Récit photo

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Le terme récit-photo, forgé à partir de celui de roman-photo, désigne une catégorie analytique qui réunit toute une série d'œuvres artistiques et littéraires associant librement texte et photographie (allant du long texte avec quelques photographies à une série de photographie narratives) en vue d'écrire un récit fictionnel ou autobiographique. Evoqué notamment par Denis Roche et Hubertus von Amelunxen [1], ce genre peut recevoir d'autres appellations comme « photoroman », « photobiographie », « suite photographique », « photographie narrative », « récit photographique » ou « photolittérature ».

Caractérisation

Le récit photo se distingue du reportage photographique qui raconte aussi des histoires en images, avec des commentaires, mais dans un but documentaire et non fictionnel.

Le récit photo se rapproche davantage du roman-photo, mais il s'en différencie en termes de mise en page et de diffusion. Le roman-photo se fonde en effet sur des histoires illustrées par des photographies, le plus souvent avec des bulles, sur le modèle de la bande dessinée. Créé à des fins de distraction, le roman-photo explore la veine sentimentale (Nous deux), humoristique (Hara-Kiri) et policière et a donné lieu à des réhabilitations du genre avec le nouveau roman-photo aux éditions de Minuit (Benoît Peeters et Marie-Françoise Plissart). À la différence du roman-photo, le récit photo n'a pas donné lieu à un genre commercial, à une école photographique ou littéraire. Rares sont les auteurs comme l'écrivain et photographe Duane Michals ou la plasticienne Sophie Calle qui se spécialisent dans cette voie expérimentale.

Le récit photo permet de désigner des œuvres photographiques à visée narrative, qui peuvent a minima comporter une série de photos sans texte qui se suivent, formant une série temporelle indissociable (comme les quadriptyques de François Cardi) et a maxima donner lieu à l'élaboration d'un film fondé sur une suite de photographies qui s'enchaînent avec une musique et une voix off comme c'est le cas dans La jetée de Chris Marker.

Les différents types de récit photo

On peut distinguer deux types de récit photo selon la plus ou moins grande importance prise par le texte ou la photographie, qui dépend généralement de l'identité artistique d'origine de l'auteur (écrivain ou photographe). Quand il s'agit d'un travail qui associe un écrivain et un photographe, c'est la notoriété de l'un ou de l'autre qui va déterminer son classement en littérature ou en photographie.

Photographes et artistes

Les constructivistes russes, les surréalistes, le « narrative art » (mouvement artistique international développé à partir des années 1970 dont la spécificité repose sur l'utilisation systématique de la photographie associé à un texte et liés par une relation mentale) sont des mouvements qui ont donné lieu à des œuvres photographiques faisant un usage séquentiel de la photographie.

Duane Michals, photographe, utilise des modèles mis en scène par des procédés techniques complexes, pour raconter de petites histoires en images loufoques, pétries d'autodérision mais aussi métaphysiques et politiques. Ces récits photographiques sont accompagnées de textes manuscrits écrits de sa main[2]. Influencé par le surréalisme et Balthus, il est tout autant photographe qu'écrivain.

Sophie Calle est à la fois plasticienne, réalisatrice, photographe et écrivaine. Depuis la fin des années 1970, elle réalise son œuvre à partir de sa vie, notamment des moments personnels, en utilisant différents supports (photos, vidéos, films, etc.), interrogeant la frontière entre la sphère privée et publique, absence et présence de l'artiste. Une grande partie de son œuvre relève du récit photographique.

En 1993, Marie-Françoise Plissart, qui a déjà publié des romans-photos avec Benoît Peeters, propose un album sans texte avec des photographies racontant une histoire qu'elle qualifie de « suite photographique » dans le but de proposer une fiction visuelle où l'image n'illustre pas le récit, mais le crée. Aujourd'hui raconte l'histoire de quatre personnages qui ne se connaissent pas et qui ont été invités par quelqu'un qui ne viendra pas[3]. La mise en page est proche de la bande dessinée, sans les bulles et sans texte.

Boris Mikhailov, photographe, dans Look at me I look at water (2004) commente chaque série de photos (deux ou trois par page) par des textes tapés à la machine à écrire et propose des commentaires à la première personne, à la manière d'un moraliste, sur l'action de personnages ordinaires ou en grande précarité pris dans des situations à la fois grotesques et poignantes de nudité.

