La Nuit de Valognes
| La Nuit de Valognes | |
| Auteur | Éric-Emmanuel Schmitt |
|---|---|
| Pays | France |
| Genre | Pièce de théâtre |
| Éditeur | Actes Sud |
| Collection | Actes Sud-Papiers |
| Lieu de parution | Arles |
| Date de parution | 1991 |
| Nombre de pages | 87 |
| ISBN | 2-86943-328-X |
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La Nuit de Valognes est une pièce de théâtre en trois actes d'Éric-Emmanuel Schmitt, créée le 17 septembre 1991 à l'Espace 44 de Nantes, dans une mise en scène de Jean-Luc Tardieu, puis présentée à Paris à la Comédie des Champs-Élysées à partir du 4 octobre de la même année. Publiée en 1991 chez Actes Sud, elle est la première œuvre dramatique de Schmitt portée à la scène professionnelle[1],[2].
La pièce reprend le personnage de Don Juan pour imaginer, dans la Normandie du XVIIIe siècle, son procès organisé par plusieurs de ses anciennes conquêtes. La volonté de punir un séducteur incapable de fidélité laisse progressivement place à une interrogation sur sa transformation, sur l'amour et sur l'identité. Ce renversement du mythe, dont le personnage de Sganarelle et le motif de la statue constituent deux points d'ancrage, mêle comédie de mœurs, intrigue judiciaire et drame intime[3].
Genèse et création
Écrite à la fin des années 1980, alors que Schmitt enseigne encore la philosophie, La Nuit de Valognes marque le début de sa carrière publique de dramaturge. L'auteur avait composé des pièces dans sa jeunesse, mais c'est ce texte consacré à Don Juan qui retient l'attention des professionnels. La comédienne Edwige Feuillère contribue à faire connaître le manuscrit, avant que Jean-Luc Tardieu n'en assure la création à Nantes[4].
La première représentation a lieu le 17 septembre 1991 à l'Espace 44, dans le cadre de la Maison de la culture de Loire-Atlantique. La production rejoint la Comédie des Champs-Élysées le 4 octobre. Mathieu Carrière interprète Don Juan, Micheline Presle la duchesse de Vaubricourt et Danièle Lebrun la comtesse de la Roche-Piquet. La distribution comprend également Florence Darel dans le rôle d'Angélique, Delphine Rich dans celui de Mademoiselle de la Tringle et André Gille dans celui de Sganarelle. Les décors sont de Dominique Arel et les costumes de Jean-Patrick Godry[1],[5].
La publication du texte chez Actes Sud intervient la même année, dans la collection « Actes Sud-Papiers ». Cette entrée en littérature dramatique précède notamment Le Visiteur, créé en 1993[2],[4].
Intrigue
Au milieu du XVIIIe siècle, quatre femmes se rendent, par une nuit d'orage, dans un manoir de Valognes, en Normandie. La comtesse de la Roche-Piquet, Mademoiselle de la Tringle, Hortense de Hauteclaire, dite la Religieuse, et Madame Cassin découvrent qu'elles ont toutes été séduites puis abandonnées par Don Juan. Leur hôtesse, la duchesse de Vaubricourt, a connu le même sort. Elle les a réunies pour constituer un tribunal et juger le célèbre libertin. La peine prévue est paradoxale : Don Juan devra épouser Angélique de Chiffreville, filleule de la duchesse et dernière de ses conquêtes, et lui rester fidèle, sous peine d'emprisonnement. Les cinq femmes entendent ainsi frapper le séducteur dans ce qu'elles croient être son attachement le plus profond, sa liberté.
Lorsque Don Juan arrive avec son valet Sganarelle, il affronte les reproches et les questions de ses anciennes maîtresses, dont il ne garde parfois qu'un souvenir lointain. Pourtant, dès qu'il est question d'Angélique, son comportement déroute l'assemblée : loin de se révolter, il accepte le jugement et le mariage. La jeune fille espère encore être aimée de lui, mais Don Juan lui déclare qu'il ne l'aime pas. Leur entretien confronte deux conceptions des relations humaines, l'une fondée sur la conquête et le désir, l'autre sur l'engagement et l'attachement. Le trouble du libertin convainc la duchesse qu'il n'est déjà plus l'homme qu'elle voulait châtier.
