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Thérapie sociale

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La thérapie sociale est une méthode transdisciplinaire inventée par Charles Rojzman qui se définit selon ses trois objectifs principaux : une psychothérapie du lien pour prévenir et guérir les violences, la résolution de problèmes complexes par l'intelligence collective et une nouvelle éducation à la démocratie.

La valeur-santé en question

« La maladie », en un sens, est ce dont il faudrait attendre réparation par le médecin et son agir médical. Dans cette représentation au long cours critiquée par Georges Canguilhem[1], « le mal » est ce qui décharge l'individu de lui-même, l'orbite dont le malade est exclu et qui ne lui offre aucune prise. Dans une quasi-symétrie, une pensée neuve de « la santé » marque peu à peu son ascendance sur l'image antérieure comme ce dont l' immunisation dépend de l'individu et de son agir préventif. De cette représentation, transit des marges de la psychiatrie aux marges du « social » selon Robert Castel[2], « le bien-être » est ce qui expulse les maux sur sa circonférence extérieure comme ce qui le menace et dont il faut esquiver les prises. L'opérationnalité du médecin devient la responsabilité du malade potentiel, qui se soigne en conjurant toute possibilité de crise, car il en est devenu le paradoxal déclencheur[3]. Quand « la maladie » véhicule l'image d'une « perfection » dont on est séparé, la « santé mentale » véhicule donc celle d'une « perfectibilité » illimitée ; et c'est « l'insuffisance de l'existence », pour parler comme Viktor von Weizsäcker[4], qui est unanimement rejetée. Selon ce dernier,

« Il est malheureusement totalement inexact de croire que la plupart des hommes sont sains durant la plus grande partie de leur vie et qu'ils tomberaient malades ici et là, de temps à autre. Il est de même tout aussi faux de croire que la majeure partie de la vie sociale et politique en société se joue impeccablement sur le plan moral et juridique et que de temps en temps survient une injustice qui sera repérée et réprimée. Ceci est une image fausse : une quantité énorme d'injustices se produit sans arrêt, et la plupart reste impunies. Cette quantité augmente progressivement, parce qu'une injustice impunie ne s'efface pas du fait qu'elle s'est produite il y a longtemps (la « prescription » n'est pas un processus naturel mais une pratique juridique). De la même façon, le trait fondamentale de la vie dite normale est qu'elle ne se déroule pas réellement sainement, comme chacun peut le constater ; elle est seulement nommée ainsi par commodité. Existe-t-il des corps sans faiblesses, des organismes immunisés contre les germes de toutes les infections possibles, des familles sans tares génétiques, des biographies sans affections déclarées, des vies psychiques exemptes de névroses ou de traits pathologiques ? »

— Viktor von Weizsäcker, Pathosophie, Grenoble, Jérôme Millon Éditeur, coll. « Krisis », 2011 (1re éd. allemande, 1956), p. 13

Une thérapie sociale

Concept et pratique inventés par Charles Rojzman[5], la thérapie sociale, précisément, soigne là où la vie sociale et politique touche notre vie émotionnelle et affective, dans les « blessures » individuelles et collectives, au sens où soigner, c'est conserver un lien avec la blessure tout en l'empêchant de nuire. À l'encontre d'une visée naïvement éradicatrice de nos maux dans le régime d'incertitude qui caractérise notre époque – où « être soi » ne va plus de soi[6] –, du malaise social donc et de nos folies ordinaires, surgit donc ce qu'on peut appeler un conservatisme : mais dont le paradoxe est éclatant, car il tend moins à préserver l'état de choses existant qu'à inventer les conditions d'une vraie conservation de soi, ou d'un vivre davantage (neutralisation de la destructivité et du conditionnement). L'autonomie à conquérir pour se soigner et sortir de l'impuissance est étroitement dépendante de ce qui fait souffrir, – d'où qu'il faille accepter nos imperfections. Premier pas d'un acheminement individuel et collectif vers le soin, c'est-à-dire en quelque sorte vers le « concret », le croître ensemble :

