Statuts de l'ordre du Croissant
Les statuts de l'ordre du Croissant sont les textes réglementaires de l'ordre du Croissant, une institution chevaleresque fondée en 1448 par René d'Anjou, roi titulaire de Naples et comte de Provence. Ils définissent les conditions d'admission, les obligations des membres, les cérémonies et le fonctionnement des assemblées de l'ordre. Rédigés en français au milieu du XVe siècle, ils sont connus par plusieurs manuscrits, qui ne reproduisent pas tous un état identique du texte. Leur étude permet de distinguer la mise en place progressive de l'institution, sa représentation héraldique et la transmission ultérieure de ses règles[1],[2].
Le témoin le plus fréquemment reproduit est le manuscrit Français 25204 de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Ses armoiries peintes en font aussi un document sur la composition et la mémoire de l'ordre. D'autres exemplaires, notamment conservés à la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris et à la bibliothèque Méjanes à Aix-en-Provence, éclairent la circulation des statuts sous des formes matérielles différentes[3].

Rédaction et évolution des statuts
La date de 1448 correspond à la fondation de l'ordre et à l'élaboration de ses premières règles, non à celle de tous les manuscrits aujourd'hui conservés. Un premier projet est associé à Tarascon et au 11 août 1448, date reprise dans le prologue d'un exemplaire de la bibliothèque Méjanes. Les recherches de l'historien Christian de Mérindol distinguent ensuite une rédaction établie en Anjou vers 1449-1450 et un remaniement postérieur à 1452, qui précise notamment les cérémonies et les serments des chevaliers[1],[4].
Cette chronologie repose sur la comparaison de textes réglementaires, de copies anciennes et de documents relatifs aux décisions prises par le conseil de l'ordre entre 1450 et 1452. Elle conduit à considérer les statuts non comme un acte unique et définitivement fixé en 1448, mais comme un ensemble de prescriptions progressivement complétées. Les différences entre témoins peuvent ainsi traduire aussi bien la copie d'une rédaction antérieure que des additions destinées à préciser les usages institutionnels[1].
L'édition publiée en 1644 par l'érudit angevin Claude Ménard, à partir de documents alors conservés dans les milieux érudits angevins et provençaux, ne reproduit pas exactement le texte du Français 25204. Le Vray Théâtre d'honneur et de chevalerie de Marc de Vulson de La Colombière, paru en 1648, en transmet une autre version, plus courte sur certains points. Ces publications ont longtemps servi à connaître l'ordre, mais leur confrontation avec les manuscrits montre qu'aucun de ces imprimés ne doit être tenu pour la transcription de tous les états successifs des statuts[2],[5].
Contenu et portée institutionnelle
Les statuts organisent une compagnie aristocratique dont l'effectif est en principe limité à cinquante membres. L'admission concerne des hommes de noblesse éprouvée, chevaliers ou écuyers, et suppose un engagement personnel envers les règles de l'ordre. La dignité ne se résume donc pas au port d'un insigne : elle impose des devoirs religieux et moraux, ainsi qu'une participation à une communauté régie par des procédures d'accueil, de délibération et, si nécessaire, de correction[2],[5].
Le texte prescrit plusieurs engagements, traditionnellement présentés sous la forme de sept serments. Ils portent notamment sur le service de Dieu, la protection de l'Église, des veuves, des orphelins et des personnes sans défense, la loyauté et la conduite honorable. Les dispositions liturgiques et cérémonielles inscrivent ces obligations dans la vie collective des membres : la prière, le serment et les rites de réception donnent une forme publique à l'appartenance à l'ordre[5].
Le chapitre doit se réunir chaque année le 22 septembre, jour de la fête de saint Maurice, protecteur de l'ordre. Les statuts prévoient l'élection d'un sénateur, chargé de présider la compagnie et de veiller à sa discipline. René d'Anjou se présente pour sa part comme l'« entrepreneur » et le « mainteneur » de l'institution, plutôt que comme son chef titulaire. Cette répartition des fonctions exprime un idéal de fraternité chevaleresque, sans supprimer l'influence du prince fondateur sur les admissions et la vie de l'ordre[2],[5].
Les prescriptions possèdent également une dimension matérielle et héraldique. Les membres doivent faire représenter leurs armes sur un carreau, coussin de velours ou de satin destiné à marquer leur place dans la cathédrale Saint-Maurice d'Angers. Ces objets, dont certains sont connus grâce à des dessins postérieurs, relient la réglementation écrite, la célébration religieuse et l'affichage public de l'identité des chevaliers[6].
