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Rituel du 1er mai à Prague

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En 2004, quinze ans après la chute du rideau de fer et la fin de la République socialiste tchécoslovaque, il ne semble plus rien rester du rituel du 1er mai communiste. Si la « Fête du travail » figure toujours dans les calendriers officiels des anciens pays de l'Est, les défilés, indissociables de cette date pendant près d'un demi siècle, ont disparu. Ne restent que des concerts, des spectacles et des activités diverses, organisés par les municipalités. À Prague, seul le parti communiste tchèque (KSČM) organise encore un rassemblement sur le plateau de Letná, lieu emblématique des grandes manifestations de la période de normalisation. Rien ne manque à la mise en scène : la tribune officielle, le slogan « Avec le peuple et pour le peuple », le drapeau tchécoslovaque et l'étendard rouge. Ce contexte, le décor et les participants créent une étrange variation de l'ostalgie, si bien illustrée par le film Good Bye, Lenin!. Mais l'événement, loin d'être à la mode, n'attire plus que quelques dizaines de retraités.

Mise en scène

Et pourtant, la période où les manifestants endimanchés formaient les cortèges du 1er mai n'est pas loin. Pendant plus de 40 ans, ces flots bariolés et enjoués ont exprimé, selon la rhétorique officielle, la détermination à marcher vers un avenir victorieux, vers le communisme. Dans le monde entier, au moins dans celui rassemblé dans le « camp de la paix » (NDLR: le bloc communiste), une vague humaine déferlait une fois par an sur les villes. Des milliers d'hommes et de femmes se regroupaient sur leurs lieux de travail et formaient un torrent puissant et invincible qui serpentait dans les rues. Les régimes communistes transformèrent cette journée en une date emblématique du calendrier officiel. De journée de lutte, le 1er mai devint un jour de fête, une célébration du travail et de son héros, le travailleur. Ce fut l'occasion de diffuser des modèles de comportements et une représentation de la société idéale adressée autant aux nationaux qu'aux spectateurs étrangers. Si cette représentation est aujourd'hui disparue, elle n'en laisse pas moins une possibilité de comprendre ce que devait être, aux yeux des autorités communistes, la nouvelle société communiste, ses héros et ses valeurs.

« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

À 8 heures du matin, ce 1er mai 1958, la tête du défilé du 1er mai apparaît devant le Musée national, sur la Place Venceslas, à Prague. Selon le journal officiel Rudé právo, « Toute la place retentit d'un premier cri : ‘Vive le Parti communiste tchécoslovaque !’, ‘Avec l’Union soviétique pour l'éternité', ‘Vive la paix !’ … Les milliers de spectateurs répondent et saluent le drapeau tchécoslovaque entouré d'étendards rouges ». Le cortège se dirige vers la tribune principale. Apparaissent progressivement les grands portraits de Marx, Engels, Lénine, celui du « premier président ouvrier » tchécoslovaque, Klement Gottwald et de son successeur, Antonín Zápotocký. Une marée d'étendards rouges annonce les portraits des membres du Politburo du Comité central du Parti communiste tchécoslovaque (PCT) et des camarades Khrouchtchev et Vorochilov. À travers toute la place s'étend la bannière avec la devise principale du 1er mai de cette année : « Sous la direction du PCT vers l'avant pour l'accomplissement de l'édification du socialisme ! » Une fois la tête du défilé arrivée devant la tribune principale, décorée par les portraits de Marx, Engels, Lénine et Gottwald et par la devise « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », le cortège s'arrête. La place est alors remplie d'une « marée bariolée et joyeuse, chantant les chansons révolutionnaires ».

L'« homme socialiste »

Tel un mythe conté, le défilé du 1er mai représente toute l'histoire du mouvement ouvrier, de ses débuts jusqu'à l'époque contemporaine. Il s'ouvre par le drapeau rouge, marquant le départ de la révolution ouvrière. Les portraits de Marx, Engels et Lénine, rappellent les « pères fondateurs » de la doctrine du régime, et celui de Gottwald, nommé le « premier président ouvrier », le premier propagateur de leur enseignement en Tchécoslovaquie. Les représentations des membres du Politburo réunissent les réalisateurs actuels de ce programme. Les salutations adressées aux autres pays du bloc rassemblent la communauté de « peuples frères » formée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et les banderoles à la gloire des partis communistes occidentaux préfigurent les futurs élargissements de cette communauté. L'idéal héroïque de cette communauté, l’ « homme socialiste », apparaît de la fusion des meilleures qualités des Milices populaires, dévouées au régime, des sportifs aux corps d'athlètes, des travailleurs de réserve investis dans l'édification du socialisme et de la jeunesse socialiste cultivant l'esprit de camaraderie et de solidarité. Les populations, organisées en délégations d'entreprises dans le corps du cortège, réalisent, par leur travail, la future société communiste. Dans sa composition, le cortège respecte ainsi la chronologie de l'histoire du mouvement ouvrier. Par son avancement, il annonce la suite de l'histoire.

