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Originologie

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L'originologie (originology en anglais) est un terme initialement introduit par le psychanalyste américain Erik Erikson dans Gandhi's truth (1969, traduit en français sous le titre La vérité de Gandhi : aux origines de la non-violence militante, Flammarion, 1974) et Young man Luther (1958, traduit en français sous le titre Luther avant Luther, Flammarion, 1992). Dans ce dernier livre, Erikson écrit que l'originologie se réfère à « la réduction de chaque situation humaine à une analogie avec une situation antérieure, et surtout à ce précurseur le plus ancien, le plus simple et le plus infantile qui est supposé être ses "origines" »[1]. Le terme est généralisé pour désigner l'étude de tout discours d'origine, quelle que soit la thématique particulière du discours. Il existe des discours sur l'origine de l'Univers[2], il existe également des discours sur l'origine de la vie[3], des discours sur l'origine de l'homme[4], sur l'origine des sociétés humaines[5], etc. Ces discours, dans leur ensemble, constituent l'objet de l'originologie au sens large. Dans une perspective inspirée par l'œuvre de Michel Foucault, on s'interroge alors sur ce qui caractérise ces discours, sur leur épistémè[6].

Les discours d’origine sont multiples et extrêmement variés. Cette situation paraît défier toute vue d’ensemble, chaque discours d’origine ayant ses caractéristiques propres, ses particularités, son épistémé. Pourtant, une attention plus profonde, soutenue par une analyse à la fois historique et structurale, permet de dégager un certain nombre de traits qui caractérisent ces discours. Tel est l'objet de l'originologie.

Une originologie foucaldienne

Pascal Nouvel développe l'idée d'une originologie fondée sur les principes d'analyse de Michel Foucault dans Avant toutes choses, enquête sur les discours d'origine[7]. Cette originologie autorise à construire une typologie des discours d’origine fondée sur leurs épistémé (ou leurs structures) respectives.

Pour établir une telle typologie, il met en évidence une caractéristique structurale générale des discours d'origine : un discours d’origine est montant s’il part d’entités simples pour rendre compte d’entités plus complexes, autrement dit s’il se présente comme un récit d’émergences successives (c'est le cas de tous les discours scientifiques sur l'origine). Un discours d’origine est descendant s’il postule une entité transcendante, quelle qu’en soit la nature, pour rendre compte d’entités qui sont plus simples qu’elle (c'est le cas des discours mythiques sur l'origine).

La notion de discours montant et de discours descendant sur l’origine une fois dégagée, quatre grands types de discours peuvent être identifiés : les discours mythiques, rationnels, scientifiques et phénoménologiques. Ils permettent de construire une originologie historico-structurale, fondée sur l'histoire des idées et sur l'analyse des structures caractéristiques des idées sur l'origine. Selon cette thèse, les deux grandes structures de discours d'origine (montante et descendante) ont donné naissance aux quatre grands types de discours d'origine qui peuvent être repérés dans l'histoire de la culture occidentale et dans d'autres cultures : discours mythique (descendant), rationnel (montant et descendant), scientifique (montant), phénoménologique (ni montant ni descendant). L'originologie devient alors une description détaillée de ces quatre types de discours.

Les discours d'origine

Les discours mythiques

Les discours mythiques sur l'origine peuvent être trouvés dans les récits mythiques (la Genèse biblique, la Théogonie d'Hésiode, etc.). Ce sont des discours qui peuvent être caractérisés comme « descendants » au sens où supposent une entité créatrice ou une intention d'où découlent les choses créées. Les mythes d'origine ont été particulièrement étudiés par Mircéa Eliade[8]. Claude Levi-Strauss y a aussi consacré de nombreuses pages dans ses Mythologiques[9]. Ernst Cassirer a consacré à l'examen de la question de la pensée mythique, et donc aussi des discours mythiques qui en résulte, une part importante de son œuvre La philosophie des formes symboliques[10].

