La Marche rouge

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La Marche rouge
Auteur Marion Sigaut
Pays Drapeau de la France France
Genre Essai historique
Version originale
Langue Français
Éditeur Jacqueline Chambon
Date de parution 2008
Nombre de pages 226
ISBN 978-2-7427-7477-7

La Marche rouge : les enfants perdus de l'Hôpital général est un essai historique de Marion Sigaut, publié en 2008 aux éditions Jacqueline Chambon avec Actes Sud[1]. Il prend pour point de départ l'affaire dite des « enlèvements d'enfants », une série d'arrestations et de rumeurs qui provoque de violentes émeutes à Paris en mai 1750, puis élargit l'enquête à l'histoire de l'Hôpital général de Paris et au sort des enfants qui y sont enfermés.

Le livre a été réédité à plusieurs reprises. Une version révisée paraît en 2013 dans la collection « Babel » d'Actes Sud et Leméac[2], avant une édition chez Kontre Kulture en 2016[3] et une nouvelle édition publiée par l'auteure en 2025 dans la collection « Ré-Histoire pour tous »[4].

Objet de l'ouvrage

L'enquête articule deux sujets. Elle retrace d'abord l'histoire de l'Hôpital général, institution créée au XVIIe siècle pour prendre en charge les pauvres et réprimer la mendicité, en s'intéressant particulièrement aux enfants accueillis ou enfermés dans ses différentes maisons. Elle revient ensuite sur les troubles de 1750, lorsque des Parisiens accusent des agents de police d'enlever des enfants dans les rues. La présentation éditoriale de l'ouvrage indique que Marion Sigaut s'est notamment appuyée sur les archives de l'Salpêtrière, l'une des principales maisons de l'Hôpital général[5].

Dans la bibliographie antérieure à 2008, l'épisode est le plus souvent désigné comme l'« affaire des enlèvements d'enfants » ou par des formulations voisines. « La Marche rouge » est le titre retenu par Marion Sigaut pour son ouvrage plutôt qu'une dénomination historiographique univoque[6],[7].

Au-delà des arrestations attestées par les archives judiciaires et policières, l'auteure cherche à déterminer ce que devenaient les enfants appréhendés et examine les récits contemporains d'un « commerce d'enfants ». L'ouvrage envisage notamment, sous forme d'hypothèses, la remise d'enfants à des libertins ou leur envoi par la Compagnie des Indes vers la colonie du Mississippi[5]. Ces propositions doivent être distinguées des faits établis sur la campagne d'arrestations et des rumeurs qui l'ont accompagnée[7],[8].

Contexte historique

L'Hôpital général et la police des pauvres

Créé par l'édit royal du 27 avril 1656, l'Hôpital général de Paris n'est pas un hôpital au sens moderne, mais un ensemble d'établissements à la fois voués à l'assistance des pauvres et à la suppression de la mendicité. À l'origine, il regroupe notamment la Salpêtrière, Bicêtre, la Pitié, la maison Scipion et la Savonnerie de Chaillot[9]. Son fonctionnement mêle ainsi assistance, enfermement et fonctions de police, une pluralité que l'historiographie a longtemps discutée[10].

La crise de 1750 s'inscrit dans une politique plus large de contrôle de la mendicité et du vagabondage. Depuis le début du XVIIIe siècle, la police parisienne s'appuie, à côté des commissaires du Châtelet, sur des inspecteurs et sur leurs informateurs, les « mouches », dont l'anonymat et les méthodes expéditives nourrissent l'hostilité populaire. Une ordonnance du 12 novembre 1749 charge le lieutenant général de police Nicolas-René Berryer d'intensifier l'arrestation des mendiants, vagabonds et « gens sans aveu »[11].

Les arrestations ne relèvent donc pas de la seule rumeur. Entre novembre 1749 et mai 1750, plusieurs centaines d'interpellations touchent des adolescents vagabonds, mais aussi des enfants d'artisans, de marchands ou d'ouvriers, parfois eux-mêmes au travail. Le paiement des inspecteurs en fonction du nombre de personnes arrêtées et des extorsions dénoncées par des parents favorisent les abus[8]. La mémoire des rafles de 1720, liées à l'émigration forcée vers le Mississippi, contribue en outre à rendre crédible l'idée d'un nouvel envoi outre-Atlantique[8]. Leslie Choquette signale plus largement des émeutes parisiennes en 1720, 1750 et 1769 contre l'arrestation de vagabonds et de mendiants destinés, ou supposés destinés, aux colonies[12].