La dialectique des masses

Car le défilé est une marche des masses au sens propre, mais également au sens figuré. L'avancement du cortège réfléchit l'image d'une société en marche vers l'avant, vers l'avenir. Le matin du 1er mai, la société entière se met en mouvement et part, au même moment et dans tout le pays, pour une marche victorieuse : « Comme des milliers de ruisseaux, ils quittent les campagnes et les entreprises pour se fondre en un torrent retentissant ». L'idée hégélienne de la dialectique des masses retrouve son apothéose dans le défilé national de la capitale. La métaphore peut être poursuivie au-delà des frontières. Le même jour, toutes les démocraties populaires se mettent en marche. Grâce à un jeu opportun de décalage horaire, le défilé sur la Place rouge à Moscou donne symboliquement le départ aux défilés dans les capitales européennes des autres pays socialistes. Dès l'apparition de la télévision, le décalage horaire sert à rappeler cette hiérarchie. La retransmission en direct du défilé de Moscou ouvre la journée télévisée et les défilés dans les autres capitales du bloc de l'Est s'alignent sur lui.

La symbolique prospective du mouvement renoue avec la tradition originelle du 1er mai, fête fondamentalement tournée vers l'avenir. Une affiche ouvrière autrichienne du 1er mai 1891 représente Marx tenant dans sa main le Capital. Il pointe le doigt vers une île lointaine aux caractères méditerranéens. Le soleil levant du 1er mai illumine le slogan Liberté, Égalité, Fraternité. Marx est entouré d'ouvriers prêts à embarquer vers de l'île. Leurs barques portent les principales revendications du mouvement ouvrier : suffrage universel direct, journée de 8 heures, protection des travailleurs. Après l'instauration de la « dictature du prolétariat », d'abord en Russie puis après 1945 en Europe centrale et orientale, la forme iconographique de la confiance en un avenir meilleur est innovée. Selon la doctrine officielle, l'avenir que les premiers 1er mai promettait est sur le point de se réaliser. La symbolique du soleil se levant à l'horizon est abandonnée et remplacée par une autre, celle des résultats du travail qui rapprochent chaque jour davantage la classe ouvrière du paradis social. Pour rester dans la même métaphore, les travailleurs, installés sur les barques, ont déjà pris le large en direction de l'île. Il ne reste plus qu'une chose à faire pour que le rêve se réalise pleinement : ramer.

L'avancée de la société vers le communisme se mesure par les résultats du travail dont le 1er mai est un aperçu. Le rythme annuel de la fête donne l'occasion de faire le bilan du chemin parcouru. Afin que le cortège devienne véritablement une « revue annuelle du travail » et des « meilleures volontés », le rythme de la production s'aligne, tout au moins sur le plan idéologique, sur le rythme des manifestations. Dans la rhétorique officielle, les performances des entreprises sont calculées « du premier mai au premier mai » et non plus selon les années civiles. Les plans de production s'alignent sur la Fête du travail (et dans une moindre mesure sur d'autres dates symboliques, comme l'anniversaire de la Révolution d'Octobre 1917), brisant ainsi les rythmes traditionnels de production. La majorité des engagements des collectifs de travail de dépasser le plan sont, eux aussi, pris à l'occasion du 1er mai. La question de savoir si l'alignement de la production sur les célébrations était formel ou réel reste ouverte et mérite un réexamen du rapport entre le politique et l'économique au-delà du rituel.

