Éditions Triades et Éditions Anthroposophiques Romandes, (consulté le )
- ↑ 3,0 et 3,1 « Lucifer et Ahriman », sur Éditions Triades et Éditions Anthroposophiques Romandes (consulté le )
- ↑ 4,0 4,1 4,2 et 4,3 (de) Rudolf Steiner, « Der innere Aspekt des sozialen Rätsels. Luziferische Vergangenheit und ahrimanische Zukunft — conférence du 27 octobre 1919 », sur Rudolf Steiner Archive (consulté le )
- ↑ « Expositions permanentes », sur Goetheanum (consulté le )
- ↑ (en) « Book about the Representative of Humanity », sur Goetheanum, (consulté le )
- ↑ Rudolf Steiner, « Luciferic and Ahrimanic Powers Wrestling for Man », sur Rudolf Steiner Archive, (consulté le )
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