Ces textes constituent avant tout des règles : ils indiquent ce qui devait être fait, et non nécessairement ce qui fut observé en toute circonstance. Les documents conservés sur les réunions de l'ordre permettent de saisir une partie de sa pratique, surtout pour les premières années, mais ne forment pas une suite complète de procès-verbaux. L'étude des statuts gagne donc à être confrontée aux autres témoignages sur la compagnie, sans confondre son programme institutionnel avec son fonctionnement effectif[1],[5].
Les manuscrits du XVe siècle
Le Français 25204 de la Bibliothèque nationale de France
Le manuscrit Français 25204, conservé au département des Manuscrits de la BnF, compte 65 feuillets de papier et mesure environ 195 × 130 mm. Il contient les statuts en français et se distingue par la place accordée aux armoiries peintes des membres. Sa reliure, aux armes de l'ancienne abbaye Saint-Victor de Paris, apporte un indice sur son histoire de conservation, sans permettre à elle seule de déterminer son lieu de confection[3].
La décoration est essentiellement héraldique. Les écus, accompagnés de l'identification des chevaliers, composent une représentation de la compagnie qui complète le texte normatif. Ils font de cet exemplaire une source sur les appartenances nobiliaires et les relations que René d'Anjou souhaitait entretenir dans ses différents espaces d'influence, mais leur présence ne garantit pas que tous les personnages représentés aient été membres au même moment[2],[5].
Le volume appartient au XVe siècle, mais sa datation précise fait l'objet d'une discussion. Une réalisation vers 1462 a été proposée à partir de la comparaison entre l'armorial et la chronologie des admissions ou des décès de certains chevaliers. Il s'agit d'une datation déduite du contenu, non d'une date explicitement portée par un colophon. Elle doit surtout être distinguée des étapes de rédaction des statuts, commencées dès 1448 : un manuscrit copié dans les années 1460 peut transmettre des dispositions élaborées plusieurs années auparavant[2],[5].
L'intérêt de cet exemplaire tient ainsi à la réunion, dans un même volume, d'un texte développé des règles et d'un ensemble d'images qui matérialisent l'identité de l'ordre. Il ne constitue cependant ni le seul témoin médiéval des statuts, ni un registre exhaustif des actes réellement accomplis par ses membres[3],[5].
L'exemplaire de la bibliothèque Sainte-Geneviève
La bibliothèque Sainte-Geneviève conserve, sous la cote ms. 1687, un petit manuscrit sur parchemin, en français, d'environ 200 × 140 mm et composé de 26 feuillets. Son exécution est située dans la seconde moitié du XVe siècle. Sa décoration comprend notamment une initiale ornée et des éléments héraldiques, dans une présentation différente de celle du vaste ensemble d'armoiries du Français 25204[7].
Les armes de Louis de Bournan, seigneur du Coudray, figurent au feuillet 2. D'autres marques, notamment celles de François de Jousselin de Jupilles, témoignent de l'histoire ultérieure de l'exemplaire. Ces particularités rapprochent le volume d'un livret de statuts associé à des possesseurs identifiables, plutôt que d'une simple réduction décorative du manuscrit de la BnF. Elles ne suffisent toutefois pas à établir une filiation textuelle directe entre les deux témoins[7].
Les manuscrits de la bibliothèque Méjanes
À Aix-en-Provence, la bibliothèque Méjanes possède au moins deux témoins distincts. Le ms. 1803 (Rés. ms 55), sur parchemin, compte 71 feuillets de petit format, environ 140 × 100 mm. Sa présentation associe des initiales alternativement rouges et bleues à une reliure ancienne estampée, restaurée. Le volume est particulièrement instructif pour l'organisation du texte : le prologue porte la date du 11 août 1448, tandis que des parties consacrées aux cérémonies et aux serments figurent vers la fin du recueil[4].
Le ms. 1612, autrefois coté 1477, est un témoin incomplet, également sur parchemin, de 19 feuillets, mais de format plus grand, environ 240 × 170 mm. Le début du texte manque. Il conserve une rédaction apparentée des statuts, sans être un feuillet détaché du ms. 1803. Leur juxtaposition montre que les règles circulaient sous des formes matérielles diverses, depuis le petit livre maniable jusqu'au fragment d'une copie de dimensions plus importantes[8].
