Mohamed Toukabri
| Naissance |
Tunis (Tunisie) |
|---|---|
| Nationalité | tunisienne et belge |
| Profession |
Danseur et chorégraphe |
| Formation |
P.A.R.T.S. (Bruxelles) |
Mohamed Toukabri, né en 1990 à Tunis, est un danseur et chorégraphe belgo-tunisien établi à Bruxelles. D'abord formé au breakdance en Tunisie, il étudie à l'école bruxelloise P.A.R.T.S. avant de travailler avec plusieurs figures de la danse contemporaine européenne, notamment Sidi Larbi Cherkaoui, Damien Jalet et Anne Teresa De Keersmaeker, ainsi qu'avec la compagnie Needcompany[1].
Dans ses propres créations, il associe les langages du hip-hop et de la danse contemporaine à des récits sur la migration, les liens familiaux, la mémoire et la transmission. Son parcours de chorégraphe est marqué par le solo The Upside Down Man (2018), le duo avec sa mère The Power (of) The Fragile (2021), For the Good Times (2023), conçu avec Luca Giacomo Schulte, et Every-Body-Knows-What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened-Yesterday (2025), présenté au Festival d'Avignon[2],[3].
Parcours
Formation en Tunisie et à Bruxelles
Mohamed Toukabri découvre le breakdance vers l'âge de douze ans, en voyant des danseurs de rue près d'une gare de Tunis. Il fréquente les milieux du hip-hop et rejoint le Sybel Ballet Théâtre, dirigé par Syhem Belkhodja. Au contact des interprètes de cette compagnie, il aborde la danse contemporaine, dont les techniques et les rapports à l'espace diffèrent de sa pratique initiale. Adolescent, il poursuit sa formation à l'Académie internationale de la danse, à Paris, puis au Centre méditerranéen de danse contemporaine de Tunis. Il participe également à plusieurs créations du chorégraphe tunisien Imed Jemaa[1].
En 2008, il s'installe en Belgique pour intégrer P.A.R.T.S., l'école fondée par Anne Teresa De Keersmaeker. Il y suit les deux cycles de formation jusqu'en 2012 et découvre notamment la danse postmoderne américaine. Cette formation l'amène à confronter les codes de la danse institutionnelle à ceux du hip-hop, un contraste qui deviendra central dans son travail de chorégraphe[1],[4].
Collaborations et carrière d'interprète
Encore étudiant, il rejoint en 2010 la distribution de Babel (words), une création de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet. Il participe ensuite à Re: Zeitung (2012), reprise de la pièce Zeitung d'Anne Teresa De Keersmaeker. Membre de Needcompany de 2013 à 2018, il se produit dans des spectacles mêlant danse, théâtre et performance, notamment sous la direction de Grace Ellen Barkey et de Jan Lauwers. La pièce The Blind Poet de ce dernier lui permet d'approfondir son expérience du théâtre[1],[5].
Parallèlement, il travaille avec les chorégraphes tunisiens Aïcha M'Barek et Hafiz Dhaou dans Sacré Printemps ! (2014). En 2017, il interprète avec Aurélien Houette un duo de Christine Hassid inspiré du ballet Le Spectre de la rose[6]. Sa collaboration avec Sidi Larbi Cherkaoui se poursuit dans Nomad (2018), dans une version de l'opéra Shell Shock, A Requiem of War présentée à la Philharmonie de Paris en 2018, puis dans l'opéra Alceste à Munich en 2019. Il participe en 2023 à Holding Present, création d'Ula Sickle avec l'ensemble Ictus, et retrouve Cherkaoui en 2024 comme danseur invité du Ballet du Grand Théâtre de Genève pour Ihsane[5],[7].