Les anciennes amantes refusent toutefois d'en rester là. Elles accusent désormais Don Juan d'avoir trahi sa propre nature et demandent à connaître la raison de sa métamorphose. Sganarelle contribue à faire revivre, par un retour en arrière, les événements survenus quelques mois auparavant. Don Juan avait rencontré un jeune homme immobile qu'il avait d'abord pris pour une statue : le chevalier de Chiffreville, frère d'Angélique. Une amitié profonde s'était nouée entre eux, puis des sentiments amoureux que le séducteur n'avait jamais éprouvés auparavant. Après s'être éloigné de Don Juan, le chevalier l'avait provoqué en duel et s'était volontairement jeté sur son épée. Il était mort dans ses bras, après l'aveu de leur amour réciproque.
Le comportement de Don Juan envers Angélique prend alors un autre sens : à travers la jeune fille, qui lui rappelle son frère, il cherchait aussi à retrouver celui qu'il avait perdu. Il se déclare prêt à l'épouser et à se consacrer à son bonheur, mais Angélique, comprenant désormais les raisons de cette proposition, la refuse. Les femmes elles-mêmes peinent à accepter la disparition du séducteur qu'elles avaient connu. Don Juan quitte le manoir, libre de son ancienne réputation, mais désormais seul devant une existence à réinventer[6].
Réécriture du mythe de Don Juan
Du châtiment à la transformation
La pièce s'inscrit dans une longue tradition littéraire et musicale issue du Burlador de Sevilla attribué à Tirso de Molina, du Dom Juan de Molière et de l'opéra Don Giovanni de Mozart. Schmitt en conserve le séducteur, son valet, le goût de la provocation et l'épisode de la statue, mais en déplace le sens. Alors que le Commandeur des versions classiques personnifie la sanction surnaturelle infligée au libertin, la prétendue statue de La Nuit de Valognes se révèle être un homme vivant. Sa rencontre avec Don Juan devient l'origine non de sa mort, mais de sa découverte de l'amour[3],[7].
Le procès inverse également la logique habituelle du récit. Les femmes, généralement présentées comme les victimes successives de Don Juan, se font juges et veulent lui imposer la fidélité. Mais leur sentence perd toute portée lorsqu'il accepte de s'y soumettre : la sanction qu'elles croyaient insupportable ne l'est plus. En transformant le châtiment en enquête sur ce qui a changé le personnage, Schmitt fait passer au premier plan la conscience de soi et le rapport à autrui. Le dénouement ne restitue pas à Don Juan son pouvoir de séduction ; il lui retire au contraire la possibilité de se définir uniquement par ce pouvoir.
Amour, identité et regard féminin
L'attachement de Don Juan au chevalier de Chiffreville introduit une interrogation sur la sexualité du personnage, sans réduire sa transformation à une explication unique. Dans un commentaire rétrospectif, Éric-Emmanuel Schmitt précise que son intention est moins de démontrer une homosexualité dissimulée que de distinguer le désir sexuel de l'amour, conçu comme une relation à un autre être. Le chercheur Nikola Bjelić voit pour sa part dans la pièce une remise en question de l'identité stable du héros : le Don Juan moderne n'apporte plus une réponse définitive à la question de savoir qui il est[7],[3].
Les anciennes maîtresses jouent un rôle essentiel dans cette crise. Elles connaissent les habitudes de Don Juan au point de ne plus reconnaître l'homme qu'il est devenu ; leur désir de le condamner se double alors d'un besoin de préserver le personnage auquel elles ont cru. La chercheuse Aurélia Gournay souligne aussi la complexité d'Angélique : loin d'être seulement une ingénue trompée, elle a favorisé le projet de procès afin d'obtenir un mariage, avant d'y renoncer lorsqu'elle comprend que Don Juan ne l'épouserait pas par amour pour elle. Le personnage échappe ainsi à la fois au rôle de victime passive et à celui de récompense promise au héros[6].