La marche du cortège permet de rendre compte du chemin déjà parcouru. Elle résume l'état d'avancée de la société entière sur le chemin de progrès social vers le communisme, une progression optimiste, puisque par nature, le défilé ne peut aller que de l'avant. L'éditorialiste de Rudé právo résume par ces mots le chemin que trace annuellement le cortège : « D'où êtes-vous partis, nos défilés rouges et fleuris ? Où êtes-vous arrivés ? Et, nos défilés ouvriers, où allez-vous aboutir ? » La réponse est dans le défilé : les résultats du travail et les engagements marquent le chemin vers l'avenir et assurent que le but sera immanquablement atteint. Toutefois, ce que l'avenir promet n'est jamais clairement défini : il est seulement certain que ce sera bien et que cela arrivera. Afin d'expliquer pourquoi l'île promise du communisme reste malgré de grands efforts toujours lointaine, le chemin vers le communisme est progressivement sectionné en phases toujours plus nombreuses : la révolution socialiste, la première phase de l'édification du socialisme, l'édification des bases du socialisme, le socialisme développé…

Les gestes du don et du contre-don

Les officiels sur la tribune (Prague, 1981).

Dans la mise en scène du 1er mai, les rôles de l'acteur et du spectateur semblent bien définis. Pourtant, les choses sont plus complexes qu'il n'y paraît. Une fois que la place devant la tribune est remplie de manifestants, ces derniers réclament l'apparition des officiels. La place retentit alors de « Vive le PCT ! », « Vive la paix ! », « Vive notre gouvernement ! ». C'est seulement à ce moment qu'apparaissent sur la tribune les membres du parti et du gouvernement, les secrétaires du Comité central du PCT, les ministres, les présidents des partis du Front national et les autres représentants de la vie publique. Après l'hymne national, le Président, également Premier secrétaire du Comité central, prononce son discours « plusieurs fois interrompu par les applaudissements et les ovations ». Ensuite, toute la place reprend en chœur l'Internationale qui lance un appel à la marche victorieuse des travailleurs : « C'est la lutte finale / groupons-nous et demain / l'Internationale / sera le genre humain ».

L'hymne ouvrier entraîne alors une inversion des rôles. Avec ses dernières notes, les manifestants, jusqu'alors spectateurs de la montée des autorités sur la tribune, deviennent acteurs du défilé que les officiels observent du haut de l'estrade. Ce renversement est salué par une nouvelle « vague de cris de joie ». Dans l'après-midi, les rôles s'inversent à nouveau. De nombreux divertissements – concerts, bals et spectacles – sont organisés où les manifestants-acteurs redeviennent de simples spectateurs. Quant aux représentants officiels, ils assument dans l'après-midi à nouveau leur fonction de représentation. Ils accordent des entretiens à la presse, offrent à leurs invités d'honneur un repas de fête et les accompagnent dans le programme officiel. Ce double renversement des rôles rappelle l'esprit subversif du carnaval où le roi et le valet intervertissaient leurs places le temps de la fête.

Les gestes du défilé font appel au registre du don, élément central de la mise en scène du 1er mai comme la fête « totale » d'une communauté. Ce registre symbolique permet d'apprécier pleinement la signification du rituel pour les autorités.

Au moment où s'éteignent les dernières notes de L'Internationale et les manifestants s'apprêtent à se mettre en marche, un groupe de pionniers se sépare de la tête du défilé et court vers la tribune pour remettre aux représentants du parti et du gouvernement des bouquets de fleurs. La valeur symbolique de ce geste de reconnaissance est encore renforcée par la simplicité du bouquet qui n'est qu'une gerbe de tulipes, de roses ou d'œillets rouges. Sa valeur émotive est soulignée par le décalage entre l'âge des jeunes pionniers donateurs et celui des représentants officiels gratifiés. En signe de récompense, ces derniers offrent aux jeunes pionniers une place aux premiers rangs de la tribune, avec une vue privilégiée sur le défilé. Tel des parents à leurs enfants, ils leur fourniront des explications sur le spectacle qui se déroulera désormais devant leurs yeux. La dimension paternaliste de la scène sert le charisme individuel des représentants officiels. Pratique connue de tous les régimes démocratiques ou autoritaires, elle vise également à renforcer la légitimité du régime, perpétuant de père en fils la tradition de la culture politique ouvrière par un acte d'initiation aux pratiques rituelles.