Créations chorégraphiques
Premiers travaux sur l'identité et la migration
Avec The Upside Down Man (The Son of the Road), présenté pour la première fois en mai 2018 au festival Me, Myself & I de Hellerau, à Dresde, Mohamed Toukabri passe de l'interprétation de spectacles collectifs à une écriture personnelle. Dans ce solo autobiographique, il retrace son parcours entre la Tunisie et l'Europe en alternant parole, danse et images de sa famille. Le spectacle joue notamment sur l'accueil réservé à l'étranger, les représentations associées à son prénom et les attentes du public à l'égard d'un danseur issu du monde arabe. Les figures de breakdance, parfois exécutées la tête en bas, dialoguent avec des mouvements empruntés à la danse contemporaine. La pièce tourne dans plusieurs pays européens et est retenue dans la sélection #NewYoung du TheaterFestival en 2019[8],[5].
Le rapport à la famille et aux frontières prend une autre forme dans The Power (of) The Fragile, créé en 2021. Mohamed Toukabri y danse avec sa mère, Mimouna (Latifa) Khamessi, qui avait elle-même souhaité devenir danseuse. Le duo met en scène leurs retrouvailles après plusieurs années de séparation entre Tunis et Bruxelles. Les récits de leur vie s'entremêlent à des gestes de soutien, à des portés et à des jeux de poids entre les deux corps. La pièce interroge les places respectives du parent et de l'enfant devenu adulte, mais aussi les possibilités inégales de voyager et de se retrouver[9],[10].
Les obstacles administratifs auxquels se heurte cette rencontre font partie de la genèse du spectacle. Devenu citoyen belge en 2018, le chorégraphe peut plus facilement voyager, mais sa mère rencontre encore des difficultés pour obtenir l'autorisation de venir travailler en Belgique. Prévue initialement en 2020, la création est reportée en raison de la pandémie de Covid-19 et des restrictions de déplacement qui empêchent Latifa Khamessi de rejoindre l'équipe artistique. Ces événements nourrissent la réflexion de la pièce sur la mobilité et les frontières[1],[11].
Deuil, transmission et histoire de la danse
Invité au Festival d'Avignon en 2023 dans le cadre du programme Vive le sujet !, Mohamed Toukabri conçoit avec l'artiste visuel Luca Giacomo Schulte For the Good Times. Leur duo prend pour point de départ un deuil partagé et l'œuvre du chorégraphe allemand Raimund Hoghe, dont Schulte a longtemps été le collaborateur. La création fait du souvenir, de l'absence et des rituels un espace de rencontre entre les deux interprètes[2].
Le solo Every-Body-Knows-What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened-Yesterday, créé au Festival d'Avignon en 2025 après des présentations en avant-première, déplace l'interrogation vers l'histoire même de la danse. Mohamed Toukabri y traverse différents vocabulaires gestuels, du breaking aux techniques classiques et postmodernes, comme autant de traces conservées dans son corps. Des textes écrits et dits par l'artiste tunisienne Essia Jaïbi accompagnent les mouvements ; l'arabe, le français et l'anglais coexistent dans la voix et les projections. La pièce questionne les hiérarchies entre danses de rue et danses académiques, ainsi que la place accordée à certaines traditions dans les récits historiques dominants[3],[4].
Cette création fait l'objet d'une tournée internationale, notamment au festival Tanz im August à Berlin en 2026. Elle est également présentée la même année dans le cadre d'une programmation de la Sharjah Art Foundation aux Émirats arabes unis[12],[13].
Démarche artistique et réception
L'écriture de Mohamed Toukabri repose sur la circulation entre des techniques apprises dans des contextes différents. L'expérience de P.A.R.T.S. lui a fait prendre conscience du décalage entre l'histoire de la danse postmoderne américaine enseignée dans les écoles et celle des danses hip-hop, pourtant développées à New York à une période en partie commune. Dans ses entretiens, il décrit le corps comme une archive où se déposent des savoirs, des déplacements et des rapports sociaux. Cette démarche s'inscrit dans une réflexion sur la transmission et sur la façon dont les institutions établissent une hiérarchie entre les formes dansées[4],[14].