La construction dramatique accompagne ces renversements. Les échanges ironiques et les affrontements verbaux du tribunal font progressivement place à des confidences, puis à des scènes rétrospectives qui révèlent la tragédie du chevalier. Sganarelle sert à la fois de témoin, de commentateur et de contrepoint comique. La nuit du procès, qui s'achève à l'aube, devient le temps nécessaire pour que les personnages découvrent l'écart entre l'image publique de Don Juan et sa vie intérieure[8].
Reprises et diffusion
En novembre 2005, la pièce est remontée au Théâtre royal du Parc à Bruxelles, dans une mise en scène de Patricia Houyoux. À cette occasion, Schmitt reprend le troisième acte. Il explique avoir accepté, lors de la création de 1991, des modifications demandées par son entourage artistique, avant de retrouver son manuscrit initial et de rétablir la direction qu'il souhaitait donner au dénouement. Cette version revue est ensuite diffusée notamment dans des éditions destinées à l'enseignement[7],[9].
Régis Santon propose une nouvelle mise en scène au Festival Off d'Avignon en juillet 2007, puis au théâtre Silvia-Monfort à Paris à partir du 15 novembre. Bernard Malaka tient le rôle de Don Juan, Marie-France Santon celui de la duchesse et Régis Santon celui de Sganarelle. La distribution comprend notamment Camille Cottin et Anne Jacquemin[10]. Au Québec, le Théâtre du Trident présente une production mise en scène par Martin Genest au printemps 2009[11].
La pièce circule également hors du monde francophone. Sous le titre Don Juan on Trial, dans une adaptation anglaise de Jeremy Sams, elle est jouée au Milwaukee Repertory Theater en 1995, puis par la Royal Shakespeare Company à Stratford-upon-Avon en 1996. Parmi les autres créations recensées figurent des représentations en Espagne en 1995, en Pologne en 2001, en Estonie en 2003, au Japon en 2004 et en Russie dans les années 2000. Le texte a aussi été traduit notamment en bulgare et en grec ; des versions espagnole, catalane, polonaise et russe participent à sa diffusion internationale[7].
Accueil critique
Lors de la création de 1991, plusieurs critiques relèvent l'originalité de cette variation sur Don Juan, la vivacité de ses répliques et son alliance entre divertissement et réflexion philosophique. Dans Ouest-France, Jean Thiéfaine salue l'angle adopté par le jeune dramaturge ; les comptes rendus du Figaro Magazine et des Échos mettent en avant les dialogues, les personnages féminins et l'interprétation. Ces articles sont notamment conservés sous forme d'extraits dans la revue de presse publiée sur le site de Schmitt[7].
Les reprises donnent lieu à des appréciations plus contrastées. En 2007, Marie-Laure Atinault, dans WebThéâtre, souligne le sens de la scène et la richesse des rôles, tout en jugeant le texte très dense ; elle estime que la mise en scène de Régis Santon parvient à contenir ses développements les plus abondants[12]. Cédric Enjalbert, dans Les Trois Coups, apprécie le soin apporté aux décors, aux costumes et au jeu, mais trouve le spectacle trop sage, insuffisamment ouvert à la fantaisie et à l'excès comique du texte[13].
À propos de la production québécoise de 2009, Denise Martel, dans Le Journal de Québec, retient la force des échanges et le relief donné aux personnages féminins, mais regrette un Don Juan trop effacé ainsi que la longueur de certains passages. Ces lectures témoignent des difficultés de représentation d'une pièce où le séducteur traditionnel doit progressivement cesser d'être le centre flamboyant de l'action[14].
Éditions
- La Nuit de Valognes, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud-Papiers », , 87 p. (ISBN 2-86943-328-X).
- Théâtre, vol. 1, Paris, Albin Michel, (ISBN 2-226-10963-3). Recueil réunissant La Nuit de Valognes, Le Visiteur, Le Bâillon et L'École du diable[15].
- Théâtre, vol. 1, Paris, Le Livre de poche, (ISBN 2-253-15396-6). Réédition du même recueil[16].
- La Nuit de Valognes, Paris, Magnard, coll. « Classiques & Contemporains » (no 61), (ISBN 2-210-75471-2). Édition pédagogique accompagnée d'une présentation, de notes et de questions de Claudia Jullien et Pierre Brunel ; des tirages ultérieurs comprennent la version revue en 2005[8],[9].