Wim Wenders, cinéaste, est aussi photographe. Dans Once (2005), il accompagne ses repérages photographiques à travers le monde de réminiscences écrites.

Bernard Faucon, photographe, publie en 2009 Eté 2550. Cet ouvrage réunit des textes à la première personne et des photos dans lesquelles il fait part de ses réflexions sur le temps et la vieillesse.

Gilles Saussier, photographe qui a rompu avec le photojournalisme pour l'anthropologie visuelle et l'art conceptuel revient sur les photographies qu'il a prises de la révolution roumaine à Timisoara dans Le Tableau de Chasse (2010).

José Maria Mondelo a fait deux récits photos : La dernière fois (1998) évoque la mémoire dans un récit hésitant où les mêmes photos reviennent avec des légendes modifiées. Opus incertum (2002) est un terme d'architecture désignant un mode d'assemblage de pierres irrégulières s'enchâssant les unes dans les autres de manière à former un tout continu, et qu'il applique à son recueil de photographies et textes éponyme.

Bettina Reims et Serge Bramly se sont associés pour des récits photographiques : Rose, c'est Paris (2010) associe film et photographie dans une même exposition, l'ensemble racontant une histoire surréaliste, entre Fantômas et Duchamp.

Delphine Balley est une photographe qui illustre des faits divers par une série de photos où elle met en scène les personnages dans des décors anciens revisités sous la forme de la saga, soit par une seule photographie, soit par une série de photos, accompagnées d'un titre et de coupures de journaux[4]

Sacha Golberger crée un personnage à partir de sa grand-mère de 90 ans qu'il fait poser dans des mises en scènes humoristiques et décalées, avec un court texte[5]

Le photographe et décorateur Michel Lagarde s'est associé avec Patrick Mecucci pour concevoir Dramagraphies (2011) qui constitue la filmographie imaginaire d'Emir Kuklic, déclinée selon le dispositif suivant : le résumé burlesque du film accompagné d'une photo du film dans laquelle Michel Lagarde se met en scène comme personnage.

Littérature et photographie

Le rapport texte-photo est inversé : le texte littéraire prend alors le pas sur les photos.

En France, la première occurrence de photographies dans un texte littéraire reviendrait à Willy (auteur à succès s'étant attribué la paternité des Claudine, écrits en réalité par Colette) qui publie en 1904 En bombe, roman qu'il qualifie de « moderne », illustré de 100 photographies prises de sa main, où il met en scène les personnages du roman (joué par Colette, notamment) avec une légende reprenant un extrait de dialogue. Il s'agit de faire événement, tant l'usage de photographie semble un luxe.

L'album de photos, contenu dans Nadja d'André Breton, constitue une invitation à regarder le monde avec un autre regard et l'oriente vers la surréalité. Breton renouvellera l'expérience de cette utilisation de photos de créateurs dans un autre livre, L'Amour fou.

Jean Le Gac est un artiste qui se définit comme « un peintre de photos-et-de-textes que l'on accroche au mur ». Il publie un « recueil de photos et de textes » Le Peintre de Tamaris près d'Alès en 1979, dans lequel il fait soupçonner qu'un peintre dit de Tamaris a bien existé.

Hervé Guibert, doublement écrivain et photographe, publie en 1980 un texte autobiographique sur ses deux vieilles tantes qui vivent recluses, accompagné par des photographies de ses tantes qu'il a lui-même prises[6]

Jean-Paul Clébert raconte ses vagabondages dans le ventre de Paris et la zone dans Paris Insolite, qu'il fait accompagner de 115 photographies de Patrice Molinard sur les lieux qu'il a parcourus. L'ouvrage publié en 1952 sera un grand succès à sa sortie. Il est réédité en 2009.

Marguerite Duras commente les photographies d'Hélène Bamberger prises autour de Trouville à l'occasion de promenades qu'elles faisaient toutes deux, dans un album intitulé La Mer écrite (1996).

Annie Ernaux et Marc Marie, écrivains, écrivent à quatre mains L'Usage de la photographie (2005) fondé sur le principe suivant : l'un ou l'autre prend une photo des vêtements éparpillés avant d'avoir fait l'amour et chacun d'entre eux écrit à partir de cette photographie, prise pendant un période particulière de la vie de Annie Ernaux (au moment de son cancer du sein). 