L'accueil critique souligne régulièrement sa maîtrise d'un répertoire gestuel varié, tout en discutant l'articulation entre cette virtuosité et la dimension narrative de ses spectacles. À propos de The Upside Down Man, Pieter T'Jonck, dans Theaterkrant, relève la richesse de sa danse mais juge le récit trop prévisible et insuffisamment lié aux mouvements. À l'inverse, The Power (of) The Fragile est apprécié pour l'intimité de la relation scénique entre la mère et le fils : Delphine Goater, pour ResMusica, insiste sur la confiance physique qui les unit. Dans Springback Magazine, Dom Czapski trouve également le duo touchant, tout en estimant que le récit de l'exil demeure trop général[8],[10],[15].
Les critiques de Every-Body-Knows-What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened-Yesterday mettent à leur tour en avant la fluidité du passage d'un style chorégraphique à l'autre. Caroline Charron, dans ResMusica, salue sa précision et son aisance mais considère certains messages trop appuyés. Des réserves semblables apparaissent dans Télérama et, lors des représentations berlinoises de 2026, dans Springback Magazine : la quantité de textes et de commentaires risquerait par moments de réduire la part d'interprétation laissée au spectateur. Ce dernier compte rendu souligne néanmoins la force expressive des mouvements, notamment lorsque le danseur dissimule son visage[16],[17],[12].
Notes et références
- ↑ 1,0 1,1 1,2 1,3 et 1,4 « Mohamed Toukabri : À travers les frontières esthétiques, géographiques et générationnelles », sur Théâtre Les Tanneurs (consulté le )
- ↑ 2,0 et 2,1 « For the Good Times », sur Festival d'Avignon (consulté le )
- ↑ 3,0 et 3,1 « Every-Body-Knows-What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened-Yesterday », sur Festival d'Avignon (consulté le )
- ↑ 4,0 4,1 et 4,2 Marie Pons, « Décoloniser les gestes (1) : Combler les trous de l'histoire depuis la France et la Belgique », sur CN D Magazine, (consulté le )
- ↑ 5,0 5,1 et 5,2 (en) « Mohamed Toukabri », sur P.A.R.T.S. (consulté le )
- ↑ « Spectres 2017 », sur Christine Hassid Project (consulté le )
- ↑ « Mohamed Toukabri », sur Festival d'Avignon (consulté le )
- ↑ 8,0 et 8,1 (nl) Pieter T'Jonck, « Uitgestoken hand van een dansnomade », sur Theaterkrant, (consulté le )
- ↑ « The Power (of) The Fragile », sur Needcompany (consulté le )
- ↑ 10,0 et 10,1 Delphine Goater, « The Power (of) the fragile, la revanche des doux par Mohamed Toukabri », sur ResMusica, (consulté le )
- ↑ (nl) Joost Ramaer, « Nieuw festival in Gent: « We felt things needed shaking up a bit » », sur Theaterkrant, (consulté le )
- ↑ 12,0 et 12,1 (en) Evgeny Borisenko et Emily May, « Backdrops and frontlines at Tanz im August 2026 », sur Springback Magazine, (consulté le )
- ↑ (en) « « Every-Body-Knows-What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened-Yesterday » (2025) by Mohamed Toukabri », sur Sharjah Art Foundation (consulté le )
- ↑ Belinda Mathieu, « Mohamed Toukabri crée « Every-body-knows-what-tomorrow-brings-and-we-all-know-what-happened-yesterday » », sur La Terrasse, (consulté le )
- ↑ (en) Dom Czapski, « Mohamed Toukabri: The Power (of) the Fragile », sur Springback Magazine, (consulté le )
- ↑ Caroline Charron, « Mohamed Toukabri : virtuose aux multiples facettes », sur ResMusica, (consulté le )
- ↑ Emmanuelle Bouchez, « Festival d'Avignon 2025 : le chorégraphe Mohamed Toukabri s'engage dans un solo puissant mais bavard », sur Télérama, (consulté le )
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