Le geste de remise des fleurs donne le signal de départ au défilé et préfigure la suite. En brandissant les banderoles affichant les résultats du travail de l'année, les manifestants apportent symboliquement les fruits de leur labeur à la société dont les meilleurs éléments sont installés sur la tribune. Le récit du 1er mai dans la presse insiste sur l'aspect émotionnel du geste, mobilisant le registre de l'affection, de la fierté et de l'amour. En 1961, « toutes les entreprises de Prague s'enorgueillissent des collectifs en compétition pour le titre de brigade de travail socialiste ». Les bannières, les banderoles et les chars allégoriques expriment en chiffres, en courbes et en images les résultats de la production, les taux d'exécution du plan et ses dépassements. Ces objets mobiles sont, en quelque sorte, un prolongement des bras et des cordes vocales des manifestants, rendant le message à transmettre plus visible au spectateur. En 1966 à Žilina, la direction de l'entreprise de génie civil Váhostav porte la bannière : « Au premier trimestre 1966, nous avons rempli le plan du produit brut à 131,5 % ». Ce chiffre résume les efforts que les employés offrent à la société, le rapprochant d'un compte-rendu. Ni le nom des cadres dirigeants ni celui des meilleurs travailleurs récompensés la veille n'apparaissent sur les banderoles. La performance que le chiffre synthétise appartient à l'ensemble des salariés de l'entreprise, sans distinction ni privilège, mettant ainsi en scène l'idéal de solidarité des collectifs de travail.

Quel que soit le geste, sa valeur symbolique compte plus que sa valeur réelle. Son caractère volontaire, désintéressé et sans calcul importe davantage que les résultats matériels du travail : « Les milliers de gens donnent d'eux-mêmes à la société plus que ce qui a été prévu par le plan ». En 1958, dans la région de Pardubice, le dernier week-end avant le 1er mai, 82 000 personnes promettent à effectuer des travaux de « bénévolat » dont le cumul représente 1 819 000 heures de travail. Les engagements pris dans les entreprises de la région sont, eux, évalués à 101 millions de couronnes. En 1961, les trois collectifs de l'aciérie Vítkovické železárny, de l'usine Teplotechna, et de la maintenance mécanique SONP Kladno ont « tenu leur parole et ont rendu après réparation le fourneau N° 3 à la fonderie Koniev SONP Kladno pour le 1er mai », soit cinq jours avant la date prévue, un « cadeau » offert à la fonderie. Voilà pour le discours officiel.

La réalité est souvent toute autre. Les engagements sont fréquemment pris à l'insu des travailleurs, par la direction de l'entreprise appliquant simplement les circulaires de leur ministère sectoriel. Le don de soi est régi par les contraintes économiques, politiques ou sociales. Toutefois, la rhétorique officielle continue à interpréter ce geste comme une preuve d'adhésion spirituelle au régime socialiste : « N'est-ce pas une révolution », s'interroge Rudé Právo en 1958, « que les populations cherchent et réfléchissent à comment créer une plus grande richesse dans l'État qui leur appartient ? » Comme si le don permettait d'inscrire le socialisme dans une utopie réalisée. Dans cette logique, ce qui compte davantage n'est pas la bonne exécution du plan mais son dépassement ou l'engagement de le faire : c'est une preuve de la foi du travailleur. Pour décrire les promesses de faire des économies et de donner toujours plus que les travailleurs inscrivent sur les banderoles, le régime utilise le terme de « confession ». Ce terme charge le geste d'une qualité spirituelle. Par ailleurs, l'œillet rouge offert par les pionniers aux autorités en ouverture du défilé perpétue une tradition ancienne de l'iconographie socialiste qui associe cette fleur à une expression de foi.

Les formes de domination dans les régimes socialistes

Le don des résultats du travail établit une relation sociale entre le donateur et le receveur. Par ce geste, le cortège met en scène la nature des rapports sociaux et économiques et les formes de domination dans les régimes socialistes.

La référence communautaire dans le lien social transparaît à travers l'accumulation de tous les gestes individuels désintéressés dans le défilé. En réunissant les efforts de l'ensemble des acteurs sociaux autorisés, le cortège matérialise l'idée force du régime : « La perspective de l'avenir du socialisme sera à la portée de main si chacun y met sa petite contribution. Toutes les grandes choses naissent de choses plus petites ». Et chaque spectateur peut vérifier par lui-même la puissance que représente l'addition des efforts individuels : certains défilés de Prague dans les années 1950 durent jusqu'à six heures.