« On ne fera pas reculer la barbarie, la destructivité humaine par des exhortations et des incantations. La barbarie est fille de la peur, cette peur qui nous habite quand nous errons seuls dans un monde peuplé d'ennemis. La violence, elle, est fille de l'impuissance. Cette impuissance issue de notre difficulté à vivre l'errance dans un monde complexe et travaillé par des exigences contradictoires : sécurité et liberté, foi et raison, science et tradition, égalité et développement... Nous ne pourrons assumer et vivre ces contradictions et cette errance qu'en partageant nos connaissances mais aussi nos ignorances, notre intelligence mais aussi nos passions. Nous ne pourrons échapper à la barbarie que par un redoublement de nos facultés de sociabilité. Le XXIe siècle sera le siècle de l'apprentissage de la démocratie ou il ne sera pas. »

— Charles Rojzman, « Civilisation : mal-être et thérapie », Revue de psychologie de la motivation, n°40 : « Pour un humanisme éclairé », 2006

Soigner le lien

Ce croître ensemble, ou apprentissage de la vie démocratique, on peut l'appeler « apprentissage de la citoyenneté », comme dans le cas du Développement Social Urbain (DSU). La citoyenneté participe ici, pour le dire avec Jacques Donzelot, « d'un savoir-être où l'objectif consiste à amener chacun à transcender les rapports de forces pour situer les échanges dans la sphère de la raison. Une telle définition paraîtra un rien pompeuse à qui sait que cette appellation d'apprentissage de la citoyenneté recouvre essentiellement des techniques de gestion des conflits », telle qu'on pourrait y résumer la thérapie sociale. « Mais toujours celles-ci font jouer l'opposition entre le conflit associé à la souffrance et le savoir associé à la reconnaissance mutuelle[7]. »

« Souvent, le cadre de référence utilisé pour cette pédagogie de la citoyenneté est fourni par la psychanalyse, qui permet de démontrer la part irraisonnée qui entre en ligne de compte dans les comportements incivils mais aussi dans l'attitude des personnels qui y sont confrontés. Le groupe “Transformation et thérapie sociale”, dirigé par Charles Rojzman, est très sollicité par les responsables des politiques de la Ville pour former des habitants, des professionnels du DSU, des agents des services publics, voire des élus, à la connaissance des institutions et à la gestion des conflits. Ce qu'il convient de comprendre, en l'occurrence, à propos des institutions, c'est qu'elles ont perdu, comme les pères de famille, le monopole de l'autorité et du savoir, et qu'elles ne peuvent donc plus fonctionner sans prendre en compte les usagers, qu'elles doivent reconnaître que les usagers disposent d'une part de savoir qui fait d'eux des égaux par rapport aux prestataires, des citoyens à part entière et non des administrés à l'ancienne manière, assujettis au pouvoir de l'administration et craintifs envers ses agents. »

— Jacques Donzelot (avec Catherine Mével et Anne Wyvekens), Faire société. La politique de la ville aux États-Unis et en France, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2003, p. 220

Références

  1. Cf. « La santé : concept vulgaire et question philosophique » (1988), in Écrits sur la médecine, Paris, Seuil, coll. « Champ Freudien », 2002, p. 49-68.
  2. Cf. La Gestion des risques. De l'antipsychiatrie à l'après-psychanalyse, Paris, Minuit, 1981, rééd. dans la coll. « Reprise », 2011.
  3. Cette vision est construite « d'en haut », comme le démontre François Buton : « en mettant l'accent sur les individus plutôt que sur les milieux, les indicateurs [qui définissent les « facteurs de risque »] orientent généralement l'action politique en direction de la modification des comportements individuels plutôt que de la transformation des environnements sociaux. » Cf. François Buton, « Sous l'empire des risques sanitaires : les métamorphoses de la santé publique », Savoir/agir, n° 5, 2008 [lire en ligne].
  4. Pathosophie, Grenoble, Jérôme Millon Éditeur, coll. « Krisis », 2011 (1re éd. allemande, 1956), p. 288.
  5. Et ce, dès sa première publication, La peur, la haine et la démocratie, Paris, Desclée de Brouwer, 1992.
  6. Cf. Gilles Clamens, « L'amitié singulière, événement de notre politique ? », note de lecture, Cosmopolitiques, 01/05/2012 [lire en ligne].
  7. Jacques Donzelot (avec Catherine Mével et Anne Wyvekens), Faire société. La politique de la ville aux États-Unis et en France, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2003, p. 220 (nous soulignons).

Bibliographie

  • Charles Rojzman, Bien vivre avec les autres. Une nouvelle approche : la thérapie sociale, Paris, Larousse, coll. « L'univers psychologique », 2009.

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