Rumeurs et émeutes de mai 1750

Enlèvement de police, gravure de Claude-Augustin Duflos d'après Étienne Jeaurat, vers 1756-1757.

Le noyau factuel des arrestations se mêle rapidement à des récits plus difficiles à vérifier. On dit que les enfants disparaissent à l'Hôpital général, qu'ils seront expédiés aux colonies ou qu'ils servent à des pratiques criminelles. La version la plus spectaculaire veut qu'un prince, bientôt identifié au roi Louis XV, ait besoin de bains de sang d'enfants pour guérir d'une maladie. Arlette Farge et Jacques Revel, puis Campion-Vincent, analysent cette dernière histoire comme une rumeur à forte charge politique : elle transforme l'image traditionnelle du roi protecteur en celle d'un souverain prédateur[7],[8].

Un premier attroupement important est signalé le 16 mai dans le quartier Saint-Antoine, après la tentative d'arrestation d'un enfant près de la rue des Nonaindières ; la nouvelle se répand rapidement dans la ville. Les violences atteignent leur paroxysme les 22 et 23 mai. La chronique de l'avocat Edmond Jean François Barbier énumère alors plusieurs foyers d'émeute, de la rue des Nonaindières et du carrefour de la Croix-Rouge à la porte Saint-Denis, à la rue de la Calandre et à la rue Saint-Honoré[13]. À la Croix-Rouge, une foule assiège notamment une rôtisserie où s'est réfugié un agent poursuivi. Près du palais de justice, l'étude du commissaire Delafosse, rue de la Calandre, est à son tour assiégée ; les émeutiers tendent les chaînes de la rue et cherchent des armes tandis que le guet tente de dégager le quartier[13]. Ces épisodes s'inscrivent dans un cycle d'une vingtaine de troubles liés à l'action policière depuis 1749[11].

Le 23 mai, l'émeute la plus importante se concentre sur la rive droite, autour de la rue Saint-Honoré et de la paroisse Saint-Roch. Elle rassemble peut-être jusqu'à 10 000 personnes. L'exempt de police Labbé, accusé d'avoir tenté le matin d'arrêter un enfant de onze ans près du pont Marie, est poursuivi à travers le quartier. La foule l'atteint dans l'étude du commissaire de La Vergée, où elle exige qu'il soit interrogé et poursuivi. Les affrontements avec les forces de l'ordre dégénèrent ; Labbé est finalement lynché et son cadavre est traîné jusqu'au domicile de Berryer[11],[14]. L'ampleur de la mobilisation tient autant à la défense des enfants qu'au sentiment d'un abus de pouvoir policier[7].

La rumeur ne reste pas entièrement cantonnée à Paris. Le 29 mai, des troubles analogues éclatent à Tours après l'arrivée de voyageurs venus de Paris par Orléans ; des hommes sont pris à partie parce qu'on les soupçonne d'enlever des enfants. L'historienne Brigitte Maillard y voit un écho provincial direct de l'affaire parisienne[15].

Répression et suites

Le Parlement de Paris ouvre une enquête à la fois sur les violences populaires et sur les arrestations dénoncées. Son arrêt du 1er août 1750 condamne trois émeutiers à mort et impose pour l'avenir un contrôle plus strict des modalités d'interpellation[11]. Quatre exempts sont admonestés et condamnés chacun à une aumône de trois livres au profit des prisonniers de la Conciergerie[8],[16]. L'enquête confirme ainsi des irrégularités dans les arrestations, sans établir les récits les plus extraordinaires sur la destination des enfants.

Les troubles alimentent aussi le récit d'une rupture symbolique entre la monarchie et la capitale. En juin 1750, Barbier note que Louis XV gagne Saint-Denis en évitant Paris[17]. La tradition rattache à cet épisode le nom de « route de la Révolte ». Contrairement à une version longtemps répétée, le chemin n'est toutefois pas créé après les émeutes : il figure déjà sur le plan des environs de Paris dressé par Roussel en 1730[18].

