Liste d'oxymores
Cette liste d'oxymores rassemble des exemples en français, principalement tirés de la littérature, ainsi que quelques expressions courantes, titres et appellations. Un oxymore, ou oxymoron, est une figure de style qui associe de façon inattendue des termes dont les sens semblent s'exclure. Le Dictionnaire de l'Académie française donne comme exemple célèbre l'« obscure clarté » de Corneille[1]. L'Office québécois de la langue française précise que les deux termes sont réunis dans un même groupe et que l'association peut notamment prendre la forme d'un nom et d'un adjectif, d'un nom et d'un complément du nom, ou d'un verbe et d'un adverbe[2].
L'oxymore se distingue de l'antithèse, qui met en présence des idées opposées sans nécessairement les unir dans le même groupe[2], et du paradoxe, qui peut porter sur une proposition entière et contredire l'opinion commune ou la vraisemblance[3]. Les frontières peuvent néanmoins dépendre du contexte et de l'interprétation. La sélection ci-dessous n'est donc pas exhaustive : elle privilégie les rapprochements directement contradictoires et, lorsque la qualification peut prêter à discussion, les exemples explicitement décrits comme des oxymores par des ressources linguistiques, littéraires ou institutionnelles.
Littérature
XVIe siècle
- Dans le sonnet XII de Louise Labé, publié dans les Œuvres de 1555, le dernier vers associe doux et mal : « Et d'un doux mal douce fin espérer »[4]. Cette alliance de contraires condense l'ambivalence de la passion amoureuse, caractéristique du « doux mal » pétrarquiste[5].
XVIIe siècle
- Dans Le Cid, Corneille fait dire à Rodrigue : « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles ». L'adjectif obscure contredit immédiatement l'idée de lumière portée par clarté ; la formule est devenue l'exemple traditionnel de l'oxymore[1],[6].
- Dans « Le Lièvre et la Tortue », Jean de La Fontaine écrit de la tortue : « Elle se hâte avec lenteur »[7]. Le mouvement exprimé par se hâter est ainsi associé à la lenteur qui caractérise l'animal.
- Dans Le Malade imaginaire, Molière fait s'émerveiller Argan devant Toinette déguisée en médecin, qui prétend avoir quatre-vingt-dix ans : « voilà un beau jeune vieillard »[8]. Jeune et vieillard condensent le comique de l'imposture.
- Nicolas Boileau reprend un rapprochement de même type dans L'Art poétique : « Hâtez-vous lentement »[9]. Le conseil invite l'écrivain à travailler avec diligence sans céder à la précipitation.
- Dans les Pensées, Blaise Pascal évoque une « ignorance savante » : celle des esprits qui, après avoir parcouru les connaissances humaines, savent qu'ils ne savent pas[10]. La formule figure parmi les exemples classiques d'oxymore[11].
XVIIIe siècle
- Dans Le Mondain, Voltaire célèbre « Le superflu, chose très nécessaire »[12]. Le rapprochement entre superflu et nécessaire résume la défense ironique du luxe développée dans le poème. La formule est donnée comme oxymore dans certaines ressources[13], tandis que d'autres la classent parmi les paradoxes[14].
- Dans Candide, Voltaire qualifie la bataille à laquelle assiste le héros de « boucherie héroïque »[15]. L'association entre le carnage et le vocabulaire de l'héroïsme participe à la démystification du récit guerrier[16].
XIXe siècle
- Dans « El Desdichado », Gérard de Nerval écrit « le Soleil noir de la Mélancolie ». L'Encyclopédie Larousse cite cette association de la lumière solaire et du noir parmi les exemples d'oxymore[6].
- L'œuvre de Victor Hugo fournit plusieurs constructions de ce type. Notre-Dame de Paris décrit Quasimodo par « une merveilleuse grimace », exemple retenu par l'Office québécois de la langue française[2]. Dans Les Contemplations, Hugo imagine « Un affreux soleil noir d'où rayonne la nuit »[17], formule explicitement qualifiée d'oxymore par la Comédie-Française[18]. Enfin, après la mort de Gavroche dans Les Misérables, le narrateur conclut : « Cette petite grande âme venait de s'envoler »[19],[20].