Les discours rationnels

Les discours rationnels sur l'origine apparaissent en même temps que la philosophie, avec Thalès qui affirme que tout vient de l'eau, proposant ainsi un discours montant sur l'origine, qui part du plus simple pour expliquer les choses composées. Aristote présente Thalès comme le premier philosophe[11]. Mais, déjà avec Anaximandre, disciple de Thalès, le discours sur l'origine se complexifie. Tout ce qui est tire son origine, selon Anaximandre, non de l'eau mais d’une entité abstraite qu'il nomme l'apeiron (et qu'on peut traduire par l'illimité, l'infini, le « sans-borne » — a, privatif ; peiron, la limite). Heidegger estime qu'Anaximandre est le premier philosophe parce qu'il a senti l'impossibilité de principe qui empêche d'attribuer à un étant quel qu'il soit (l'eau ou tout autre étant) le rôle d'entité originaire[12]. Il s'agit d'un discours qui n'est ni simplement « descendant » ni simplement « montant », mais qui est à la fois montant et descendant. Dans la suite de l'histoire de la philosophie, les discours rationnels partageront cette caractéristique. Le discours aristotélicien en est une des meilleures illustrations. Les choses y sont présentées comme ayant quatre causes, dont trois sont montantes (cause formelle, matérielle, efficiente) et une descendante (la cause finale), qui est considérée comme plus importante que les autres par Aristote[13]. De nombreux discours d’origine seront élaborés, tout au long de l’histoire de la philosophie, tant dans l’antiquité qu’à l’époque moderne, qui possèderont cette structure à la fois montante et descendante. C’est encore le cas chez Kant. En effet, la première des antinomies de la raison pure qui, selon Kant, constitue le point de départ des thèses présentées dans la Critique de la raison pure, porte sur l’origine de ce qui est et montre qu’entre les deux propositions « le monde a eu un commencement » et la thèse opposée « le monde n’a pas eu de commencement », la raison ne peut trancher. En d’autres termes, Kant montre que les discours montants et descendants sur l’origine sont rationnellement légitimes bien qu’incompatibles. Auguste Comte conclura, de son côté, que la science doit proscrire tout discours d'origine car, expliquera-t-il, il n’y a de science que de ce qui se répète. L’origine étant, par définition, ce qui n’a eu lieu qu’une fois, ne saurait selon lui donner lieu à une science[14].

Les discours scientifiques

Les discours scientifiques sur l'origine apparaissent avec le livre de Darwin, L'origine des espèces, en 1959, soit deux ans après la mort d'Auguste Comte. Par la suite, les discours d'origine de type scientifique vont concerner un nombre de plus en plus important de domaines jusqu'à inclure virtuellement tous les domaines sur lesquels la science a pu développer des discours (origine de l'Univers, origine des atomes, origine des planètes, etc.). Les discours scientifiques sur l'origine ont la particularité d'être exclusivement « montants » (ils vont du plus simple au plus compliqué ; autrement dit, ils expliquent les entités les plus compliquées à partir des propriétés d'entités plus simples qu'elles). Un discours d’origine qui n’est pas strictement montant se voit aussitôt contester le qualificatif de scientifique, comme on a pu le voir quand des thèses comme le « principe anthropique » ou du « dessein intelligent (intelligent design) » ont tenté de revendiquer le statut de discours scientifique. Le concept d’émergence exprime l’exigence d’un caractère montant pour toute explication qui entend se présenter comme scientifique. L’émergence est ainsi la notion-clé qui identifie les discours scientifiques sur l’origine.

Les discours phénoménologiques

Les discours phénoménologiques sur l'origine apparaissent avec Husserl puis Heidegger qui tous deux soulignent le caractère « originaire » de la phénoménologie. Les discours phénoménologiques ont la particularité de prendre leur point de départ dans la conscience (pour Husserl) ou dans le Dasein (pour Heidegger), c'est-à-dire d'être ni montants ni descendants (ils ne partent pas d'une entité plus simple pour expliquer une entité plus complexe par un ou par une série de phénomènes d’émergence, comme les discours scientifiques ; ils ne partent pas non plus d'une entité complexe pour expliquer le plus simple comme les discours mythiques ; ils ne combinent pas davantage les deux types d'explication, comme c’est le cas des discours rationnels sur l’origine).

Intérêt de l'analyse historico-structurale

L’analyse historico-structurale permet ainsi d'affirmer que ces quatre grands types de discours sont les seuls possibles. En effet, un discours d'origine est nécessairement soit montant, soit descendant, soit l'un et l'autre, soit ni l'un ni l'autre, car on ne voit pas comment il pourrait manquer de tomber dans une de ces quatre catégories.