Copies érudites, armoriaux et éditions
La transmission du texte s'est poursuivie après la disparition de l'ordre. Des copies et dossiers constitués par les érudits des XVIIe et XVIIIe siècles ont conservé des matériaux qui ne sont plus tous accessibles sous leur forme d'origine. Les manuscrits Français 5605 et Français 24108 sont notamment liés aux travaux de Claude Ménard ; son édition de 1644 a ensuite servi de base à celle publiée par Théodore de Quatrebarbes dans le premier volume des Œuvres complètes du roi René en 1845. Ces imprimés sont précieux pour l'histoire du texte, mais ne doivent pas être assimilés à des manuscrits fondateurs rédigés en 1448[1],[2].
Le manuscrit Français 31794, du XVIIe siècle, correspond quant à lui à une copie réalisée pour le collectionneur François-Roger de Gaignières à partir du Français 25204, avec reproduction peinte des armoiries. Il témoigne de l'intérêt antiquaire suscité par les statuts et leur décor. Les dossiers Clairambault 1241 et Clairambault 1309 ont une fonction différente : le premier rassemble notamment des extraits relatifs aux délibérations de l'ordre vers 1450-1452, tandis que le second conserve des copies et des témoignages héraldiques ou figurés utiles pour l'étude des chevaliers et de leur mémoire[1],[2],[6].
Enfin, les recueils d'armoiries associés à l'ordre ne sont pas nécessairement des manuscrits de ses statuts. Un armorial tel que le Français 5225 fournit des informations sur les chevaliers et leurs emblèmes, sans constituer pour autant un exemplaire complet du règlement. La distinction entre texte statutaire, copie érudite et recueil héraldique est essentielle : ces documents se complètent, mais ne répondent ni au même usage ni aux mêmes questions historiques[2],[5].
Notes et références
- ↑ 1,0 1,1 1,2 1,3 1,4 et 1,5 Christian de Mérindol, « L'ordre du Croissant. Mises au point et perspectives », dans La noblesse dans les territoires angevins à la fin du Moyen Âge, Rome, École française de Rome, coll. « Publications de l'École française de Rome », no 275, 2000, p. 499-509, lire en ligne.
- ↑ 2,0 2,1 2,2 2,3 2,4 2,5 2,6 2,7 et 2,8 Michael T. Reynolds, « René of Anjou, King of Sicily, and the Order of the Croissant », Journal of Medieval History, vol. 19, nos 1-2, 1993, p. 125-161, DOI.
- ↑ 3,0 3,1 et 3,2 Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Statuts de l'Ordre du Croissant, fondé par René d'Anjou (1448), manuscrit Français 25204, reproduction numérique sur Gallica.
- ↑ 4,0 et 4,1 Bibliothèque Méjanes (Aix-en-Provence), manuscrit 1803 (Rés. ms 55), « Statuts de l'ordre du croissant », XVe siècle, Catalogue collectif de France, notice du manuscrit.
- ↑ 5,0 5,1 5,2 5,3 5,4 5,5 5,6 5,7 et 5,8 Sanne van Splunter, Chivalry and Politics in Fifteenth-Century Orders of Knighthood, mémoire de recherche, 2014, notamment p. 28-31, 33-39 et 66-69, texte en ligne.
- ↑ 6,0 et 6,1 Centre des monuments nationaux, Los en croissant. Ordres et chevaliers en Anjou, dossier de l'exposition au château d'Angers (15 juin-30 septembre 2018), 2018, lire en ligne.
- ↑ 7,0 et 7,1 Institut de recherche et d'histoire des textes (CNRS), « Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève, ms. 1687 », Initiale, catalogue des manuscrits enluminés, notice du manuscrit.
- ↑ Bibliothèque Méjanes (Aix-en-Provence), manuscrit 1612 (ancienne cote 1477), « Statuts de l'ordre du Croissant », XVe siècle, Catalogue collectif de France, notice du manuscrit.
Bibliographie
- Christian de Mérindol, « L'ordre du Croissant. Mises au point et perspectives », dans La noblesse dans les territoires angevins à la fin du Moyen Âge, Rome, École française de Rome, 2000, p. 499-509.
- Michael T. Reynolds, « René of Anjou, King of Sicily, and the Order of the Croissant », Journal of Medieval History, vol. 19, nos 1-2, 1993, p. 125-161.
- Émile Perrier, Les Chevaliers du Croissant. Essai historique et héraldique, Vannes, Lafolye, 1906.
- Sanne van Splunter, Chivalry and Politics in Fifteenth-Century Orders of Knighthood, mémoire de recherche, 2014.
Article publié sur Wikimonde Plus