L'allégorie des « femmes de Žižkov » exprime parfaitement l'idée de l'accumulation des efforts dans une œuvre commune. Chaque année, les femmes des entreprises de ce quartier pragois créent par leurs corps une image vivante. En 1961, en arrivant devant la tribune, mille deux cent femmes de Žižkov se serrent l'une contre l'autre. À travers toute la largeur de la place Venceslas apparaît alors une gigantesque étoile rouge et le texte : « 40 ans du PCT ». Le message varie d'une année sur l'autre. En 1947, c'est l'inscription « Paix » (Mír). En 1949, année du lancement du 1er plan quinquennal, c'est l'emblème du quinquennat et l‘année d’après le portrait du Premier secrétaire Klement Gottwald, avec la faucille et le marteau. En 1955, l'allégorie rappelle le 10e anniversaire de l'union entre l'URSS et la Tchécoslovaquie et son 30e anniversaire en 1975. En 1987, l'année d'adoption officielle de la perestroïka soviétique en Tchécoslovaquie, les femmes de Žižkov représentent l'inscription « PragueMoscou ».

S'incliner, se plier devant la tribune en signe d'allégeance donne son sens à la composition des femmes. Elles donnent par leurs corps une preuve matérielle de l'idée qui habite leurs esprits. Le suspense sur la « traditionnelle surprise » que les femmes de Žižkov préparent aux manifestants est volontairement entretenu par les médias et leur exemple crée des émules dans le pays. Le message que le régime souhaite transmettre reste pourtant le même. L'un des quartiers les plus pauvres de la capitale, Žižkov regroupe depuis les années 1880 les ouvriers travaillant majoritairement dans l'industrie mécanique. C'est ici que le régime place les racines du mouvement ouvrier tchécoslovaque, la pauvreté et l'insalubrité du lieu donnant naissance aux « profondes idées sociales et une conscience de classe ». À travers la composition des femmes de Žižkov, toute la classe ouvrière adresse ainsi un geste de gratitude et d'obéissance aux élites nationales installées sur la tribune.

Le défilé porte l'ensemble de ces dons désintéressés vers la tribune où ils sont symboliquement offerts à l'État-parti, représenté par ses élites politiques et sociales. Ces dernières peuvent depuis la tribune percevoir l'ensemble du don. Elles peuvent visualiser comment leurs ordres sont suivis dans chaque partie du pays, confirmant ainsi l'œuvre de « management social ». En guise de remerciement, elles accordent aux manifestants une salutation au moment de leur passage devant la tribune.

Le don appelle un contre-don. Pour remercier les populations des résultats du travail offerts dans le défilé matinal, les autorités leur proposent les festivités dans l'après-midi. Le régime communiste instrumentalise alors une ancienne tradition d'origine allemande où l'après-midi du 1er mai était consacré aux loisirs. Les bals populaires et les concerts sont organisés sur les grandes places. Les tribunes où les invités étaient installés le matin servent d'estrades improvisées aux ensembles de musique. Le régime réalise ainsi la vieille promesse de Lénine : « Un jour, nos rues seront la fête ».

Le geste de don et de contre-don est censé établir un rapport social et une hiérarchie entre le travailleur – manifestant et les élites de l'État-parti réunies sur la tribune officielle. La célébration du 1er mai joue ainsi un rôle important dans l'apprentissage des valeurs sociales et politiques du nouvel « homme socialiste ». Dans la mesure où la Fête du travail met en scène les principaux enjeux d'une société socialiste, l'esprit du don mériterait une réflexion plus approfondie et une mise en perspective avec d'autres domaines de la vie sociale. Et cela d'autant plus que les logiques semblables ont été récemment révélées dans des espaces et des milieux différents : celui des pratiques quotidiennes dans les entreprises est-allemandes et des échanges économiques en URSS des années 1930. Poursuivre ces réflexions devrait apporter de nouveaux éléments sur la culture quotidienne et le fonctionnement des sociétés socialistes.

Pour en savoir plus

  • Roman Krakovsky, Rituel du 1er mai en Tchécoslovaquie 1945-1989, Paris, L'Harmattan, 2004.
  • Catherine Bell, Ritual Theory, Ritual Practice, New York et Oxford, Oxford University Press, 1992.
  • Maurice Dommanget, Histoire du 1er mai, Paris, Éditions de la Tête de feuilles, 1972.
  • Eric Hobsbawm, The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.
  • Christel Lane, The Rites of Rulers. Ritual in Industrial Society. The Soviet Case, Cambridge, Cambridge University Press, 1981.
  • Karen Petrone, Life Has Become More Joyous, Comrades. Celebrations in the Time of Stalin, Bloomington, Indiana University Press, 2000.

Voir aussi

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