Les conclusions de l’analyse historico-structurale des discours d’origine peuvent être mis en contraste avec les thèses que soutient Auguste Comte qui, avec sa loi des trois états, distinguait trois âges de l’intelligence qu’il nommait religieux (ou concret), métaphysique (ou abstrait), scientifique (ou positif). On peut retrouver, sous ces dénominations, les caractéristiques des discours mythiques, rationnels et scientifiques. L’analyse historico-structurale introduit ainsi deux nouveautés importantes : 1) il n'y a plus trois mais quatre types de discours et surtout 2) il n'est plus possible d'établir une hiérarchie entre les discours car ils se succèdent dans une structure circulaire : les discours phénoménologiques font, en effet, droit aux discours mythiques sur l'origine. La thèse centrale d’Auguste Comte qui entendait fonder une hiérarchie des systèmes de pensée se voit donc invalidée.

À l’inverse, les conclusions de l’analyse historico-structurale des discours d’origine sont à rapprocher de la thèse proposée par Philippe Descola dans Par-delà nature et culture, laquelle le conduit à définir quatre ontologies : totémique, analogique, naturaliste et animiste. Il est possible de montrer que cette correspondance n’est pas fortuite mais qu’elle découle, au contraire, de prémisses analogues qui rapprochent la typologie des ontologies de Descola d'une originologie.

Dans une culture sécularisée les discours descendants sont dévalués en raison de l’opacité dont est entourée la notion d’une entité transcendante qui ordonnerait ce qui est. Il en résulte que dans de telles cultures, les discours scientifiques et phénoménologiques, qui ne font pas intervenir d’explication descendante, restent seuls au cœur des discussions philosophiques. Le fait que le débat philosophique, au vingtième siècle et au début du vingt-et-unième siècle, se soit porté essentiellement sur l’articulation entre discours scientifiques et discours phénoménologiques, renvoyant les discours mythiques et rationnels dans le domaine de l’histoire des idées, est un des effets de cette sécularisation. Ainsi, l’originologie historico-structurale permet de rendre compte de la teneur des débats philosophiques contemporains et de leur articulation avec ceux qui les ont précédés.

Notes et références

  1. Erik Erikson, Luther avant Luther, 1992, Flammarion.
  2. Etienne Klein, Discours sur l'origine de l'Univers, 2011, Flammarion.
  3. C'est le thème central du livre de Jean-Baptiste Lamarck, Philosophie zoologique, 1809.
  4. Thème du livre de Charles Darwin dans son livre La filiation de l'homme de l'homme (The descent of man, 1871) et largement débattu par Yves Coppens puis pas Pascal Picq dans de nombreux ouvrages.
  5. Un des exemples en est le texte fameux de Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, de 1755, dans lequel le raisonnement se fonde tout entier sur une hypothèse (présentée comme fictive) portant sur l'origine des sociétés humaines.
  6. Michel Foucault, L'archéologie du savoir, Gallimard, 1969
  7. Pascal Nouvel, Avant toutes choses, enquête sur les discours d'origine, CNRS Editions, 2020 ; traduction anglaise : The four ways to construct narratives on origins, Cambridge Scholars Publishing, 2021.
  8. Mircea Eliade, Aspects du mythe, Gallimard, 1963
  9. Claude Lévi-Strauss, Mythologiques, quatre tomes : Le Cru et le Cuit, Du miel aux cendres, L'Origine des manières de table, L'Homme nu, publiés de 1969 à 1981, chez Gallimard.
  10. Ernst Cassirer, La philosophie des formes symboliques, 1929, trois tomes : Le langage, La pensée mythique, La phénoménologie de la connaissance.
  11. Aristote, Métaphysique, A, 3, 983, b 30
  12. Martin Heidegger, La Parole d'Anaximandre, 1949.
  13. Aristote, Métaphysique, A, 2, 982b 2-7
  14. Auguste Comte, Discours sur l'esprit positif (1844) : « dans l’état positif, l’esprit humain reconnaissant l’impossibilité d’obtenir des notions absolues, renonce à chercher l’origine et la destination de l’univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s’attacher uniquement à découvrir, par l’usage bien combiné du raisonnement et de l’observation, leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. L’explication des faits, réduite alors à ses termes réels, n’est plus désormais que la liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques faits généraux dont les progrès de la science tendent de plus en plus à diminuer le nombre. »

Liens externes

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