Études
- Sophie Lamaison, Schmitt, La Nuit de Valognes, Paris, Ellipses, coll. « Résonances », (ISBN 978-2-7298-2500-3). Réédition en 2014[17].
- Aurélia Gournay, « De Don Juan aux Don Juanes : la séduction donjuanesque à l'épreuve de la féminisation du mythe », MuseMedusa, no 2, (lire en ligne).
- Nikola Bjelić, « Don Juan in Search of Identity in the Play « La Nuit de Valognes » by Éric-Emanuel Schmitt », Etnoantropološki problemi / Issues in Ethnology and Anthropology, vol. 16, no 3, , p. 917-933 (DOI 10.21301/eap.v16i3.12).
Références
- ↑ 1,0 et 1,1 « La nuit de Valognes, mise en scène de Jean-Luc Tardieu », sur Catalogue général de la Bibliothèque nationale de France (consulté le )
- ↑ 2,0 et 2,1 « La nuit de Valognes / Éric-Emmanuel Schmitt », sur Catalogue de la médiathèque de Levallois (consulté le )
- ↑ 3,0 3,1 et 3,2 Nikola Bjelić, « Don Juan in Search of Identity in the Play « La Nuit de Valognes » by Éric-Emanuel Schmitt », Etnoantropološki problemi / Issues in Ethnology and Anthropology, vol. 16, no 3, , p. 917-933 (DOI 10.21301/eap.v16i3.12, lire en ligne)
- ↑ 4,0 et 4,1 « Extrait de Schmitt, La Nuit de Valognes, de Sophie Lamaison », sur Éditions Ellipses (consulté le )
- ↑ « La Nuit de Valognes : création du 17 septembre 1991 », sur Les Archives du spectacle (consulté le )
- ↑ 6,0 et 6,1 Aurélia Gournay, « De Don Juan aux Don Juanes : la séduction donjuanesque à l'épreuve de la féminisation du mythe », MuseMedusa, no 2, (lire en ligne)
- ↑ 7,0 7,1 7,2 7,3 et 7,4 « La Nuit de Valognes : « Ma première pièce… », commentaire d'Éric-Emmanuel Schmitt daté du 16 novembre 2005 », sur Site officiel d'Éric-Emmanuel Schmitt (consulté le )
- ↑ 8,0 et 8,1 « La Nuit de Valognes, collection « Classiques & Contemporains » », sur Magnard (consulté le )
- ↑ 9,0 et 9,1 « La Nuit de Valognes : nouvelle version 2005 revue par l'auteur », sur Réseau des bibliothèques de Grenoble (consulté le )
- ↑ « La nuit de Valognes, mise en scène de Régis Santon », sur Catalogue général de la Bibliothèque nationale de France (consulté le )
- ↑ « La Nuit de Valognes », sur Théâtre du Trident (consulté le )
- ↑ Marie-Laure Atinault, « La nuit de Valognes d'Éric-Emmanuel Schmitt : une première pièce où un auteur cherche son style », sur WebThéâtre, (consulté le )
- ↑ Cédric Enjalbert, « Une nuit bien calme », sur Les Trois Coups, (consulté le )
- ↑ Denise Martel, « Don Juan pris au piège », sur Le Journal de Québec, (consulté le )
- ↑ « Théâtre. La Nuit de Valognes, Le Visiteur, Le Bâillon, L'École du diable », sur Albin Michel (consulté le )
- ↑ « La Nuit de Valognes, Le Visiteur, Le Bâillon, L'École du diable (Théâtre, tome 1) », sur Le Livre de poche (consulté le )
- ↑ « Schmitt, La Nuit de Valognes, Sophie Lamaison », sur Ellipses (consulté le )
Liens externes
- Présentation, commentaires de l'auteur et revue de presse, sur le site officiel d'Éric-Emmanuel Schmitt.
- Fiche de la création de 1991, sur Les Archives du spectacle.
Article publié sur Wikimonde Plus
- Théâtre
- Littérature française ou francophone