Interprétation et historiographie

L'affaire des enlèvements d'enfants a fait l'objet de plusieurs études avant la publication de La Marche rouge. Auguste-Philippe Herlaut exploite dès 1922 les archives du Parlement et du Châtelet pour rapprocher les crises de 1720 et de 1750. Christian Romon reprend le dossier en 1983 à partir des archives du Châtelet et restitue le rôle des commissaires, des inspecteurs et du lieutenant général de police[6]. Dans Logiques de la foule en 1988, Arlette Farge et Jacques Revel déplacent l'attention vers la manière dont arrestations, témoignages, rumeurs et gestes collectifs donnent progressivement sens à l'émeute[7]. Leur travail insiste sur les contradictions des sources et sur la difficulté de reconstruire un récit unique de journées dont chaque acteur ne perçoit qu'une partie[14].

Dans ce cadre historiographique, les arrestations arbitraires et la violence de la réaction populaire sont solidement documentées, tandis que les récits sur les bains de sang, la livraison d'enfants à des libertins ou l'existence d'un vaste trafic organisé appartiennent à des niveaux de preuve différents. Les travaux de Farge et Revel et de Campion-Vincent traitent les récits les plus extraordinaires comme des rumeurs qui expriment une défiance envers la police et la monarchie[7],[8]. La Marche rouge reprend ce dossier mais déplace le centre de gravité vers l'Hôpital général et vers la question du devenir des enfants ; les hypothèses qu'il explore sur un commerce clandestin ne constituent pas, dans les études consacrées aux émeutes de 1750, des faits établis.

Les recherches plus récentes replacent enfin les journées de mai 1750 dans une histoire plus longue des résistances à la police parisienne. La synthèse proposée par Criminocorpus les présente comme le paroxysme d'un cycle de troubles provoqué par la campagne d'arrestations de 1749, tout en soulignant que le Parlement répond à la crise en renforçant le contrôle des procédures d'interpellation[11]. Cette lecture permet de tenir ensemble les deux dimensions de l'affaire : des abus réels, susceptibles de mobiliser les solidarités de quartier, et une rumeur qui amplifie ces faits et leur donne une portée politique.

Réception

À sa parution, l'ouvrage fait notamment l'objet d'une recension de Sylvie Arsever dans le quotidien suisse Le Temps. La journaliste souligne l'intérêt des questions ouvertes par l'exploitation des registres de l'Hôpital général — mortalité, sorties d'enfants ou transferts mal documentés — mais estime que le soupçon central d'un trafic organisé d'enfants n'est pas entièrement étayé par le livre[19]. Cette réserve rejoint la nécessité de distinguer, dans la lecture de La Marche rouge, les abus policiers attestés, les interrogations tirées des archives hospitalières et les hypothèses proposées pour expliquer les disparitions.

Éditions

  • La Marche rouge : les enfants perdus de l'Hôpital général, Paris, Jacqueline Chambon ; Arles, Actes Sud, 2008, (ISBN 978-2-7427-7477-7)[1].
  • La Marche rouge : les enfants perdus de l'Hôpital général, coll. « Babel », n° 1181, Arles, Actes Sud ; Montréal, Leméac, 2013, édition révisée, (ISBN 978-2-330-01975-4) et (ISBN 978-2-7609-3436-8)[2].
  • La Marche rouge : les enfants perdus de l'Hôpital général, Saint-Denis, Kontre Kulture, 2016, (ISBN 978-2-36725-083-0)[3].
  • La Marche rouge : les enfants perdus de l'Hôpital général, coll. « Ré-Histoire pour tous », n° 1, Marion Sigaut, 2025, (ISBN 978-2-9598603-0-0)[4].