- Dans « Le Flacon », poème des Fleurs du mal, Charles Baudelaire s'adresse au parfum comme à une « aimable pestilence », autre exemple cité par l'Office québécois de la langue française[2],[21]. Dans Les Paradis artificiels, il décrit également un chiffonnier cheminant « à la clarté sombre des réverbères »[22].
- Honoré de Balzac, dans L'Illustre Gaudissart, accumule les contradictions en décrivant un personnage comme « un savant ignorant, un mystificateur mystifié, un prêtre incrédule » ; le dictionnaire Le Robert donne ce passage comme exemple d'oxymore[23].
XXe siècle
- Dans « Fragments du Narcisse », repris dans Charmes, Paul Valéry qualifie son reflet d'« Éphémère immortel »[24],[25]. Le rapprochement oppose la fragilité temporelle de l'être contemplé à l'immortalité que lui confère l'image poétique.
- Dès l'ouverture de La Chute, Albert Camus décrit le tenancier d'un bar d'Amsterdam par deux formulations contradictoires rapprochées : il « se hâte, avec une sage lenteur », puis « son mutisme est assourdissant »[26]. La seconde formule transpose à l'absence de parole l'intensité d'un bruit, sur le modèle du très courant « silence assourdissant »[23].
Titres, arts et appellations
L'effet oxymorique ne se limite pas à la phrase littéraire. Il apparaît aussi dans des titres, des appellations historiques ou des désignations volontairement paradoxales.
- Un merveilleux malheur est le titre d'un ouvrage de Boris Cyrulnik paru en 1999. Le contraste entre merveilleux et malheur accompagne la réflexion de l'auteur sur la résilience ; la table des matières annonce d'ailleurs une section intitulée « Une défense victorieuse ne coûte que quelques oxymorons »[27].
- Le Centre Pompidou présente Le Grand Verre de Marcel Duchamp, réalisé entre 1915 et 1923, comme une œuvre laissée « définitivement inachevée »[28].
- Au sein de l'Oulipo, Paul Fournel et Marcel Bénabou deviennent conjointement en 1971 « secrétaire provisoirement définitif » et « secrétaire définitivement provisoire ». Ces intitulés jouent sur l'inversion des deux termes contradictoires[29].
- L'expression « Révolution tranquille » désigne une période de profondes transformations politiques, sociales et culturelles amorcée au Québec autour de 1960 ; sa date de fin varie selon les historiens[30]. L'historien de la littérature André Gervais qualifie explicitement cette appellation d'oxymore dans une étude consacrée à son origine[31].
- Le titre Enfermés dehors, film d'Albert Dupontel sorti en 2006[32], reprend l'oxymore « enfermé dehors », fondé sur la contradiction apparente entre le caractère intérieur du verbe enfermer et l'adverbe dehors[33].
Dans le langage courant
Certains oxymores sont devenus des expressions usuelles et ne produisent plus toujours le même effet de surprise qu'en contexte littéraire. Les ressources linguistiques citent notamment :
- « un silence éloquent », où l'absence de parole est présentée comme porteuse d'un message[2];
- « une douce violence »[2];
- « un illustre inconnu », qui associe la célébrité suggérée par illustre à l'anonymat[2];
- « la voix du silence »[2];
- « un silence assourdissant » et « une douce folie », donnés comme exemples par Le Robert[23].
Dans ces emplois, la contradiction est souvent seulement apparente : elle sert à exprimer une réalité complexe, une intensité ou une coexistence de qualités que des termes ordinaires rendraient moins vivement[2].
Notes et références
- ↑ 1,0 et 1,1 « Oxymore », Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition.