Les Editions Thierry Magnier ont lancé en 2006 la collection Photoroman, co-dirigée par le photographe Francis Jolly et l'écrivaine Jeanne Benameur, la seconde rédigeant une histoire à partir des photos du premier, sans autre indice que ce matériau iconographique brut. Chaque volume paru associe un photographe et un écrivain.

Frédéric Pajak, dessinateur et écrivain, et Lea Lund, dessinatrice et plasticienne, publient ensemble des récits photos, Contre tous (2007), L'Etrange beauté du monde (2008), En souvenir du monde (2010) ce dernier constituant à la fois un récit entrecoupé de photographies et un film.

L'écrivain Laurent Gaudé imagine avec le photographe Oan Kim un récit grave sur une ville dévastée dans laquelle un homme parcourt seul ces friches dans le livre Je suis le chien pitié (2009).

Notes et références

  1. Grivel Charles (dir.), Hubertus von Amelunxen (dir.), Revue des Sciences Humaines, n°210, 1988
  2. Michals Duane, 50, coédition Admira / SIZ, 2001 ; Duane Michals, éd. Actes Sud, coll. Photo poche, 2008 ; What I wrote / Ce que j'ai écrit, Paris, Delpire, 2008.
  3. Plissart Marie-Françoise, Aujourd'hui, Arboris, 1993
  4. Balley Delphine, Album de famille, Lienart, 2010
  5. Golberger Sacha, Mamika, Balland, 2010
  6. Guibert Hervé, Suzanne et Louise, roman-photo, Paris, Gallimard, 2005

Bibliographie

  • Balley Delphine, Album de famille, Lienart, 2010
  • Breton André, Nadja ; L'amour fou.
  • Calle Sophie, Doubles-Jeux, Arles, Actes Sud, 2002, 7 vol ; Douleur exquise, Arles, Actes Sud, 2003 ; Prenez soin de vous, Arles, Actes Sud, 2007.
  • Clébert Jean-Paul, Paris Insolite, Paris, Attila, 2009.
  • Duras Marguerite, Bamberger Hélène, La mer écrite, Paris, Marval, 1996.
  • Ernaux Annie, Marie Marc, L'Usage de la photographie, Paris, Gallimard, 2005.
  • Faucon Bernard, Eté 2550, Actes Sud, 2009.
  • Golberger Sacha, Mamika, Balland, 2010.
  • Guibert Hervé, Suzanne et Louise, roman-photo, Paris, Gallimard, 2005.
  • Kim Oan, Gaudé Laurent, Je suis le chien pitié, Arles, Actes sud, 2009.
  • Lagarde Michel, Mecucci Patrick, Dramagraphies, Ankama éditions, 2011.
  • Le Gac Jean, Le peintre de Tamaris près d'Alès, textes et photos, Yellow now, 1979 ; L'épisode d'Antony, Ed. de la Maison des Arts d'Antony, 1994.
  • Marcillac Geneviève, Vertes foucades, Le sabotage du Centre (2020-2023), 2010
  • Michals Duane, 50, coédition Admira / SIZ, 2001 ; Duane Michals, éd. Actes Sud, coll. Photo poche, 2008 ; What I wrote / Ce que j'ai écrit, Paris, Delpire, 2008.
  • Marker Chris, La jetée, 1962, film de 28 minutes.
  • Mikhailov Boris, Look at me I look at water, Göttingen, Steidl, 2004.
  • Mondelo José Maria, La dernière fois, Esperluette Editions, 1998 ; Opus Incertum, Esperluette Editions, 2002
  • Pajak Frédéric, Lund Léa, Contre tous, Paris, Gallimard, 2007 ; L'Etrange beauté du monde, Noir et Blanc, 2008 ; En souvenir du monde, Noir et Blanc, 2010 + film.
  • Plissart Marie-Françoise, Aujourd'hui, suite photographique, Arboris, 1993.
  • Reims Bettina, Bramly Serge, Rose, c'est Paris, Paris, Taschen, 2010 + film
  • Saussier Gilles, Le Tableau de Chasse, Paris, Le Point du Jour, 2010.
  • Sautereau Serge, Légendes, film de 26 minutes, produit par le Centre Georges Pompidou, 1997, Mes morts vivent, récit photo sous forme de blog, 2010/2011
  • Willy, En bombe, 1904.

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