Bibliographie

  • Auguste-Philippe Herlaut, « Les enlèvements d'enfants à Paris en 1720 et en 1750 », Revue historique, t. 139, 1922, p. 43-61 et 202-223.
  • Jean Nicolas, « La rumeur de Paris : rapts d'enfants en 1750 », L'Histoire, n° 40, décembre 1981, p. 48-57.
  • Christian Romon, « L'affaire des “enlèvements d'enfants” dans les archives du Châtelet (1749-1750) », Revue historique, t. 270, n° 1, 1983, p. 55-95.
  • Arlette Farge et Jacques Revel, Logiques de la foule : l'affaire des enlèvements d'enfants, Paris, 1750, Paris, Hachette, 1988, (ISBN 978-2-01-012186-9).
  • Jean Nicolas, La Rébellion française : mouvements populaires et conscience sociale, 1661-1789, Paris, Seuil, coll. « L'Univers historique », 2002, (ISBN 978-2-02-051150-6).

Notes et références

  1. ↑ 1,0 et 1,1 « La marche rouge : les enfants perdus de l'Hôpital général / Marion Sigaut », Catalogue général de la Bibliothèque nationale de France.
  2. ↑ 2,0 et 2,1 Notice de La marche rouge : les enfants perdus de l'Hôpital général, Bibliographie du Québec, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
  3. ↑ 3,0 et 3,1 « La marche rouge : les enfants perdus de l'Hôpital général », notice de l'édition Kontre Kulture, Catalogue général de la Bibliothèque nationale de France.
  4. ↑ 4,0 et 4,1 « La marche rouge : les enfants perdus de l'Hôpital général », Catalogue général de la Bibliothèque nationale de France.
  5. ↑ 5,0 et 5,1 La marche rouge : les enfants perdus de l'hôpital général, Google Livres, notice de l'édition de 2008.
  6. ↑ 6,0 et 6,1 Christian Romon, « L'affaire des “enlèvements d'enfants” dans les archives du Châtelet (1749-1750) », Revue historique, t. 270, n° 1, 1983, p. 55-95.
  7. ↑ 7,0 7,1 7,2 7,3 7,4 et 7,5 Arlette Farge et Jacques Revel, Logiques de la foule : l'affaire des enlèvements d'enfants, Paris, 1750, Paris, Hachette, 1988, (ISBN 978-2-01-012186-9).
  8. ↑ 8,0 8,1 8,2 8,3 8,4 et 8,5 Véronique Campion-Vincent, « Complots et avertissements : légendes urbaines dans la ville », Revue française de sociologie, vol. 30, n° 1, 1989, p. 91-105, en particulier p. 93-94.
  9. ↑ « H comme Hôpital Général », Archives de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris.
  10. ↑ Nicolas Sainte Fare Garnot, « L'Hôpital Général de Paris. Institution d'assistance, de police, ou de soins ? », Histoire, économie & société, vol. 3, n° 4, 1984, p. 535-542.
  11. ↑ 11,0 11,1 11,2 11,3 et 11,4 « Aimer ou détester la police », exposition La police des Lumières, Criminocorpus, Musée d'histoire de la justice, des crimes et des peines.
  12. ↑ Leslie Choquette, De Français à paysans : modernité et tradition dans le peuplement du Canada français, Sillery, Septentrion ; Paris, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2001, p. 283, note 18, (ISBN 2-89448-196-9).
  13. ↑ 13,0 et 13,1 Edmond Jean François Barbier, Chronique de la régence et du règne de Louis XV, mai 1750, éd. Charpentier, 1858, t. IV, p. 421-439.
  14. ↑ 14,0 et 14,1 Robert Darnton, « Reading a Riot », The New York Review of Books, 22 octobre 1992.
  15. ↑ Brigitte Maillard, « La rumeur de Tours (1750) », Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, vol. 103, n° 1, 1996, p. 83-92.
  16. ↑ Bernard Leuilliot, « Quatrevingt-Treize et le Journal de Barbier », Groupe Hugo, Université Paris-Diderot, à partir d'Auguste-Philippe Herlaut, « Les enlèvements d'enfants à Paris en 1720 et en 1750 », Revue historique, t. 139, 1922, p. 220.
  17. ↑ Edmond Jean François Barbier, Chronique de la régence et du règne de Louis XV, juin 1750, éd. Charpentier, 1858.
  18. ↑ Carte des environs de Paris, dite plan de Roussel, 1730, Gallica, Bibliothèque nationale de France.
  19. ↑ Sylvie Arsever, « La face sombre des Lumières », Le Temps, 17 janvier 2009, recension reproduite sur la notice de l'ouvrage par Payot.

Article publié sur Wikimonde Plus

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