- ↑ 2,0 2,1 2,2 2,3 2,4 2,5 2,6 2,7 et 2,8 « L'oxymore », Vitrine linguistique, Office québécois de la langue française.
- ↑ « Paradoxe », Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition.
- ↑ Michel Jourde et Jean-Charles Monferran, « Traduire Louise. Sur le sonnet XII des Euvres de Louïze Labé Lionnoize, 1555 », Revue italienne d'études françaises, no 9, 2019, p. 1-7, DOI 10.4000/rief.3836.
- ↑ Frédéric Calas, Leçons de stylistique : cours et exercices corrigés, 4e éd., Armand Colin, 2021, p. 309-317.
- ↑ 6,0 et 6,1 « Rhétorique », Encyclopédie Larousse, section « L'oxymoron, ou oxymore ».
- ↑ Jean de La Fontaine, « Le Lièvre et la Tortue », Fables, texte reproduit sur Wikisource d'après l'édition de 1874.
- ↑ Molière, Le Malade imaginaire, acte III, scène XIV, texte établi par Charles Louandre, Charpentier, 1910, reproduit sur Wikisource.
- ↑ Nicolas Boileau, L'Art poétique, chant I, Œuvres poétiques, édition de 1872, reproduite sur Wikisource.
- ↑ Blaise Pascal, « Raison des effets 3 », Les Pensées de Pascal.
- ↑ « Oxymore », Encyclopédie Larousse.
- ↑ Voltaire, Le Mondain, Œuvres complètes, édition Garnier, tome X, reproduite sur Wikisource.
- ↑ « Figures de style : le guide complet », La langue française, section « L'oxymore ».
- ↑ « Les principales figures de style », Lumni, section « Les figures d'opposition ».
- ↑ Voltaire, Candide, chapitre III, édition Garnier, 1877, reproduite sur Wikisource.
- ↑ Stéphane Lojkine, « L'héroïsme de l'esprit », cours d'agrégation, Aix-Marseille Université, CIELAM, 2019-2020.
- ↑ Victor Hugo, Les Contemplations, texte reproduit sur Wikisource.
- ↑ « D'où rayonne la nuit », Comédie-Française, 13 janvier 2022.
- ↑ Victor Hugo, Les Misérables, texte reproduit sur Wikisource.
- ↑ Michel Bardet, « Figures de rhétorique », Le Monde, 16 décembre 2006.
- ↑ Charles Baudelaire, « Le Flacon », Les Fleurs du mal, édition de 1861, reproduite sur Wikisource.
- ↑ Charles Baudelaire, « Du vin et du haschisch », Les Paradis artificiels, texte reproduit sur Wikisource.
- ↑ 23,0 23,1 et 23,2 « Oxymore », Dico en ligne Le Robert.
- ↑ Paul Valéry, « Fragments du Narcisse », texte reproduit sur Wikisource d'après les Œuvres de Paul Valéry, Éditions de la N.R.F., 1933.
- ↑ Pierre-Henri Simon, « Réponse au discours de réception de Pierre Emmanuel », Académie française, 5 juin 1969.
- ↑ David Philip Platten, « Neuroexistentialism: Camus' La Chute », French Cultural Studies, vol. 37, no 2, 2026, p. 218-228, mis en ligne le 10 décembre 2025.
- ↑ Un merveilleux malheur, Éditions Odile Jacob.
- ↑ « Neuf Moules Mâlic », Centre Pompidou, analyse de l'œuvre et du Grand Verre.
- ↑ « Oulipo », Comité d'histoire de la Bibliothèque nationale de France.
- ↑ « Nouveau regard sur la Révolution tranquille », Université du Québec, 12 mai 2021.
- ↑ André Gervais, « D'où vient l'expression révolution tranquille ? », Bulletin d'histoire politique.
- ↑ Thomas Sotinel, « Enfermés dehors », Le Monde, 4 avril 2006.
- ↑ « Enfermé dehors », Antidote, Druide informatique, 5 juin 2017.
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